Georges Caitucoli : L'aile De Gaulle aux Invalides
Entretien de Paul-Marie de la GORCE avec Georges CAITUCOLI
À propos de l'ouverture de l'« Aile de Gaulle » en l'Hôtel national des Invalides.
Paul-Marie de La Gorce : Pourquoi avoir consacré un même musée à l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et à celle de la France libre, de la France combattante et de son chef ?
Georges Caitucoli : Cette question est d'autant plus intéressante, qu'elle a été parfois critiquée. Pour mieux y répondre, il me faut reprendre chronologiquement la façon dont ce projet s'est développé.
À la base, il y a la décision de l'Association des Français libres présidée par le général d'Armée Jean Simon, Chancelier de l'Ordre de la Libération. Lors de son congrès de Strasbourg, il y a dix ans, elle a prévu l'arrêt de ses activités à la date symbolique du 18 juin de l'an 2000, tant nous redoutions que les dégradations de l'âge donnent de nous, qui représentions un glorieux passé, une image dévalorisée.
Si pour perpétrer l'épopée de la France libre nous avions, dès 1994, créé la Fondation de la France libre, reconnue d'utilité publique, force nous était de constater que nulle part en France, un lieu n'était consacré à nos combats ni à ceux de notre chef, le général de Gaulle. Nous allions partir sans laisser de traces.
Cette situation a motivé notre demande d'audience adressée au chef de l'État. C'est ainsi que le 16 janvier 1996, le Président de la République a bien voulu nous recevoir, le général d'Armée Jean Simon, Président de l'AFL et moi-même, vice-Président, Secrétaire général.
Notre exposé terminé, il prit la décision suivante : Projet d'État, un musée dédié aux « Français libres et à leur chef le général de Gaulle » serait créé aux Invalides. Son inau¬guration aurait lieu le 18 juin 2000, jour anniversaire hautement symbolique. Enfin, le Président de la République m'en confiait la réalisation.
Dès les premiers mois consacrés, avec Monsieur Jacques Pérot, conservateur du musée de l'Armée, à l'exploration des lieux et de leurs possibilités, une constatation s'est imposée : l'espace réservé à la Deuxième Guerre mondiale était très insuffisant et absolument pas à la hauteur du formidable conflit qui avait secoué le monde. C'est ainsi qu'est née l'idée d'insérer le musée dont le Président de la République avait pris l'initiative, dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale à l'intérieur duquel il s'était déroulé. Le tout dans un nouvel et très vaste espace de 3 000 m².
C'est cette version qui a été proposée au Président de la République sous forme d'un avant-projet réalisé par le cabinet Jérôme Dourdin. Elle permettait le développement parallèle d'une part des principales phases du conflit, et d'autre part de la participation, sur tous les fronts jusqu'à la capitulation du Japon, des Forces françaises libres d'abord, de la France combattante ensuite, le général de Gaulle étant le fil conducteur du début à la fin.
P.-M. de La Gorce : Pourquoi ce musée est-il aux Invalides et quelle place y occupe-t-il ?
G. Caitucoli : Ce musée a été créé aux Invalides parce que le chef de l'État voulait qu'il soit placé dans le site le plus prestigieux de la capitale, mais aussi parce que sa place naturelle ne pouvait être qu'au musée de l'Armée.
Désirant enfin que ces nouveaux espaces soient en communication directe avec le musée de l'Ordre de la Libération, cela le positionnait obligatoirement dans les étages qui étaient occupés par la Direction des services de Santé de l'Armée. Ceux-ci ont donc été transférés dans des locaux spécialement aménagés pour eux à Vincennes.
L'espace ainsi dégagé pour permettre l'implantation de ce musée sur une surface de 3 000 m² dont 2 100 d'exposition, est maintenant dénommé, aux Invalides : « Aile de Gaulle ».
P-M. de La Gorce : Quelle est l'originalité de ce musée par rapport à ceux qui existent déjà ?
G. Caitucoli : Un fait marquant est certainement le choix qui, progressivement, a été adopté pour cette réalisation. N'ayant pas été choisi par le Président de la République pour mes compétences en la matière, j'étais sans idée préconçue, mais je pensais que le grand intérêt de ce musée serait de rendre accessible, aux générations à venir, sous une forme attractive ce que furent ces combats qui ensanglantèrent toute la planète pour que finalement l'oppression ne règne pas dans le monde.
C'est ainsi qu'a mûri l'idée d'un musée d'Histoire qui adopte une autre démarche que celle, très classique et habituelle, du musée d'objet. Il n'est pas excessif de dire qu'il y a eu, au départ, bien des réticences de la part des spécialistes, mais, au final, c'est dans l'unanimité que cette réalisation s'est faite et c'est sur ce thème qu'un concours national a été lancé. Le 10 juillet 1997, le jury que je présidai a choisi le cabinet Léonard-Weissmann-Sompairac, équipe jeune et dynamique pour mener à bien l'opération.
Cette proposition a fait l'objet ensuite d'une superbe maquette due à la générosité de l'Union des Blessés de la Face et de la Tête, « Les Gueules cassées » que nous avons pu, le général de corps d'armée Bernard Devaux devenu directeur du musée de l'Armée et moi-même, présenter à l'Élysée au Président de la République et à Monsieur Alain Richard, ministre de la Défense.
Ce projet a été accueilli très chaleureusement, car en raison du caractère didactique et pédagogique retenu, la relation des événements se développerait de façon chronologique avec un apport audio-visuel exceptionnel et l'appui de cartes permettant de bien situer chaque événement dans son contexte.
Ce musée qualifié « d'Histoire » a l'ambition d'être, pour la jeunesse, un exceptionnel instrument de compréhension d'un moment tragique et glorieux de notre histoire où nos libertés ont failli disparaître.
P.-M. de La Gorce : Est-ce toute la participation de la France à la guerre France libre, Résistance intérieure, armée de la Libération qui est évoquée dans ce musée ?
G. Caitucoli : Ce musée débute en 1939 avec un rappel de la montée du nazisme et se termine à la capitulation du Japon. Toutes les phases de ce conflit, toutes les grandes batailles sur mer, sur terre, dans les airs sont évoquées.
Dans ce contexte, les combats des Forces françaises libres, d'abord, puis ceux de la France combattante sont mis en valeur dans le cadre des opérations générales, de l'Oural au Pacifique en passant par l'Europe et l'Afrique.
Par ailleurs, plusieurs espaces sont légitimement réservés à la Résistance intérieure depuis ses premières manifestations en 1940. L'évolution de la lutte clandestine, les maquis, l'insurrection parisienne trouvent une large place dans ce musée.
La déportation a un emplacement spécial, à partir de la découverte des camps par les forces alliées. Une distinction a été faite entre les camps d'extermination où des innocents étaient voués à une mort lente ou rapide uniquement pour ce qu'ils étaient Juifs, Tsiganes, etc., et les camps de concentration où étaient envoyés hommes et femmes pour ce qu'ils avaient fait, c'est-à-dire combattre le nazisme.
P-M. de La Gorce : Quelles difficultés a-t-on rencontrées pour rassembler les objets nécessaires à la partie française de ce musée et lesquels, en particulier, a-t-on réunis ?
G. Caitucoli : J'ai rappelé qu'au départ, il y avait le musée dédié aux Français libres. Nos plus grandes difficultés ont été de retrouver des objets, documents, photos, souvenirs des tout premiers combats, car les effectifs engagés à l'époque étaient encore faibles. Par ailleurs, un long temps a passé depuis.
Pour la bataille de l'Érythrée, par exemple, à laquelle sous les ordres du colonel Magrin-Verneret dit Monclar, 8 000 hommes ont glorieusement participé avec les victoires, aux côtés de nos amis britanniques, de Kéren, Cub-Cub, Massaoua (14 000 prisonniers italiens) nous n'avons pratiquement rien.
Néanmoins, notre longue quête, puisque dès le printemps 1996 nous avons fait parvenir une plaquette à tous les Français libres pour les alerter sur nos besoins, a eu des effets positifs. Un nombre intéressant de dons a pu être obtenu, dons très exploitables dans leur majorité.
Après un voyage à Moscou, j'ai obtenu un concours exceptionnel de la part de la Russie et le matériel très important reçu a permis de mieux mettre en valeur la formidable contribution de l'Union soviétique, pour vaincre les armées d'Hitler. Les États-Unis, sur intervention personnelle de Monsieur Alain Richard, ministre de la Défense, nous ont aussi envoyé des éléments de grand intérêt pour enrichir les espaces rappelant leurs combats en Afrique, en Europe ou dans le Pacifique.
Pendant quatre ans, notre recherche a été incessante auprès des gouvernements, des associations comme des particuliers. Cela nous a demandé de la persévérance et beaucoup d'énergie, car, malheureusement, nous n'avons jamais bénéficié du concours de la presse alors qu'il aurait rapidement permis une mobilisation sur le sujet. Il y avait sans doute pour nos journaux et les chaînes de télévision beaucoup mieux à traiter. Je m'interroge encore sur le fait qu'un tel projet ait été tenu à se développer dans la plus grande confidentialité alors qu'il était le seul qui se proposait de rappeler, dans ce pays, l'épopée de la France libre et de son chef, le général de Gaulle.
P.-M. de La Gorce : Comment s'articulent les différentes phases de la guerre et les étapes successives de l'histoire de la France libre et de la Résistance intérieure ?
G. Caitucoli : En juillet 1942, le général de Gaulle a créé la France combattante destinée à intégrer toutes les formes de combat du moment et celles qui ne manqueraient de rejoindre ultérieurement la voie tracée par la France libre.
Le combat des Français libres se battant dans des unités sur mer, sur terre, dans les airs se déroule dans ce musée, chronologiquement en parallèle avec les grands événements militaires depuis le 18 juin 1940 jusqu'à l'intégration de la France libre dans la France combattante. À partir de cette date, c'est la participation de cette dernière qui prend le relais. Dans le même temps, des espaces spécialement signalés montrent la naissance puis la progression de l'action clandestine, la mise en place des structures de la Résistance et l'intervention des maquis.
P.-M. de La Gorce : Cette guerre a été planétaire. Les combats et les implications politiques ont atteint tous les continents. La documentation a sûrement été énorme. Quelles ont été les difficultés principales rencontrées ?
G. Caitucoli : Il est évident que la tâche était immense. Elle a été confiée par le ministre de la Défense, en février 1997, à un comité scientifique que je présidais et qui était composé de personnalités indiscutables et de grande réputation. Tous historiens reconnus, tels le professeur François Bédarida, Monsieur Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Madame Christine Levisse-Touzé, Monsieur François Broche, les généraux Jean Delmas, André Cousine et André Bach, le directeur du musée de l'Armée le général Bernard Devaux et, bien sûr, vous-même Paul-Marie de La Gorce dont le savoir nous a été si précieux, ont accompli, pendant plus de trois ans, un travail considérable.
Beaucoup, parmi eux, ont fait partie de comités scientifiques de renom. De leur propre aveu, jamais ils n'avaient été confrontés à un si vaste rassemblement de documents devant être étudiés et discutés. Ce lut un formidable travail d'équipe et je me dois de rendre hommage à l'assiduité, au sens des responsabilités et à la qualité du travail qui a été accompli par chacun dans les temps exigés.
P.-M. de La Gorce : D'où sont venues les contributions à la partie du musée consacrée à la Seconde Guerre mondiale ?
G. Caitucoli : Le financement de ce musée a été intégralement pris en charge par le ministère de la Défense sous la forme d'un prélèvement sur le budget alloué à la rénovation du musée de l'Armée, le projet « Athéna », qui bénéficiait depuis plusieurs années, d'une importante dotation.
Il me paraît important que l'on sache que, pour la première fois sans doute et cela en accentue le côté exemplaire et méritoire, un projet d'État dont l'évaluation budgétaire avait été estimée en 1996 à 80/100 millions, s'est réalisé sans dépassement de cette fourchette.
Cela rappelé, il est certain que notre option pour un musée d'Histoire très attractif nécessitait une très forte participation de moyens audio-visuels inchiffrables à l'avance.
Pour y faire face, la Fondation de la France libre, reconnue d'utilité publique, a recherché une aide extérieure qu'elle a trouvé très tôt, auprès des « Gueules cassées » donateur principal qui avec compréhension, amitié et générosité a pris en compte toutes nos demandes, participant ainsi au maintien de la mémoire qui est un de ses objectifs constants. Dans le même ordre d'idée, Monsieur Serge Dassault et la Ville de Paris, Compagnon de la Libération, nous ont apporté une aide importante.
Enfin, il y a eu, il est vrai souvent trop tardivement, des centaines de dons d'objets, souvenirs, documents authentiques en provenance de camarades de combat ou de leurs familles, je sais quel déchirement ce fut souvent pour celles-ci de se séparer de ce qui les rattachait aux héros disparus.
P.-M. de La Gorce : Quelles sont les pièces les plus significatives exposées ?
G. Caitucoli : En premier lieu, je citerai les maquettes (toutes à la même échelle) que, grâce au concours financier des « Gueules cassées », nous avons pu faire réaliser : avions, bateaux, dont une superbe reproduction du porte-avion «Enterprise», engins, torpilles. Également un V1 et un V2 (échelle 1/2).
Ensuite, les multiples dons ou acquisitions : la machine à décoder "énigma", le matériel d'une imprimerie clandestine, la moto pliante et son container envoyés de Londres à André Jarrot, héros de la Résistance bourguignonne, la machine à écrire avec laquelle la reddition de Von Choltiz a été tapée et le tampon scellant l'acte (merci encore à Rol-Tanguy et à sa femme d'avoir bien voulu s'en séparer), une tenue de combat du colonel de Gaulle commandant ses blindés et bien d'autres dont l'énumération est impossible.
P.-M. de La Gorce : À quels publics a-t-on pensé, en particulier, en réalisant ce musée ?
G. Caitucoli : Ce musée n'a pas été conçu et réalisé pour ceux qui ont participé à ce conflit mais pour les générations actuelles et à venir, puisqu'il s'agit de laisser une trace, la plus claire et la plus complète possible de ces événements tragiques qui ont marqué ce siècle.
C'est dans ce but que nous avons opté pour un musée d'Histoire permettant un déroulement chronologique des faits avec un constant souci didactique. L'intervention de nombreuses cartes, parfois même animées, était indispensable pour situer les lieux de combats dans un monde qui a vu ses frontières souvent bouleversées ensuite.
Des centaines de photos, toutes en très grand format, trente-deux films et des bornes interactives montrent notre volonté d'associer fortement à nos textes le visuel que les générations nouvelles privilégient.
P.-M. de La Gorce : Quelle leçon a-t-on voulu en faire ressortir ?
G. Caitucoli : En premier, faire en sorte que ce moment exceptionnel de notre histoire reste en mémoire. Si ce conflit a été d'abord européen pour se terminer dans sa première phase par le désastre de nos armées et une France envahie, il s'est ensuite étendu à tous les continents.
Il a fallu des drames, des souffrances indicibles, des millions de morts, des destructions innombrables, pour vaincre ceux qui voulaient nous asservir et pour retrouver notre liberté.
Parce que des pays pacifistes avaient cru en l'efficacité de traités pour les protéger de voisins revendicatifs, ils ont été des proies faciles et ont été asservis. Cela ne doit pas être oublié. C'est pourquoi les nouvelles générations doivent rester vigilantes et toujours déterminées à défendre, en s'en donnant les moyens les plus efficaces, la liberté que nous leur avons léguée, car elle n'a pas de prix.














