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Le Charles de Gaulle, porte-avions nucléaire

Un porte-avions nucléaire pour la France


Par l'Amiral Jean-Noël TURCAT, Inspecteur général des Armées (Ancien major général de la Marine, ancien commandant du Foch).


« L'incertitude marque notre époque. Tant de démentis aux conventions, prévisions, doctrines, tant d'épreuves, de pertes, de déceptions, tant d'éclat aussi, de chocs, de surprises ont ébranlé l'ordre établi » (Charles de Gaulle, "Le Fil de l'Épée")


Marquant la fin de quarante-cinq années de glaciation politique, l'affrontement de deux blocs s'est évanoui sans qu'un risque militaire ait totalement disparu. Paradoxe propre à la stratégie, l'actualité nous montre tous les jours que, en l'absence d'ennemi, la mise en place des mesures de sécurité et de confiance ne signifie pas la fin des affrontements sur le continent européen. Ainsi, pour la première fois en ce siècle, le territoire national n'est plus exclusivement soumis à une menace unique, bien définie, qui attenterait à nos intérêts vitaux. Toute attaque d'envergure terrestre et par surprise est désormais impossible. Cependant, dans la vaste zone qui nous entoure, marquée par la prolifération nucléaire, phénomène gravissime, et une instabilité chronique, les crises se multiplient et gagnent en intensité, libérées du verrou que constituait l'antagonisme Est-Ouest.

Réduction de la menace majeure ; foisonnement de conflits locaux opposant des puissances régionales dont les forces armées sont généralement, de par leur finalité, leurs traditions et leurs possibilités techniques, plus fortes sur terre et dans les airs que sur mer. Que peut-on en déduire ? Les missions navales ne sont pas véritablement affectées par cette évolution de notre environnement, car le fond de la stratégie navale est intrinsèque aux caractéristiques de la mer et déterminé par la situation de notre pays, sa géographie, son histoire, sa culture. En revanche, la priorité que l'on accorde à l'une ou l'autre doit être reconsidérée.

Dans ce monde instable, l'on sera ou bien spectateur, ou bien acteur. Il faut alors s'en donner les moyens et disposer de forces adaptées à la gestion des crises, capables d'affronter des adversaires disposant de moyens importants et performants.
 


Qu'est-ce qu'un porte-avions ?

Au-dessus de la mer comme au-dessus de la terre, il n'est de vigilance étendue et d'action d'envergure qu'aérienne, car si l'arme est d'abord définie par Fuller comme « un instrument doté d'un fort pouvoir destructif », l'arme maîtresse est celle qui « ayant la plus longue portée peut servir de couverture aux autres ». La mise en œuvre d'avions de combat là où des aéronefs basés à terre ne peuvent intervenir dans de bonnes conditions n'appartient qu'au porte-avions.
L'aviation d'assaut ou de chasse embarquée se distingue fondamentalement d'une aviation opérant depuis la terre, par la nature et l'exiguïté de cette base aérienne particulière qu'est un porte-avions. Cette base doit être intégrée au sein d'une force navale. Un porte-avions est donc d'abord un navire de guerre de surface qui possède les caractéristiques générales de ces navires. Il doit aussi pouvoir soutenir son groupe aérien embarqué, et donc disposer des armements, du carburant et des rechanges nécessaires ainsi que des ateliers armés par du personnel qualifié. Enfin, ce navire est le « terrain d'aviation » sur lequel des avions se posent en moins de deux cents mètres et d'où ils décollent sur une cinquantaine de mètres.

Depuis son origine, l'aviation embarquée a oscillé entre deux voies : la dispersion d'aéronefs légers sur de nombreux navires, ou au contraire l'embarquement en grand nombre d'aéronefs lourds sur quelques gros navires.

L'aviation répartie permet de faire bénéficier de nombreux navires des avantages de l'aéronef. Les hydravions constituant l'aviation des croiseurs ont étendu de façon considérable le volume de détection de ces navires et ont pu se montrer fort utiles pour assurer des liaisons à grande distance ou pour attaquer rapidement des objectifs faiblement défendus, au-delà de la portée des armes du bord.

L'hélicoptère embarqué en est aujourd'hui le lointain successeur. Les handicaps de l'aviation répartie sont liés à la place restreinte laissée aux installations d'aviation à bord de navires de tonnage généralement faible ou moyen. La taille de ces aéronefs, donc leurs performances, sont nécessairement limitées. Leur nombre l'est encore plus. C'est pourquoi une aviation répartie est d'abord destinée au soutien des navires ou de leur force navale, ou, aujourd'hui, à leur lutte contre l'adversaire le plus difficile à intercepter, le sous-marin.

En revanche, une aviation concentrée permet seule de combiner le nombre et la qualité des aéronefs embarqués. Un porte-avions disposant de catapultes et de freins d'appontage permet de mettre en œuvre les concentrations aériennes nécessaires à l'assaut contre des objectifs à terre ou à la mer. Lui seul peut, à l'heure actuelle, fournir des raids aériens conséquents d'avions à hautes performances, avions d'assaut et chasseurs d'escorte. Le Foch et le Clemenceau d'environ 30 000 tonnes emportent chacun une quarantaine d'avions. Le porte-avions Charles de Gaulle mis à l'eau aujourd'hui amorce leur relève à l'aube du prochain siècle.
Les missions qui peuvent être confiées à ce type de bâtiment sont multiples. Elles relèvent d'une stratégie d'action proprement navale, opérations de supériorité maritime et projection de puissance contre la terre, mais participent aussi de la manœuvre de dissuasion globale.
 


Les missions du porte-avions

Les opérations de haute mer sont à l'origine du développement des porte-avions dont l'aviation embarquée avait comme première mission l'éclairage. Éclairage des convois par les porte-avions d'escorte, mais surtout éclairage de la force navale organisée autour des cuirassés, capital chips dont les canons devaient fixer le sort de la bataille. Ces données allaient être modifiées par la guerre du Pacifique au cours de laquelle l'arme aérienne réglera l'issue de la presque totalité des batailles navales. Le destin des deux Yamato qui seront coulés sans avoir pu tirer un coup de canon marque la fin du règne des cuirassés.

Aujourd'hui, guidés par les avions de guet aérien qui orbitent à plusieurs milliers de mètres d'altitude d'où ils détectent, identifient et suivent tous les mobiles qui se trouvent dans un rayon de quatre cents kilomètres, les avions d'assaut embarqués ont la capacité d'attaquer massivement un grand bâtiment fortement défendu, ou simultanément plusieurs unités moins bien protégées comme des patrouilleurs lance-missiles. L'aviation de chasse embarquée constitue, quant à elle, la première barrière contre les raids assaillants qu'elle désorganise et affaiblit avant que ceux-ci soient pris à partie par les unités de surface lance-missiles.

Cependant, ce sont bien les opérations de projection de puissance contre la terre qui constituent le domaine d'emploi privilégié d'un véritable porte-avions, domaine dans lequel ses qualités et ses aptitudes peuvent se manifester pleinement. Un porte-avions présente les avantages inhérents à toute plateforme navale et à l'arme aérienne. C'est dire comme il peut se déplacer rapidement, sans contraintes diplomatiques jusqu'à sa zone d’opérations et y demeurer aussi longtemps que nécessaire comme l'a montré le déploiement de treize mois du Clemenceau lors de la mission Prométhée. Nul besoin d'autorisation survol pendant le transit, ni d'installation à terre pour la logistique !

Jallonge, la fugacité et la puissance de feu son aviation d'assaut lui offrent la possibilité de graduer son action avec une infinie souplesse, de la simple manifestation de présence à l'attaque aérienne de grande envergure dans la profondeur du dispositif. Peu vulnérable en raison de la résistance structurelle propre à tout grand bâtiment, mais surtout en raison de sa très grande mobilité, c'est par excellence un instrument qui se prête aux manœuvres d'initiation et de rétorsion. Il possède donc une vertu dissuasive susceptible d'être maniée avec toute la subtilité voulue, aussi bien lorsqu'il est déployé dans la zone considérée que lorsqu'il en est ostensiblement retiré, chacune de ces deux actions étant réversible à tout moment.
Le porte-avions peut exercer cette vertu dissuasive au degré le plus extrême grâce à l'arme nucléaire aéroportée qu'il peut emporter, arme qui permet de signifier en tous lieux et en tout temps à tout agresseur potentiel qu'une limite a été atteinte du fait de son agression, touchant à nos intérêts les plus essentiels.

Offrant en temps de paix et de crise une gamme d'actions très étendue, « de l'escale à la bombe », faisant peser sur l'adversaire « incertitude et foudroyance », le porte-avions apparaît comme la « colonne vertébrale d'une action (...) liée à la protection vitale des routes maritimes et des approvisionnements en pétrole en particulier, agent fort utile dans le maniement des crises, symbole significatif d'extra-territorialité, enfin organe de dissuasion locale » (Pierre Dabezies, Avis présenté au nom de la Commission de la défense nationale sur le projet de loi de finances pour 1982, section Marine, cité par Hervé Coutau-Bégane dans « Le problème du porte-avions »).

La réduction de la menace que faisait peser la marine soviétique a donné de facto aux puissances occidentales la maîtrise des océans. Il est donc désormais possible de privilégier l'action contre la terre à partir de la mer, c'est-à-dire la projection de puissance même s'il demeure nécessaire de pouvoir assurer la maîtrise maritime en un lieu donné et pour un temps donné.

Les opérations d'intimidation, de rétorsion ou de projection de forces ne sauraient se passer de capacité aérienne à fin soit de destruction du potentiel ennemi, soit de couverture de nos éléments à terre comme en mer. La nature de ces opérations demande à nos forces de pouvoir s'intégrer sans difficulté clans des ensembles interarmées et, le plus souvent, interalliés.

C'est pourquoi, du fait de la remarquable mobilité stratégique que lui procure la propulsion nucléaire, de ses capacités à la gestion des crises « au plus près » et, si nécessaire, de frappe soudaine et puissante, le Charles de Gaulle, principale force de frappe par moyens classiques de la Marine et pouvant être, le cas échéant, l'instrument privilégié d'une dissuasion locale, est un outil de combat particulièrement bien adapté au nouveau contexte stratégique.

Il n'y a d'action maritime d'envergure qu'avec des vecteurs aériens. Il n'y a donc pas de Marine qui compte sans porte-avions, instrument et symbole des puissances qui prennent intérêt aux affaires du monde.

Tel est le choix fait par la France, puissance européenne à vocation mondiale. Mais d'autres nations en Europe possèdent également leur grand large. Quand l'Europe sera faite, si sa volonté n'est pas d'être une puissance régionale, mais bien de prendre part aux affaires du monde, il lui faudra des moyens accordés à cette finalité, notamment une marine océanique inconcevable sans porte-avions. Alors, le Charles de Gaulle, seul véritable porte-avions de l'Europe du début du XXIe siècle, en sera l'emblème.

 « La France fut faite à coups d'épée. Nos pères entrèrent dans l'histoire avec le glaive de Brennus. (...). Mais, s'il faut la force pour bâtir un État, réciproquement l'effort guerrier ne vaut qu'en vertu d'une politique » - Charles de Gaulle, La France et son Armée.