LA MEMOIRE

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Hommage à Maurice Druon

Allocution de M. le Président de la République
aux obsèques de Maurice Druon
Hôtel des Invalides – lundi 20 avril 2009


Maurice Druon,

Tu nous as quittés. Tous ceux qui t’aiment, tous ceux qui t’admirent partagent aujourd’hui la même émotion et la même peine. Nous nous associons à la douleur de Madeleine, de ta famille et de tes proches.
Je n’ai pas oublié ma dernière visite chez toi, aux Artigues de Lussac, au milieu des vignes. Tu m’y as accueilli comme un fils avec ta gentillesse et ta générosité coutumières.
A 89 ans tu portais en toi l’allégresse de la jeunesse comme si la vie t’avait miraculeusement épargné les usures de l’âme. Cette allégresse était communicative.
En te recevant à l’Académie française où tu venais d’être élu à 48 ans à peine, Pasteur Vallery-Radot t’avait dit : « Vous nous trouverez peut-être un peu vieux ; nous en avons tant vu que nous n’avons plus vos réactions enthousiastes. Mais les sortilèges vous sont familiers : vous saurez bien nous rajeunir ».
C’était encore vrai quarante années plus tard.
Cette jeunesse de l’âme, elle a illuminé tous les combats depuis que tu as traversé à pied avec ton oncle les Pyrénées, l’Espagne et le Portugal pour rejoindre la France Libre, jusqu’à ton engagement si fort en faveur de la langue française auquel jusqu’au dernier jour tu as consacré tant d’énergie et tant d’intelligence.

Dans tous tes combats, si divers en apparence, il y a un point commun : le refus de la bassesse, le refus de la petitesse qui s’exprime dans le renoncement. Toute ta vie tu n’as cessé de proclamer une seule chose : la grandeur de la volonté humaine opposée à la fatalité.
Toute ta vie tu n’as été indigné au fond que par une seule chose, je veux parler de cette disposition
d’esprit qui pousse à ne se sentir obligé par rien, à ne se sentir porté par aucune cause plus grande que soi, plus grande que son propre intérêt, que sa propre existence. Je veux parler de cette disposition d’esprit qui pousse à ne se reconnaître aucune exigence vis-à-vis de soi-même alors que l’on exige beaucoup des autres.
C’est pour cela que tu fus gaulliste.
Non par doctrine, non par idéologie. Encore moins par nationalisme. Ce sentiment t’était parfaitement étranger. Tu aimais la France, mais tu l’aimais comme une patrie universelle, généreuse et fraternelle.
Toi qui sentais couler dans tes veines tant de sangs mêlés, toi le fils de l’immigré russe, tu proclamais la « France est une volonté ». La haine des autres te faisait horreur autant que la haine de soi. Tu les considérais comme des faiblesses de l’âme. En 1939 quand la guerre est déclarée tu écris un article intitulé « J’ai vingt ans et je pars ». Tu te bas sur la Loire avec les Cadets de Saumur. En 1943 tu es à
Londres avec le général de Gaulle. En pleine guerre, toi le combattant qui refuse la défaite de la
France, tu écris ces deux phrases magnifiques : « Voici que les peuples auront fait une immense dépense de courage. Priez pour qu’ils fassent maintenant une grande dépense de générosité, ce qui est peut-être une autre forme de courage, le courage dans la paix après le courage dans le sang ». Ainsi parlait Maurice Druon.

Le gaullisme ce fut d’abord la force du « non » dans l’histoire. Cette force du « non » qui fut le principe moral sur lequel tu as construit toute ton existence et toute ton œuvre.
Mais ce « non » qui, depuis la tragédie grecque jusqu’au gaullisme, est l’expression ultime de la liberté humaine, ce « non » n’est pas un « non » de mort mais un « non » de vie. Car, il faut aimer la
vie comme tu l’aimais, il faut la respecter par-dessus tout pour être prêt à la sacrifier pour la liberté.
Tu pensais que la vie n’est la vie que si elle est digne et libre. Ta vie fut celle d’un homme digne. Ta
vie fut celle d’un homme libre, qui savait si bien ce que valent la dignité et la liberté d’un homme qu’il put écrire avec Joseph Kessel le plus beau chant, peut-être, dédié à l’esprit de résistance, qu’aucun homme ait jamais écrit et qui fut au milieu du malheur un chant de vie, de dignité et d’espérance.
Il n’y a pas un résistant qui n’ait compris dans l’instant ces paroles :
« Ici chacun sait
Ce qu’il veut, ce qu’il fait
Quand il passe
Ami si tu tombes,
Un ami sort de l’ombre
A ta place.
Demain du sang noir
Séchera au grand soleil
Sur les routes.
Chantez compagnons,
Dans la nuit la liberté
Nous écoute… »

Toi, tu l’as dit un jour, que rendait si heureux « la diversité des fleurs et des arbres, l’amitié de tes chevaux, la venue silencieuse de ton chat avant la pluie, le sommeil confiant de ton labrador », tu savais bien que l’histoire n’était pas finie et tu savais bien qu’elle était toujours tragique. Mais tu ne voulais pas croire qu’elle pût être triste et surtout, tu ne voulais pas admettre qu’elle pût être petite.
C’est la grande leçon que tu nous laisses.

Ami, entends-tu dans tous les cœurs de tes amis réunis ici autour de toi la douleur de t’avoir perdu et la joie de t’avoir connu ?
Ami, entends-tu ce soir l’hommage que t’adresse la nation tout entière que tu as si noblement servie ?
« Honneur et Patrie ». Ce furent tes mots à la Radio de Londres.
Maurice, notre ami, merci. Nous ne t’oublierons pas.