Lille à la fin du XIXeme siècle
Par Michael Colin et Laurent Potonnier ( GRAHAL-I-PAT)
Vers 1850, Lille est considérée comme « la plus belle des citadelles d’Europe ».
Pourtant, Lille est au bord de l’asphyxie. Confinée dans ses remparts, elle n’a plus d’espaces disponibles pour développer son tissu industriel en plein essor.
L’annexion en 1858 des communes de Moulins, Fives, Wazemmes (1), Esquermes, et du faubourg de Saint-Maurice des Champs, donne à la ville un nouveau souffle. Lille atteint alors 2 110 ha et dénombre une population de 115 000 habitants, soit une augmentation de 40 000 personnes. Pour mieux intégrer ces quartiers dans le nouveau tissu urbain, une nouvelle ligne d’enceinte de 12 km est construite, et intégrée aux anciennes fortifications du XVII e siècle édifiées par Vauban.
Un chantier urbain pour la « citadelle du Nord »
La forte extension démographique fait ressurgir de graves problèmes d’insalubrité, notamment ceux des logements qui provoquent une des mortalités infantiles les plus fortes d’Europe. Cette insalubrité concerne également les canaux où se mélangent les eaux propres et les eaux usées issues des nombreuses usines.
En réaction, Lille connaît une politique générale d’amélioration des conditions de vie : construction de bâtiments neufs et salubres, programme d’assainissement des eaux grâce à l’installation entre 1858 et 1888 d’un réseau d’égouts de 50 km, enfin mise à disposition de l’eau potable en 1869. Lille aménage, d’autre part, des espaces verts et réalise sur plus de trois hectares le jardin Vauban, bientôt relié par une passerelle au Bois de Boulogne.
Parallèlement, des efforts considérables sont réalisés pour moderniser la ville. On établit l’éclairage public au gaz puis à l’électricité ; la compagnie TELB (Tramway électrique de Lille et sa banlieue) installe en 1902 la première ligne électrique de tramway, reliant la façade de l’Esplanade à la Porte de Douai, qui remplace bientôt la traction à cheval.
Afin de faciliter les échanges et la circulation dans un Lille beaucoup plus peuplé qu’avant, le centre urbain est entièrement réaménagé. 120 km de voies publiques sont établis autant pour le commerce que pour l’industrie, mais aussi afin de favoriser la circulation des troupes susceptibles de se porter à l’une des 12 portes de l’enceinte ou aux différents arsenaux et casernes. Une nouvelle gare habillée de l’ancienne façade de la gare du Nord à Paris, aujourd’hui Lille-Flandres, est construite entraînant le percement d’une artère, l’actuelle rue Faidherbe, qui transforme radicalement la physionomie du vieux quartier amputé du marché aux poissons et de l’ancienne halle échevinale.
Déplacé vers l’actuelle Place de la République, le centre urbain connaît une vague de constructions, notamment la nouvelle Préfecture en 1865, prémisse d’une longue série dans l’éclectisme architectural de cette fin de siècle représenté notamment par le Palais des Beaux Arts et l’Opéra.
Lille, citadelle économique et sociale
Lille connaît pendant la première moitié du XIXe siècle un essor industriel important. Les usines se construisent à proximité des quartiers populaires mais également dans des quartiers plus bourgeois à l’exemple du quartier Saint-André.
L’industrie textile de Lille est l’une des plus florissantes. Représentée par les puissantes familles Thiriez et Wallaert, elle est le principal pôle de production française de coton et de lin et comporte une vingtaine de filatures installées dans le cœur historique et dans les nouveaux quartiers.
L’industrie métallurgique connaît, elle aussi, un développement sans précédent. La Compagnie de Fives-Lille, créée en 1861 et spécialisée dans la fonderie de gros ouvrages métalliques et la production de locomotives, en est le parfait exemple. Étendue sur 15 hectares d’ateliers, elle emploie plusieurs milliers d’ouvriers de Lille et ses environs, et exporte sa production dans toute l’Europe.
L’essor industriel est accompagné de la forte augmentation de commerces prospères qui s’adressent avant tout aux classes bourgeoises. Parmi eux, la Pâtisserie Meert et les Galeries lilloises s’installent dans le centre historique de la cité, rue Esquermoise et rue Nationale.
Grâce à l'essor industriel, l'ensemble des richesses de Lille est multiplié par 5 entre 1850 et 1914. Mais elles sont inégalement réparties entre les différents groupes sociaux.
Les industriels, propriétaires et négociants, constituant la classe dirigeante, sont concentrés dans le Vieux-Lille et contrôlent près de la totalité des ressources, bien qu’ils ne représentent que 9% de la population lilloise. Les classes populaires, regroupant près des ¾ de la population locale, ne possèdent presque rien et se situent dans les cités ouvrières des quartiers nouvellement annexés par la ville.
Cependant, l'attachement pour la Cité est commun à chaque Lillois et transparaît dans les diverses célébrations et fêtes pendant lesquelles l’unité transcende toutes les inégalités. Ces cérémonies sont l’occasion pour tous d’affirmer tant l’identité flamande qu’un attachement à la France et à la République.
Cette unité se retrouve dans l’élection annuelle de la muse lilloise, où les habitants se réunissent nombreux dans les rues de la cité pour admirer la beauté de la nouvelle élue ; ou encore dans la participation active des habitants aux commémorations du centenaire de la résistance de Lille au siège de 1792. Présentant l’histoire de Lille de Dagobert à la Révolution, le cortège, issu de la tradition des processions religieuses du XIIIe siècle, débute par la présentation des fondateurs légendaires de Lille, les géants Lyderic et Phinaert.
Les cabarets, les estaminets et les guinguettes constituent d’autres lieux de sociabilité où se retrouvent les classes populaires pour y danser, jouer aux cartes, participer à des combats de coqs ou encore fredonner des chansons en patois qui présentent avant tout la vie des quartiers ouvriers, comme le P’tit Quinquin d’Alexandre Desrousseaux créé en 1855.
Lille, citadelle de convictions
Lille apparaît comme une capitale religieuse entre 1850 et 1914, par l’action de bourgeois catholiques comme le parlementaire Charles Kolb-Bernard surnommé « le député du Pape ». Il fonde, en 1853, l’œuvre de Notre-Dame-de-la-Treille afin de financer la construction de la basilique partiellement achevée en 1913. Notre-Dame-de-la-Treille est érigée la même année en cathédrale du diocèse de Lille nouvellement constitué suite à la partition de celui de Cambrai.
Face à la désaffection des églises par les classes ouvrières, Philibert Vrau, grand patron et dirigeant du parti de droite à Lille, fonde en 1884 l’Association Catholique des patrons du Nord chargée de favoriser, dans le respect de la morale chrétienne, la mise en place dans chaque usine d’une réelle politique sociale. Dédiée à l’amélioration des conditions de vie des ouvriers, l’association instaure une semaine de travail à 60 heures ainsi qu’une centrale d’achat et de logements.
Cette initiative est renforcée en 1891 par l’encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII, qui invite à la création de fraternités ouvrières. Ses partisans se regroupent autour d’un mouvement républicain d’inspiration chrétienne, à l’origine du syndicalisme ouvrier chrétien.
Bien avant, la mouvance républicaine lilloise s’était déjà constituée autour de la famille Legrand qui, dès 1856, s’oppose au Second Empire, au travers du journal Le Progrès du Nord.
La République proclamée, il faut attendre les élections municipales de 1881 pour que le parti républicain lillois s’impose en la personne de Géry Legrand. Devenu maire, Géry Legrand s’attache avant tout à la rénovation de Lille et défend radicalement l’enseignement laïc, devenu un véritable enjeu politique en cette fin de siècle.
Cette période est, en effet, marquée par le combat incessant entre défenseurs de l’école libre catholique et ceux de l’école laïque issue des lois Ferry.
En 1877, les grands bourgeois catholiques de Lille se réunissent autour de l’œuvre catholique des écoles lilloises afin de combattre la suppression de l’enseignement de certaines congrégations religieuses, notamment des Jésuites qui s’exilent, au début du XXe siècle, en Belgique. Pourtant, le diocèse de Lille demeurera, au début du XXe siècle, le bastion des écoles libres au nombre de 500 en 1913.
Ce climat de vives tensions, renforcé par de nombreuses pétitions et manifestations anti-cléricales, concerne également l’enseignement supérieur devenu libre en 1875 sous la présidence de Mac Mahon. La création de l’Université Catholique de Lille ne se fait pas attendre et, le 18 janvier 1877, elle est inaugurée sur un terrain de 1800 m2 le long du boulevard Vauban. En réaction, l’Université laïque de Lille est édifiée sous le mandat de Géry Legrand.
Lille, territoire du catholicisme social, auquel appartient la famille Maillot, sera également, de par sa forte industrialisation, le creuset du parti ouvrier et du mouvement socialiste. Formé en 1882 lors du congrès de Saint-Étienne, le Parti Ouvrier Français s’implante dans le Nord grâce à des personnalités comme celle de Jules Guesde et de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, qui obtient aux élections législatives de 1891 une des premières grandes victoires politiques du mouvement socialiste en devenant député de Lille.
Très vite, Lille et le Nord deviennent de véritables pépinières de militants, composées en grande majorité d’ouvriers, de petits artisans, d’employés, entonnant l’Internationale, composée par un ouvrier lillois, Pierre Degeyter. Après Roubaix en 1892, les élections municipales de 1896 sont favorables aux socialistes. Gustave Delory devient le premier maire socialiste de Lille. La politique municipale qu’il mène favorise, alors, le développement de coopératives, d’actions de prise en charge de 30 000 défavorisés, ou encore la consolidation de la caisse d’assistance chômage.













