LA MEMOIRE

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Jean Mauriac : "De Gaulle, Colombey et la Boisserie"

Le Général de Gaulle, Colombey et la Boisserie, par Jean MAURIAC

 



Jamais un lieu n'aura été aussi inséparable d'un homme que Colombey-les-Deux-Églises du général de Gaulle. Colombey a toujours été, depuis la fin de la guerre, au centre de sa vie. C'était sa vraie, c'était sa seule demeure.


C'est là où, « submergé par le torrent stérile des partis », le Général s'est retiré en 1946. C'est là, alors que le pays glissait à nouveau à l'abîme, qu'on alla le chercher en 1958. « Sur ma maison, a-t-il alors écrit, je regarde tomber le dernier soir d'une longue solitude. Quelle est donc cette force des choses qui m'oblige à m'en arracher ?  »


C'est là où, sept années plus tard, au soir du premier tour de l'élection présidentielle, le 5 décembre 1965, il faillit céder à « une vague de tristesse ». C'est à Colombey, qu'au retour de son voyage à Baden Baden au coeur des événements de mai 1968 il alla se recueillir, avant de se « ressaisir ». C'est toujours à Colombey que, le 27 avril 1969, après avoir appris l'échec du référendum et annoncé au pays son départ, il se réfugia dans la solitude et le chagrin, qu'il mourut l'année suivante et qu'il repose aujourd'hui, sous une simple dalle de pierre blanche dans l'humble petit cimetière, « enseveli doucement dans la bonne et sainte terre de France  », au milieu des morts du village.

Le général de Gaulle a acheté La Boisserie en 1934. Sentant venir la guerre, il désirait posséder une maison de campagne pour y rassembler sa famille. Il choisit Colombey parce que ce village de Haute-Marne était à mi-chemin de Paris et de ses garnisons de l'Est et du Nord et parce que ces paysages austères de landes et de forêts de cette campagne, à la saignée des provinces de Champagne, de Lorraine et de Bourgogne, fragments de la France éternelle, correspondaient â son esprit et à son coeur. Dans ses premiers récits de jeunesse déjà, alors qu'aucun lieu ne l'attachait particulièrement a cette région, mais pressentant peut être qu'il s'y fixerait un jour, il avait évoqué ces lieux chargés d'histoire : Château-villain, Clairvaux, Saint Dizier… Le général de Gaulle a consacré à Colombey les dernières pages de ses Mémoires de Guerre, texte devenu classique : « Vastes, frustes et tristes horizons ; bois, prés, cultures et friches mélancoliques ; relief d'anciennes montagnes très usées et résignées ; villages tranquilles et peu fortunés dont rien, depuis des millénaires, n'a changé l'âme, ni la place. Ainsi, du mien. Situé haut sur le plateau, marqué d'une colline boisée, il passe les siècles au centre des terres que cultivent ses habitants. Ceux-ci, bien que je me garde de m'imposer au milieu d'eux, m'entourent d'une amitié discrète. Leurs familles, je les connais, je les estime et je les aime.



« Le silence emplit ma maison. De la pièce d'angle où je passe la plupart des heures du jour, je découvre les lointains dans la direction du couchant. Au long de quinze kilomètres, aucune construction n'apparaît. Par-dessus la plaine et les bois, ma vue suit les longues pentes descendant vers la vallée de l'Aube, puis les hauteurs du versant opposé. D'un point élevé du jardin, j'embrasse les fonds sauvages où la forêt enveloppe le site, comme la mer bat le promontoire. Je vois la nuit couvrir le paysage. Ensuite, regardant les étoiles, je me pénètre de l'insignifiance des choses. »


Le général de Gaulle demeura à Colombey-les-Deux-Eglises tout au long des interminables années qui séparèrent son brusque départ du pouvoir, en janvier 1946, de son retour en juin 1958. Chef de l'Etat, il refusa toujours les résidences mises à la disposition du président de la République : Vizille, Rambouillet, le Grand Trianon, et, à l'Élysée, le Général ne s'est jamais senti chez lui : « il n'y avait aucune affaire personnelle à l'exception, dira un jour Philippe de Gaulle, du livre sur sa table de chevet qu'il était en train de lire.  » À Colombey, il a passé toutes ses vacances. « Chaque fois que cela est possible, a-t-il écrit quelques mois avant sa mort, nous gagnons notre maison de La Boisserie. Là pour penser, je me retire.


Là, j'écris les discours qui me sont un pénible et perpétuel labeur. Là, je lis quelques-uns des livres qu'on m'envoie. Là, regardant l'horizon de la terre ou l'immensité du ciel, je restaure ma sérénité.  »
C'est bien, en effet, à Colombey, que le général de Gaulle se réfugia chaque fois qu'il avait une décision à prendre, ou dans l'attente de grands événements, comme s'il y cherchait l'inspiration. Chaque grand voyage, chaque conférence de presse, chaque moment difficile, dramatique, a toujours été précédé d'un séjour dans son vieux village.


Le général de Gaulle vivait à Colombey dans la simplicité la plus grande. Autant l'homme d'État au pouvoir tenait à ce qu'un apparat, une certaine pompe entourent son personnage parce qu'il considérait que c'était alors dans l'intérêt du prestige de l'État, de « la majesté du peuple français », disait-il autant, dès qu'il redevenait l'homme privé, sa vie était discrète et simple. Et, pour comprendre de Gaulle, il faut tenir compte de ce contexte personnel essentiel, c'est-à-dire de sa vie familiale à Colombey. Une vie partagée entre le travail, les lectures, la correspondance, la télévision, les longues songeries solitaires le soir dans la maison silencieuse, les réussites, les randonnées en voiture, la marche dans son jardin - « j'en ai fait quinze mille fois le tour », a-t-il écrit en 1958 - les longues promenades à pied avec ses enfants dans les forêts voisines : les Dhuits, Clairvaux Le Heu, Blinfeix, La Chapelle, forêts profondes et sombres, qui n'ont pas changé au cours des siècles, seulement coupées par quelques routes et qui le « submergeaient de mélancolie ».


La Boisserie s'offre aux regards depuis le village : la tour hexagonale coiffée de vieilles tuiles, les murs de la maison couverts de vigne vierge, les hauts sapins sombres entourant un grand pré, planté d'arbres fruitiers, descendant jusqu'à un vallon où paissent des troupeaux. Les volets du cabinet de travail du Général demeurent aujourd'hui fermés sur le paysage immense et sauvage. Mais rien n'a changé dans la demeure, désormais historique, pleine de trophées, de livres et de souvenirs.


Le général de Gaulle aura toujours préservé sa vie privée. Alors qu'il était président de la République, aucun entretien politique, aucune rencontre diplomatique n'a eu lieu à Colombey, à l'exception de celle, le 14 septembre 1958, avec le chancelier Adenauer. Ce dernier aura été l'unique dirigeant d'un pays étranger à franchir la grille de La Boisserie, du vivant du Général.


Pendant les quelques mois qui ont séparé le retrait politique du général de Gaulle de sa mort, seuls quelques-uns de ses anciens ministres ont été reçus à Colombey. André Malraux a raconté dans Les chênes qu'on abat... ce que fut le dernier tête-à-tête entre « un grand héros de l'Histoire  » et un « grand artiste », qui s'est déroulé en un après-midi ténébreux de décembre, dans cette maison de Colombey silencieuse, cernée par les forêts et les champs enneigés.


Ces forêts s'offraient aux yeux du Général depuis son bureau : celle des Dhuits d'abord et, à l'arrière-plan, celle de Clairvaux. Il les vit, pour la dernière fois, le 9 novembre 1970, à quelques minutes de sa mort, quand fermant lui même les volets de son cabinet de travail, il jeta un dernier regard sur le jardin enveloppé de brume et, au-delà, sur le paysage vallonné et déjà obscur.

Car c'est à Colombey que le général de Gaulle est mort et a été enterré. « Je veux, a-t-il écrit dans ses dernières volontés, que mes obsèques aient lieu à Colombey-les-Deux-Eglises... »


Le 12 novembre 1970, juste après qu'une messe solennelle eut été célébrée dans la cathédrale de Paris en l'absence de la dépouille du défunt, mais en présence du monde entier, et juste avant que le peuple de la capitale « multitude silencieuse  », manifestant son chagrin, ne remonte les Champs-Elysées pour jeter sur la tombe du Soldat Inconnu des fleurs innombrables qui formèrent une immense croix de Lorraine, les obsèques du Général se déroulent, comme il l'avait prescrit. À 14 heures 45, alors que les cloches du petit village sonnent le glas, auquel répond celui de toutes les églises de France - et, dans le souvenir d'André Malraux, toutes les cloches de la Libération -, un engin blindé sort de La Boisserie portant le long cercueil de chêne recouvert du drapeau tricolore.

Instants qui appartenaient à l'Histoire au moment où ils étaient vécus ! Ces hommes et ces femmes de France que le Général avait conviés à l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure et qui emplissaient le village, semblaient retenir leur souffle réprimer les battements de leur coeur, refouler leurs larmes. Là dans ce silence, fait de douleur, le grondement du char résonnait comme un roulement ininterrompu de tambours funèbres semblant recouvrir la patrie tout entière.

 

Dix jeunes gens de Colombey portent le cercueil dans la petite église où seuls ont trouvé place ceux dont le Général voulait : sa famille, les Compagnons de la Libération représentant ceux de la France Libre et de la Résistance, le conseil municipal et les habitants du village. « Tous, a écrit l'un de ses anciens compagnons, la gorge serrée, les yeux parfois mouillés de larmes, nous étions présents, silencieux, comme pétrifiés par la grandeur du cet adieu. » Sur la place, devant l'église, un petit détachement militaire rend les honneurs, « sans musique ni fanfare ni sonnerie.  » À 16 heures le cercueil est descendu dans le caveau familial du cimetière où repose déjà sa fille Anne.


Désormais la France compte un nouveau lieu de pèlerinage. Car, depuis ce jour, c'est par millions que Français et étrangers venus du monde entier, viennent se recueillir à Colombey : voilà le petit village désormais célèbre entouré de ses forêts millénaires, traversées par tant d'invasions au cours de l'Histoire, ou le Général aimait se promener.

 

Voilà la mairie où lors de chaque consultation électorale le Général votait.

 

Voilà l'église où il avait son banc, juste sous la bannière de Jeanne d'Arc.

 

Voilà La Boisserie, avec la petite grille fermée, le parc aux grands arbres couverts de lierre, entouré de murs « longs et usés », la maison où il vécut et où il s'effondra brusquement à l'avant-veille d'un 11 novembre après une journée de travail consacrée a ses Mémoires d'Espoir.

 

Voilà la simple tombe où la foule ressentirait-elle davantage le frisson de la grandeur ? - qui porte comme seule inscription : Charles de Gaulle 1890-1970, surmontée d'une croix de pierre blanche. Voilà une autre croix la croix de Lorraine, au granit de Bretagne et au bronze d'Alsace - symbole de l'une des plus étonnantes, des plus immortelles épopées de l'Histoire de France, marque personnelle de l'un des plus grands hommes du monde, dans tous les temps, qui redonna à la France le visage d'un pays indépendant et puissant, prospère et généreux et respecté, dont le nom résonne a nouveau sur le monde entier qui domine de son immensité toute la campagne environnante, parcelle sacrée de la terre de France dont le silence est troublé seulement par les clochettes d'un troupeau ou le roulement d'un charroi.


Jean MAURIAC