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Hommage à Jean Vilar

Jean Vilar : une figure emblématique du théâtre français de l’après-guerre

 

Né le 25 mars 1912 dans une famille de commerçants sétois, Jean Vilar monte à Paris en 1932 pour y préparer une licence de lettres et suit en parallèle les cours de théâtre de Charles Dullin.

En 1940, il rejoint la compagnie ambulante La Roulotte créée par André Clavé, membre, au coté de Pierre Sudreau en 1942, du réseau de résistance Brutus, déporté à Buchenwald puis au Dora d’où il parvient à s’évader.

Cette troupe participe aux tournées de l’association Jeune France, conçue par le philosophe personnaliste Emmanuel Mounier et le compositeur Pierre Schaeffer. A l’époque, cette association répond à l’esprit de la Révolution nationale de Vichy. Mais au-delà, il s’agit de rénover le théâtre en l’arrachant à la routine des scènes subventionnées. C’est dans ce contexte que Jean Vilar se révèle en 1942 par sa première mise en scène avec La Danse de Mort de Strindberg et crée en 1943 sa  Compagnie des Sept, installée au Théâtre de Poche.
Son style dépouillé, austère, se manifeste dans son jeu de comédien avec son premier rôle au cinéma en 1946 dans Les Portes de la nuit de Marcel Carné.

 

C’est avec la « Semaine d’Art dramatique » en Avignon en 1947, où il monte le Richard II de Shakespeare dans la cour d’honneur du Palais des Papes, que Jean Vilar atteint sa vraie dimension. Le Festival d’Avignon est né : chaque été, il attire un large public avec des mises en scène modernes où contrastent le jeu intériorisé et vibrant des comédiens et l’immensité de l’espace au décor très sobre. En 1951, Jean Vilar prend la direction du Théâtre national populaire (TNP) qui s’installe au Palais de Chaillot. De grands comédiens y ont débuté, comme Philippe Noiret,  Michel Bouquet, Georges Wilson ou Jeanne Moreau et Maria Casarès.  Mais le plus marquant de ces interprètes est peut-être Gérard Philipe dans Le Cid de Corneille…

 

Tant à Paris qu’à Avignon, l’ambition de Jean Vilar est de donner au plus grand nombre accès à des spectacles d’une très grande qualité. Il est soutenu sur ce plan par André Malraux, ministre des Affaires culturelles dans les années 1960. Le prix des places peu élevé, les contacts réguliers avec le monde syndical et enseignant, l’appel au compositeur Maurice Jarre pour l’accompagnement  musical,  expliquent que le public se presse pour assister à des représentations novatrices de pièces classiques françaises ; mais il découvre aussi, grâce à Jean Vilar, des oeuvres étrangères sur le thème des conflits de  pouvoir ou du fascisme comme Meurtre dans la cathédrale de Thomas S. Eliot, Le Prince de Hombourg d’Heinrich Von Kleist, La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Berthold Brecht ou L’Alcade de Zalamea de Calderon.

 

Ces créations, dans le contexte de la guerre d’Algérie puis de la crise de mai 1968, apparaissent provocatrices mais ne sont pourtant pas censurées par un ministre qui, dans le même esprit, crée les maisons de la Culture.

 

Jean Vilar estime pourtant ne pas avoir les moyens de poursuivre sa tâche à la tête du TNP. Il le quitte en 1963, ne conservant que la direction du Festival d’Avignon. Celui-ci est au cœur de la contestation de 1968. Au printemps 1968, Jean Vilar refuse de s’engager dans quelque camp que ce soit pour maintenir sa vision exigeante d’un véritable service public de la culture. Il est l’objet d’attaques insultantes de manifestants qui le caricaturent en policier de la pensée et associent son nom à celui du dictateur portugais Salazar…

 

Quelques jours avant de mourir, le 28 mai 1971, et de reposer dans le cimetière marin de Sète près de Paul Valéry,  Jean Vilar écrit un projet de lettre à André Malraux. Ces deux grands esprits partagent en effet le même idéal humaniste, qui se heurte parfois aux réalités matérielles du monde :

 

« Mon cher Malraux,

 

J'ai toujours pensé (suis-je le seul ?) que De Gaulle, en vous proposant les Affaires Culturelles, ignorait, oui, ignorait, que dans les circonstances du moment, il ne vous offrait que du vent. Dans cette bonne grasse société à intérêts, de Guizot à Pinay et à Pompidou, les affaires  (quel mot !) culturelles, ça n'a pas existé, ça n'existe pas et ça n'existera jamais [..] -

 

Cette société est triste et sans esprit parce qu'on ne lui donne qu'à penser fric [....]
Vous avez vécu, pendant plus de dix ans au sein même des affaires politiques, à la droite du chef de l'état. Etes-vous prêt à exposer publiquement […], la difficulté extrême (l'impossibilité) de concilier durablement liberté de création et pouvoir politique sous quelque régime politique que ce soit. ?

 

Certes, la dictature du prolétariat, ou plus exactement l'administration socialiste, doit s'effacer devant la création artistique, comme doit être supprimé, dans une société bourgeoise et française, le contrôle des ministres, des administratifs et des maires, etc... à l'égard de cette même création. Mais, est-ce concevable ? […]

 

Avec mes bons sentiments de retraité.

 

Jean Vilar ».