LA MEMOIRE

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Alger : Villa des Oliviers

Quand Alger était capitale de la France combattante

 

En Afrique du Nord, le processus d’union conduit, à la fin mai 1943, à l’installation du général de Gaulle et d’une partir du Comité national français à Alger. Mais, depuis le débarquement des troupes anglo-saxonnes en novembre 1942 et avec la présence du commandement de l’armée d’Afrique et de l’administration giraudiste, les logements et les bureaux dans le centre sont rares, ce qui conduit les nouveaux venus à s’installer en périphérie.


    Le CFLN est logé dans les différents bâtiments du lycée de jeunes filles Eugène Fromentin. Pierre Sandhal se souvient :
« Résidence idyllique s’il en fût, le lycée Fromentin est situé au sommet du Mustapha supérieur, à l’orée d’un bois de pins et d’eucalyptus. Une douzaine de villas dispersées dans un grand parc, étagé en terrasses, à flanc de colline, ruisselant de fleurs et rafraîchi par des arbres, tel était cet établissement des plus moderne. De ses terrasses, on pouvait voir toute la baie d’Alger avec la ville et son port. […] Le bâtiment principal abritait la salle du Conseil du CFLN. C’est là que cesse l’idylle. Pendant l’été 1943, il y avait conseil tous les deux jours. A 10 heures, les voitures passaient la grille du parc gardée  par un poste militaire. On ne disait plus le CFLN, à Alger, mais plus familièrement Fromentin. Pour les journalistes, toujours irrespectueux, c’était le lycée Papillon ».

Le général de Gaulle et ses proches collaborateurs s’installent dans une villa sise au 2, chemin des Glycines, maison bourgeoise exiguë au décor triste où le Général occupe un bureau « dans lequel il peut à peine se déplier ». Pierre Sandhal décrit la demeure :

    « Située au début du Mustapha supérieur, cette maison, propriété d’un riche colon, ressemblait à toutes les villas de colons. La loge du concierge avait été transformé en poste de gaude. Après avoir montré patte blanche, on pouvait accéder par les allées au terre-plein sur lequel se rangeait les autos. […] Dans l’antichambre néo-gothique, il y avait quelques meubles lourds et sombres sans aucun intérêt. Sur une console, on apercevait invariablement le képi retourné du Général. Ce képi était là sur l’ordre de son propriétaire. En effet, un jour, à l’issue d’une conférence avec les généraux, il s’était trompé de képi et avait pris un superbe cinq étoiles. L’alerte avait été chaude.
    Le visiteur était introduit dans un petit salon de dentiste de l’époque arts-décoratifs. Une grande salle dans laquelle se tenaient quelques officiers d’ordonnance tenait lieu de secrétariat. Au fond de la pièce une porte s’ouvrait sur le bureau du Général. Gaston Palewski occupait un bureau voisin. Toutes les pièces, y compris les chambres de bonnes, étaient occupées par les services des attachés du cabinet ».

    Le manque de confort et l’arrivée imminente de sa famille conduit le général de Gaulle a s’installer rapidement dans une autre demeure, la villa des Oliviers. C’est une villa néo-mauresque avec un beau parc et une vue sur la mer, occupée précédemment par le général Weygand puis le général Juin, sur les hauteur d’El-Biar. Le Général prévient immédiatement son épouse de ce déménagement dans une lettre datée du 24 juin 1943 :

« Ma chère petite femme chérie,
    Ici, comme prévu, je me trouve en face de l’Amérique et d’elle seule. Tout le reste ne compte pas. L’Amérique prétend imposer le maintien de Giraud dont aucun Français ne veut plus, ni ici ni ailleurs. Elle prétend m’empêcher de gouverner. L’opinion ne cesse pas de monter en notre faveur dans toute l’Afrique du Nord. Il s’agit de savoir si les faits finiront par amener le gouvernement de Washington à changer de politique. En attendant, comme tu dois le voir, tous les reptiles à la solde du State Department et de ce pauvre Churchill hurlent et bavent à qui mieux mieux dans la presse anglo-saxonne. Tout cela est méchant, idiot, quoi ! c’est toute cette guerre.
    Le terrain que j’ai choisi pour la lutte et l’indépendance française à propos de la rénovation militaire, je crois ce terrain bon. En tout cas, tous les « gaullistes », innombrables à travers le monde, ont très bien compris quelle est la partie et me soutiennent avec passion.
    J’habite depuis aujourd’hui une maison comme il nous faut. Je crois donc que dès que les familles de Londres pourront partir tu pourras venir avec elles en amenant le tout petit, Mademoiselle et Augustine.

Ton pauvre mari »

Madame de Gaulle, accompagnée de sa fille Anne et de la gouvernante Marguerite Potel, arrive à Alger le 24 juillet 1943 et s’installe aux Oliviers. Le général de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre, décrit rapidement sa vie quotidienne :
« Par goût et par convenance ma vie privée est très simple. J’ai établi ma résidence à la villa des Oliviers, où ma femme m’a rejoint, ainsi qu’Anne dont l’état de santé nous attriste toujours autant et, bientôt Elisabeth revenue d’Oxford pour servir au bureau qui dépouille la presse étrangère. […] Aux Oliviers, le soir, je m’efforce d’être seul pour travailler aux discours qui me sont une sujétion constante. Mais, souvent, nous recevons. Beaucoup d’hôtes, étrangers et français nous font ainsi le plaisir de s’asseoir à notre table ; les menus étant, d’ailleurs, très courts, car le rationnement doit d’appliquer à tout le monde. Il arrive que nous passions le dimanche dans une petite maison de Kabylie ».
La simplicité et la frugalité des menus sont confirmés par le témoignage de Georges Gorse :
« On buvait peu à sa table. Louis Vallon, qui jouissait alors d’une réputation d’intempérance, se fit admonester : «  Et alors, Vallon, on dit que vous buvez beaucoup ? » Et Vallon, regardant tristement son verre vide, de répondre : « Pas ce soir, mon Général, pas ce soir ».

L’amiral Philippe de Gaulle revient également sur les conditions de vie de sa famille aux Oliviers :
« Ma mère n’en est pas enchantée mais s’estime privilégiée d’avoir pu y rejoindre son mari.
A l’entendre, la vie n’avait rien de rose. La maison était inconfortable et l’on manquait de tout. Il faut savoir qu’à l’époque l’Afrique du Nord était exsangue. Coupé de la Métropole, le pays végétait dans la pénurie la plus totale. Ma mère se souvenait : « On mangeait dans des assiettes en terre d’argile fabriquées localement et l’on buvait dans des verres qui étaient des bouteilles sciées. Pour se procurer une ampoule électrique, c’était la croix et la bannière. Et il fallait faire attention parce que les gens volaient. On barbotait même les serrures de portes. Tous les jours, on devait se battre en permanence pour des choses aussi rudimentaires ». Se nourrir était également compliqué. Par exemple, Anne ne mangeait que des bouillies – elle n’avait que des dents de lait en très mauvais état – et ma mère devait faire des prouesses pour trouver du lait en poudre. Elle avait rapporté dans quelques malles des draps, des couvertures et des vêtements, car mon père n’avait avec lui que le minimum pour être correct. « Tu le connais, du moment qu’il a deux uniformes et quelques chemises, cela lui suffit ! »

 

Chronologie : De Gaulle à Alger

 

30 mai 1943 : Arrivée à Alger en compagnie de René Massigli, commissaire nationale aux Affaires étrangères et d’André Philip, commissaire national à l’Intérieur.

1er juin 1943 : Conférence de presse : De Gaulle annonce aux journalistes français la prochaine constitution du pouvoir central.

3 juin 1943 : Le Comité français de libération national est constitué par décret. Il est co-présidé par le général de Gaulle et le général Giraud.

6 juin 1943 : Le général de Gaulle rencontre Winston Churchill de passage à Alger.

14 juin 1943 : Venu incognito à Alger, George VI, contre l’avis de Churchill, offre un déjeuner aux Français : de Gaulle et Giraud. Y assiste également Harold MacMillan, représentant du gouvernement britannique en Algérie :
« Après ce déjeuner, de Gaulle me demanda ce que je comptais faire de mon après-midi. Je pensais aller en voiture à Tipasa pour me baigner. Il me demanda s’il pouvait m’accompagner, seul. […]
Je me rappelle encore avec plaisir ce curieux épisode. Je me baignai nu à la pointe extrême de l’ancienne cité romaine, tandis que de Gaulle restait assis sur un rocher, drapé dans sa dignité, en uniforme, avec ceinturon et képi ». Harold MacMillan, Mémoires de guerre.

15 juin 1943 : Le Comité français de libération nationale se réunit pour la première fois en séance plénière.

26 juin 1943 : Le général de Gaulle reçoit André Gide à dîner à la villa des Oliviers.
« On m’avait parlé de son « charme » ; on n’avait rien exagéré. Pourtant on ne sentait point chez lui, comme à l’excès chez Lyautey, ce désir ou ce souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient en riant : « la danse de la séduction ». Le général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. Sa grande simplicité, le ton de sa voix, son regard attentif mais non inquisiteur et chargé d’une sorte d’aménité, firent en sorte de me mettre à l’aise. Et je l’eusse été tout à fait si je ne sentais toujours, auprès d’un homme d’action, combien le monde que j’habite reste écarté du monde où il opère ». André Gide, Journal.

31 juillet 1943 : Le général de Gaulle devient seul président effectif du Comité français de libération nationale. Le général Giraud, nommé au commandement des forces militaires, garde son titre présidentiel.

26 août 1943 : Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Union soviétique reconnaissent en termes nuancés le Comité français de libération nationale.

17 septembre 1943 : Par ordonnance du Comité français de libération nationale, une Assemblée consultative provisoire est instituée à Alger.

3 octobre 1943 : Une ordonnance stipule que le général de Gaulle est désormais seul président du Comité français de libération nationale.

3 novembre 1943 : Discours à l’occasion de la séance inaugurale de l’Assemblée consultative provisoire. Le général de Gaulle y développe les thèmes de l’indépendance nationale et de la participation.

18 décembre 1943 : Le général de Gaulle prononce un discours à l’occasion de la rentrée solennelle de l’université d’Alger dans lequel il exalte ce « foyer chargé de répandre notre civilisation au milieu d’élites africaines ».

15 mars 1944 : Dîner à la villa des Oliviers
« Le 15 mars, dîner chez de Gaulle, villa des Oliviers. Une maison tr-s simple. Il y a là Aubrac, Boisgelin, Gorse. Accueil très gentil de Mme de Gaulle, discrète et effacée. Lui, en bonne forme, le visage reposé. J’ai toujours devant lui cette impression d’équilibre parfait, de force tranquille, de maîtrise de soi. Un très grand mépris des hommes qui n’exclut pas une attentive bienveillance. » (Jean  Gaulmier, note du 15 mars).

4 avril 1944 : Publication d’une ordonnance aux termes de laquelle le général de Gaulle, président du CFLN, est seul chef des armées.

21 avril 1944 : L’article 17 de l’ordonnance portant organisation des pouvoirs publics en France après la libération accorde le droit de vote aux femmes.

3 juin 1944 : Le Comité français de libération nationale prend le nom de gouvernement provisoire de la République française. Le général de Gaulle en est le président. Il quitte Alger pour Londres sur l’invitation de Winston Churchill.

26 juin 1944 : Le général de Gaulle prononce un discours devant l’Assemblée consultative d’Alger où il s’élève contre les décisions unilatérales prises par les Anglo-Saxons en France libérée. Il insiste sur la nécessité « du respect intégral de la souveraineté française ».

27 juillet 1944 : Le général de Gaulle signe l’ordonnance rétablissant la liberté syndicale.

18 août 1944 : Le général de Gaulle quitte Alger pour la France.