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Hommage à Pierre Sudreau (13 mai 1919 - 22 janvier 2012)

Pierre Sudreau (13 mai 1919 - 22 janvier 2012) - photo AFPA ceux qui, ces dernières années, sollicitaient son témoignage sur les années sombres ou les débuts de la Ve République, Pierre Sudreau réservait un accueil immuablement cordial, empreint de cette suprême élégance qu’est la simplicité. Très attaché à sa liberté et à son indépendance, l’homme ne s’était pas laissé happer par les honneurs. Il incarnait presque physiquement un certain esprit de la Résistance intérieur, fait de patriotisme, d’engagement désintéressé et d’humanisme.

 

Né au lendemain de la Première guerre mondiale dans une famille d’industriels aisés, Pierre Sudreau perd son père l’âge de 4 ans. Adolescent, il se passionne pour un récit publié par Antoine de Saint-Exupéry sur le développement des lignes aériennes en direction de la Patagonie. Il écrit donc à l’auteur de Vol de nuit et le rencontre peu après. De cet épisode date la légende qui fit, plus tard, du jeune Pierre Sudreau un des modèles du Petit Prince.

 

Licencié ès lettres et en droit, Pierre Sudreau fréquente également l’Ecole libre des sciences politiques à la fin des années 1930. Il est mobilisé en septembre 1939, puis intègre l’armée d’armistice après la campagne de France, à l’été 1940. Mais il ne se résigne pas à la défaite et rejoint très vite la Résistance. Aux côtés d’André Boyer, avec Gaston Defferre ou Eugène Thomas notamment, il organise le réseau Brutus, qui fournit à Londres des renseignements politiques et militaires. Pierre Sudreau est en particulier chargé de collecter des informations sur le mur de l’Atlantique : il travaille à l’Administration centrale du Ministère de l’Intérieur et a accès à de nombreux documents sensibles. Arrêté par la Gestapo le 10 novembre 1943, Pierre Sudreau est torturé, puis déporté en mai 1944 à Buchenwald. Il y échappe de peu à la pendaison, comme son camarade d’infortune Stéphane Hessel.

 

Après la libération du camp de Buchenwald et son retour en France, Pierre Sudreau est présenté au Général de Gaulle, qui s’étonne de le trouver si jeune et si frêle. Le Président du Gouvernement provisoire l’invite à rejoindre le service de l’Etat. Pierre Sudreau est alors versé dans le corps préfectoral. Il dirige quelques mois le cabinet d’André Colin, secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil en 1946, puis commence une brillante carrière au sein du Ministère de l’Intérieur. Directeur de l’administration et des services généraux de la Sûreté nationale en 1947, il dirige ensuite les services financiers et du contentieux au Ministère de l’Intérieur. Il n’a que 32 ans lorsqu’il est nommé préfet du Loir-et-Cher, en 1951. Il s’attache alors à cette terre d’équilibre, entre Sologne, Orléanais et Touraine. Il ne la quitte en mars 1955 que pour devenir le collaborateur du Président du Conseil Edgar Faure, d’abord comme chargé de mission, puis en qualité de directeur adjoint de son cabinet. Mais il conçoit le service de l’Etat comme une mission et n’est pas complètement à son aise dans les entourages ministériels.

 

En juin 1955, il est nommé Commissaire à la construction et à l’urbanisme pour la Région parisienne. La question du logement se pose alors de manière particulièrement aiguë, puisque la France est en plein baby boom. Pierre Sudreau se consacre à sa tâche avec une énergie et un désintéressement qui forcent l’admiration de beaucoup. Dès son retour au pouvoir, le 1er juin 1958, le Général de Gaulle fait appel à lui pour entrer dans son gouvernement en qualité de Ministre de la Construction. L’ancien résistant conserve cette responsabilité dans le gouvernement de Michel Debré, de janvier 1959 à avril 1962.
En ce début de la Ve République, Pierre Sudreau figure au nombre des ministres pour lequel le Général de Gaulle a le plus d’estime et d’affection. Rigoureux, farouchement indépendant et se faisant une très haute idée du service de l’Etat, le ministre de la Construction n’est alors lié à aucune formation politique précise. Il troque son portefeuille pour celui de l’Education nationale lorsqu’est formé le Premier gouvernement Pompidou, en avril 1962. Rue de Grenelle, il ouvre en quelques mois à peine plusieurs chantiers d’importance : amélioration de l’équipement scolaire par une politique de construction plus dynamique, démocratisation de l’Université, réforme des conditions d’accès au métier d’enseignant… Mais il désapprouve la décision du Général de Gaulle d’organiser un référendum sur l’élection du Président de la République au suffrage universel direct et démissionne en octobre 1962.

 

Après avoir éprouvé un temps la tentation d’une carrière strictement privée, Pierre Sudreau renoue avec l’action politique en étant élu député centriste du Loir-et-Cher en 1967. Il s’oppose dès lors au Général de Gaulle président de la République française, non sans rester fidèle au Libérateur de la Patrie. Il appelle à voter « non » au référendum du 27 avril 1969 et fait un temps figure de possible Premier ministre d’Alain Poher, dans l’hypothèse où ce dernier l’aurait emporté sur Georges Pompidou aux élections présidentielles de juin 1969. Elu maire de Blois en 1971, il se rapproche progressivement de la majorité, comme beaucoup de centristes, après les élections législatives de 1973. En 1975, il remet au Président Giscard d’Estaing un rapport très remarqué sur la réforme de l’entreprise. Mais Pierre Sudreau ne souhaite pas reprendre de responsabilités ministérielles. Sollicité par François Mitterrand et Michel Rocard au titre de l’« ouverture », en 1988, celui qui a rejoint l’UDF dès sa création refuse de revenir au gouvernement. Un an plus tard, il est défait par Jack Lang aux élections municipales, à Blois, et se retire alors de la vie politique.

 

Comme d’autres de ses camarades de clandestinité, Pierre Sudreau consacre ses dernières forces à transmettre le souvenir et les valeurs de la Résistance aux jeunes générations. Il avait contribué à créer la Fondation de la Résistance en 1974 et en prend la présidence en 2006. Il signe également plusieurs livres de mémoires ou de réflexions : on l’y retrouve tout entier exemplaire de fermeté dans l’engagement et de modestie.  Modéré sans mollesse, humaniste sans illusions, gaulliste sans inféodation, Pierre Sudreau appartenait sans conteste à cette famille des rêveurs pragmatiques qui est peut-être le sel de la terre.