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Tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau

De Gaulle et Jean-Jacques Rousseau, deux « hommes libres »

 

Le 28 juin prochain, la France fêtera le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau… occasion de s’interroger sur la place modeste que tient l’auteur du Contrat social, comme plus largement les philosophes des Lumières, dans les discours, propos et oeuvres du général de Gaulle.

 

De Rousseau, on ne connaît en effet chez de Gaulle, dans une note de 1927, qu’une citation portant sur l’Europe, tirée, de manière incomplète d’ailleurs, des Considérations sur le gouvernement de Pologne (1770-1771) : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi que l’on dise, il n’y a plus que des Européens ». Il faut ici préciser que Rousseau ajoutait ces propos acerbes : « Que leur importe à quel Maître ils obéissent, de quel état ils suivent les lois ? Pourvu qu’ils trouvent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leurs pays. » On peut s’étonner que de Gaulle n’ait pas retenu ces critiques, qui semblent pourtant correspondre à ses réserves sur une vision fédérale de l’Europe !

 

A noter que c’est aussi en 1926-27, à l’époque où de Gaulle se réfère à Rousseau et à son constat « européen », que Richard Coudenhove-Kalergi lance son mouvement Pan-Europa, qui intéresse de grandes personnalités. Il est probable que le capitaine de Gaulle, affecté à l’état-major de l’armée française du Rhin, et bien que ne partageant pas sa conception supranationale de l’Europe, se soit lui-aussi intéressé aux projets d’Europe unie.

 

De Gaulle connaissait les principales œuvres des philosophes des Lumières et les jugeait à travers le prisme du grand critique littéraire Gustave Lanson. Mais ses goûts ne le portaient guère vers le XVIIIème siècle, dont il disait dans La France et son armée qu’ « il vit naître et grandir le flot d’idées et de sentiments qui devaient emporter les institutions de l’Ancien Régime, après en avoir miné les fondements ». Et de préciser : « Le scepticisme et la corruption, effets naturels de ce déséquilibre, dissolvent le loyalisme et paralysent l’autorité. ».

 

De Gaulle retenait de Montesquieu la qualité du style et trois idées : la place des Francs dans le mythe fondateur de la France, l’alternance de phases de grandeur et de décadence dans notre histoire, et, bien sûr, l’équilibre des pouvoirs comme fondement de la constitution.  Mais il ne partageait pas son libéralisme.

 

Même s’il reconnaissait  l’ampleur de l’œuvre de Voltaire, dont il évoqua l’influence en Amérique latine en 1964 et dont il appréciait l’esprit caustique, de Gaulle n’était en rien voltairien : il ne pouvait approuver le rejet en bloc, par Voltaire, de la théologie catholique ; il jugeait en outre avec sévérité la flagornerie de Voltaire à l’égard de Frédéric de Prusse.

 

Sur Rousseau, de Gaulle était, si on en croit Malraux, partagé entre l’ironie quant à sa vision d’un « idyllisme enragé » sur la bonté naturelle de l’homme exposé dans Le Discours sur l’origine de l’inégalité et l’Emile et une certaine tendresse pour sa conception, typiquement française, de la solitude dans laquelle l’individu trouve la véritable liberté et l’innocence. N’est-ce pas ce que pensait le chancelier Adenauer en qualifiant de « romantique » son ami de Gaulle : non pas un instable fuyant la réalité, un individualiste sans limites, mais un homme doté d’une ardente propension à vouloir changer le réel, d’un goût des grandes entreprises, d’une aversion nietzschéenne pour la médiocrité comme pour la routine, d’une idée poétique de la Patrie ?

 

Quant à la conception rousseauiste de la souveraineté… De Gaulle ne s’y est jamais explicitement référé. Mais il approuvait sans doute la définition rousseauiste de la démocratie, ce régime où  « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ». On en retrouve un écho, peut-être involontaire, jusque dans le discours de Bayeux (16 juin 1946) : « toute notre histoire, c’est l’alternance des immenses douleurs d’un peuple dispersé et des fécondes grandeurs d’une Nation libre groupée sous l’égide d’un État fort »…



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