EDITORIAL PAR
ANTOINE DUPONT-FAUVILLE

Les témoignages sont venus des responsables au niveau le plus élevé comme des simples combattants de l’intérieur et de l’extérieur, et ils ont porté aussi bien sur la libération de Paris et celle de la Bretagne, que sur les maquis de Provence, les combats du Vercors, la marche de la 2ème D.B. Les documents... D.B.

 

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La France dans l’Europe, par Philippe de Saint Robert

 

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Espoir n°155 : "De Gaullet et l'Europe, I" (décembre 2008)

Inédit paru dans le N°155 - décembre 2009

 

"La construction de l'image du candidat à l'élection présidentielle (1848-2007)"

 

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Je n’ai malheureusement pu assister, le 30 janvier dernier, à la conférence de mon excellent ami Pierre Maillard ; je l’ai regretté mais, en même temps, j’ai pensé qu’il valait peut-être mieux que je n’y fusse pas, puisque ensuite j’aurais eu quelque difficulté à faire la mienne. En vérité, entre la vision du général de Gaulle sur l’Europe, et le sujet que vous m’avez confié –  « La France dans l’Europe » –, il est bien difficile de démarquer les sujets. Je vais donc essayer de situer ce qu’était l’Europe dans la pensée du général de Gaulle, autant que ce qu’était la France dans la pensée de l’Europe, parce que je crois qu’en fait, pour le général de Gaulle, le problème était en rapport à la France et non pas en rapport à l’Europe. 
 

 

La France donc, dans l’Europe, selon les idées du général de Gaulle, peut paraître une question  provocante, dans la mesure où, depuis près de cinquante ans, tant d’esprits malveillants ont tenté de discréditer les vues du Général sur l’Europe, alors que, à voir ce qu’il en est aujourd’hui, la construction européenne est bien davantage en panne que du temps où il tenta de s’en charger. On devrait au contraire, semble-t-il, rendre hommage au pragmatisme dont le Général fit preuve devant une aventure dont il est vrai qu’il l’avait approchée avec méfiance, en tout cas pendant la période où il se trouvait, si j’ose dire, dans l’opposition à la IVe République. En vérité, je crois qu’il faudrait s’interroger sur les idées du Général quant à l’Europe dans sa conception de la France, laquelle relève, non d’un nationalisme tardif (j’entends que, dans notre histoire, le nationalisme français date de la défaite de 1870), mais de ce que, cher Alain Larcan, vous avez appelé, si mes souvenirs sont bons, un nationalisme primordial, c’est-à-dire une idée de la France dont on part en perpétuelles conquêtes, je veux dire : en perpétuelles ouvertures au monde. Cette idée de la France, c’est tout sauf une fermeture sur ses frontières ; c’est au contraire une ouverture permanente des frontières, pourvu qu’il y ait encore des frontières, bien sûr ! C’est donc une idée de la France qui est le contraire d’une idéologie, si respectable soit-elle, et nous verrons que, pour beaucoup, l’Europe est, avant tout, une forme d’idéologie. 
 

 

Naturellement, on pourrait poser ce simple axiome : la France a toujours pensé qu’avant de faire l’Europe politique, il fallait qu’il y ait une politique de l’Europe dont les principes fussent suffisamment sensibles et évidents. C’est à cette conception qu’à force d’élargissement, de dilutions et de contradictions, les prétendues « avancées » actuelles tournent le dos. Dans l’esprit du Général, à quoi correspond l’idée européenne ? Et d’abord, est-ce une idée ? Ou une réalité géographique, politique, une civilisation qui offre, aux yeux du monde, une apparence unitaire, qu’au-dedans d’elle tout pourtant diversifie, à commencer par les langues et les cultures propres que ces langues ont produites. Avant de faire quoi que ce soit ensemble, il faut se comprendre, et quand on rassemble vingt-cinq pays (six, puis neuf, puis dix, puis vingt-cinq en attendant la suite) entre lesquels il n’existe pas de langue commune, cela exige que l’on prenne beaucoup de précautions. Le Général sait que la France, dans son histoire, en marge de la Papauté et du Saint Empire, a elle-même flirté pendant un temps avec l’idée de suprématie impériale. On parle du Saint Empire : il y a une lettre dans laquelle le général de Gaulle remercie l’archiduc Otto de Habsbourg pour l’ouvrage que celui-ci lui a envoyé sur Charles Quint, et où il lui écrit : « Monseigneur, en vertu de Votre pensée, sous Votre plume, pour faire briller Votre idéal, voici donc que Charles Quint paraît comme précurseur et comme contemporain. Bien que je pense que la Maison de France ait bien servi mon propre pays en le maintenant, non sans peine ! en dehors de l’allégeance de la Maison d’Autriche, je n’en approuve et admire pas moins tout ce que Votre Altesse impériale et royale suggère à propos de notre Europe en nous peignant avec tant de profond talent le caractère et l’œuvre de Son ancêtre, le grand Empereur et Roi. » (8 mars 1967) 

 

Le Général sait donc que la France a elle-même, un moment, flirté avec le rêve de  suprématie impériale, de Charlemagne à Napoléon, en passant par François 1er dont on peut se souvenir qu’il fut, à un moment, candidat à l’Empire. Mais nos politologues du passé s’y essayèrent aussi, chacun à leur époque, depuis Pierre Dubois, un légiste de Philippe le Bel, jusqu’à Saint-Simon – pas le mémorialiste, son neveu –, en passant par Sully, le ministre d’Henri IV, et l’abbé de Saint-Pierre, auteur de Paul et Virginie, mais surtout d’un projet de paix perpétuelle, qui se fût établi dans une Europe contractuelle et eût été garanti par un Sénat des souverains, doté de pouvoirs d’arbitrage. Saint-Simon, quant à lui, rêvait d’une Europe confédérale, fondée sur une union franco-britannique. Donc, en fait, cette idée de l’Europe qu’on nous présente comme tellement neuve, est en réalité très ancienne ; je n’ai pas dit que c’était une vieille lune, mais elle date. Au XIXe siècle, les hommes de plume, à leur tour, Victor Hugo, Michelet et d’autres, porteront pour longtemps la responsabilité d’une confusion entre cette idée européenne et l’idée nationale. Lorsque nous arrivons au XXe siècle, « ça repart », si j’ose dire, puisque c’est en 1928 qu’un Franco-Autrichien, Coudenhove-Kalergi, fonde l’Union paneuropéenne à vocation confédérale. Il est important de s’y référer, bien que cette idée ait fait long feu, puisque le Général s’y reportera plus tard, afin d’opposer sa conception de l’Europe aux chimères de Jean Monnet et de son Comité pour les Etats-Unis d’Europe. Faut-il également rappeler qu’en 1929, Aristide Briand soumettra, au nom de la France, à la Société des Nations, un projet d’union européenne, qui fut accueilli par un mépris glacial de l’Angleterre, la poussée nazie en Allemagne et la crise économique générale. C’est vous dire qu’il n’alla pas très loin. Ensuite, c’est l’impérialisme hitlérien qui confisque l’idée européenne avec la complicité, en France du moins, d’idéologues qui, déjà, ne croient plus vraiment en la France : Benoist-Méchin, Drieu La Rochelle, Alfred Fabre-Luce, beaucoup d’égarés, soit par la fascination de la puissance, soit par la crainte panique du bolchevisme. Simone Weil, retirée à Londres, où elle est allée rejoindre le Général, le ressentit si bien qu’elle nota, dans un texte qui sera publié ultérieurement, sous le titre L’Enracinement, en 1949, que l’idée de l’Europe a fait beaucoup pour le succès de la propagande collaborationniste pendant la guerre. C’est un soupçon qui pèse lourd, car il atteste du caractère purement idéologique de certains militants de la cause européenne, aux dépens des réalités et des circonstances. 
 

 

Pour autant, dans le même temps, pendant la guerre même, du côté des Alliés, on pensait à l’organisation future de l’Europe après le désastre de cette idéologie national-socialiste. N’a-t-on pas parlé, dans l’angoisse de la débâcle, d’une sorte de fusion historique entre la France et l’Angleterre ? Mirage d’un moment, mais signe d’une recherche que les Anglais, jusqu’au désastreux projet de Communauté européenne de Défense, tenteront d’instrumentaliser pour fourvoyer la France dans un ensemble indirectement contrôlé par les Etats-Unis, aux côtés desquels, naturellement, les Anglais se rangeaient résolument, ce qui, du reste, ne semble pas avoir beaucoup évolué. Rappelons-nous qu’au moment de cette crise de la CED, Churchill menace Mendès France de la chaise vide pour la France, si elle ne ratifiait pas ce pseudo-traité de Défense commune européenne auquel l’Angleterre ne voulait, à aucun prix, prendre part pour elle-même, se réservant pour son Empire et son grand large. On se souvient d’une ultime démarche de Mendès France (qui n’était pas très favorable à la CED, comme chacun sait, mais qui aurait peut-être voulu trouver un arrangement), ultime démarche à Londres pour amender le traité. D’ailleurs, à chaque fois qu’on a cherché à l’amender, il y avait en France même les plus fermes partisans de l’Europe intégrée et supranationale pour aller dire à nos partenaires : « Surtout, ne cédez pas, c’est tout ou rien. » Le résultat, comme vous le savez,  ce fut rien. Les préoccupations du Général semblent s’être manifestées pour la première fois pendant la guerre, dans un discours tenu à l’Albert Hall, le 11 novembre 1942, où il déclare : « [La France] souhaite, désormais, tout faire pour qu’en Europe ceux dont les intérêts, le souci de leur défense et les besoins de leur développement sont conjugués avec les siens se lient à elle, comme elle-même à eux, d’une manière pratique et durable ». A partir de ce moment, il va y avoir une multiplicité de déclarations du Général en rapport à cette idée européenne. Je les passe assez rapidement en revue : la collection « Espoir » avait publié naguère un livre où vous retrouverez facilement cette énumération. Je la lui ai empruntée par commodité. Il s’agit du livre de Gilles Gozard,  De Gaulle face à l’Europe,  paru en 1976, chez Plon. Il y fait un relevé très précis de toutes les dates auxquelles, à partir de ce moment, le Général a évoqué l’idée européenne. Dix-huit mois après la citation que je viens de faire, le 18 mars 1944 à Alger, devant l’Assemblée consultative, le Général rappelle que l’agression hitlérienne avait favorisé l’emprise communiste sur l’Europe mais, ajoutait-il, en dépit de cela, l’Europe existe : « Pour ce qui concerne la France, nous pensons qu’une sorte de groupement occidental, réalisé avec nous, principalement sur la base économique, et aussi large que possible, pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement, prolongé par l’Afrique, en relations étroites avec l’Orient et, notamment, les Etats arabes du Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts – et dont la Manche, le Rhin et la Méditerranée seraient comme les artères –, paraît pouvoir constituer un centre capital dans une organisation mondiale des productions, des échanges et de la sécurité». Cela est un peu vague mais on sent la préoccupation. Le 21 avril suivant, au cours d’une conférence de presse à Alger, le chef de la France libre confirme sa conviction d’une renaissance de l’Europe en des termes  qui contenaient déjà toute la philosophie du Marché commun. Ensuite, à quelque temps de la Libération, lors de sa conférence de presse du 25 octobre 1944, le général de Gaulle souligne le fait que la situation de voisinage réciproque de la France, de la Belgique, de la Hollande et de la Grande-Bretagne devrait commander l’organisation de leurs rapports. On voit qu’à ce moment-là, il n’est pas encore vraiment question de l’Allemagne qui, au contraire, va devenir plus tard le pivot de la raison que se fera le Général de cette construction pour laquelle, pendant la période de la IVe République, il eut les plus grandes réserves. Enfin, dans une déclaration au correspondant du Times de Londres, le 10 novembre 1945, le Général insiste sur l’idée d’existence réelle et naturelle de l’Europe qui dispose, dit-il, en quantités suffisantes, des moyens essentiels d’existence pour constituer un ensemble économique. A cette époque, il pense vraiment à créer d’abord une sorte de cohérence générale économique des ressources européennes.
 

 

En 1946, le Général n’a pas l’occasion de revenir sur ce thème, mais le 9 juillet 1947, dans une allocution prononcée devant les membres de l’association de la presse anglo-américaine de Paris, il reprend ses positions antérieures et il insiste à nouveau sur la nécessité de construire une Europe économique. Le 7 mars 1948, alors qu’il n’est plus au pouvoir, c’est comme chef du Rassemblement du Peuple français que, dans un discours à Compiègne, il appelle à nouveau la nécessité d’un groupement des Etats de l’Europe occidentale : il parle alors aussi bien de la Défense et de la Politique extérieure que de l’Economie. Cela continue : le 17 mars 1948, à Marseille, il prononce à nouveau un discours dans le même sens ; le 13 juin suivant (on est toujours en 1948), pour la première fois, il pose le principe de l’existence d’un marché commun agricole… Le 1er octobre 1948, à Paris, il tient une conférence de presse où il indique le détail de ce que devrait être le contenu de l’Union économique de l’Europe occidentale. Il souligne que l’Union douanière ne saurait être qu’un des éléments au demeurant le plus facile à réaliser. Il différencie expressément son projet européen de celui qui ne constituerait qu’une simple zone de libre-échange. On voit donc s’annoncer dès alors ce qui va l’opposer par la suite à la Grande-Bretagne. Autre discours : le 12 février 1949, à Lille, le général de Gaulle revient sur la nécessité d’organiser une Europe libre dont la France serait l’initiatrice et l’animatrice. Cette organisation devra désormais être telle que l’Allemagne puisse y trouver sa place en sa qualité de Fédération d’Etats (länder) et, ajoute le Général, non point d’un Reich. Le 25 septembre 1949, à Bordeaux, il revient encore sur la méthode à mettre en œuvre pour aboutir à l’unité de l’Europe de l’Ouest ; il propose la réunion d’une assemblée qui recevrait le mandat d’élaborer les premières bases de l’organisation européenne. Ce qui est très intéressant, c’est qu’il va toujours, à partir de ce moment, dire qu’il ne peut pas y avoir d’Europe sans recours à une consultation populaire directe. C’est très intéressant parce que, effectivement, quand on regarde ce qui vient de se passer, on se rend compte que ce sont les pays (l’Espagne mise à part) où il y a eu une consultation populaire qui ont rejeté le pseudo-Traité constitutionnel européen, alors que les autres l’ont adopté par la voie parlementaire où, évidemment, le système en place est beaucoup plus maître de sa politique. Il est d’ailleurs permis de penser que si on avait soumis ledit Traité au peuple allemand, il est rien moins que sûr qu’il l’eût approuvé, de même qu’il n’eût sans doute pas  approuvé le passage à l’euro.

 

Dès lors le Général insiste pour que soit soumise, par voie de referendum, à tous les peuples de l’Europe, la ratification de tout éventuel traité ; nous sommes encore, à l’époque, extrêmement méfiants à l’endroit des Allemands, et lors d’une conférence du 14 novembre 1949, le Général développe le thème du referendum européen. Dans son esprit, il y a toujours  une graduation dans le temps de ce que l’on pouvait réaliser. Il est vrai qu’entre temps, la IVe République a mis sur pied le pool charbon-acier, la Communauté européenne du charbon et de l’acier que vous connaissez tous, et que ces entreprises ont été, en effet, critiquées alors par le Général. On peut évidemment incriminer à l’origine de ces initiatives les théories de Jean Monnet, dont le Général avait coutume de dire que ce qu’il avait fait de mieux dans sa vie, c’était du cognac. 
 

 

Le 22 juin 1951, au cours d’une nouvelle conférence de presse, le Général rappelle que le RPF est pour la création d’une confédération européenne, et ce terme de confédération reviendra continuellement dans toutes ses prises de position ; il le réaffirmera le 4 novembre suivant, lors de la clôture d’un conseil national du Rassemblement. Pour lui, le pool charbon-acier, puis la Communauté européenne de Défense sont, et ne seront jamais que des faux-semblants. Le 7 avril 1951, dans la conférence de presse qu’il tient à Paris, il rappelle – et c’est, je crois bien, la trentième fois depuis 1943 qu’il annonce en public cette solution normale et pratique – il rappelle son idée de confédération. Bien sûr, dans sa retraite à Colombey-les-deux-Eglises, le Général va être à la fois plus discret et parfois plus vindicatif, et il va falloir attendre que les circonstances le ramènent aux affaires pour le voir intervenir à nouveau dans ce domaine. Evidemment, compte tenu des positions qu’il a prises contre les traités qui ont été conclus avant son retour, tout le monde s’interroge sur le point de savoir s’il va les remettre en cause.

 

A partir de 1958, ses prises de position au sujet du Marché commun, et de l’Europe en général, vont s’imbriquer dans des décisions et des actes politiques tout à fait précis. Il accepte aussitôt l’Europe à Six. Cela est extrêmement important car, à tous les gens qui prétendent que le Général a retardé la mise en place de l’Europe, il convient au contraire de rappeler que probablement, sans lui, le traité de Rome ne serait pas entré en vigueur à la date prévue, car il a fallu les importantes réformes économiques accomplies alors avec l’aide de Jacques Rueff et de quelques autres (le passage au franc lourd, l’assainissement de nos finances) pour que la France puisse entrer dans ce Marché commun. 
 

 

Mais tout va être lié, à partir de ce moment-là, à la relation franco-allemande, qui ne connaîtra une éclipse qu’un peu plus tard, à l’époque où le chancelier Erhard aura succédé au chancelier Adenauer. C’est en réalité sa préoccupation de la réconciliation franco-allemande qui a, à ce moment-là, commandé au Général d’accepter le traité de Rome ; peut-être se réservait-il d’en remettre certains aspects en cause (il le fera d’ailleurs) : n’a-t-il pas dit à son ministre des Finances de l’époque, Antoine Pinay, au moment de la mise en vigueur du traité : « J’espère, Monsieur le ministre des Finances, que vous avez les yeux portés sur les clauses de sauvegarde ». En réalité, on n’eut pas besoin d’y recourir, car intervint alors ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses qui ont engendré un mouvement qui fit qu’au contraire on verra même le Général accepter, un peu plus tard, de sauter certaines étapes de la mise en œuvre du Marché commun économique. Contrairement aux rumeurs existantes, le Général n’a jamais formellement exclu la Grande-Bretagne de l’avenir de l’Europe. Nous pouvions trouver en elle un appui à notre refus de toute formule supranationale ; c’est, du reste, ce qui devait pousser Michel Debré à se rallier, sous Pompidou, à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun, persuadé qu’il était que la présence de l’Angleterre dans la Communauté européenne serait un frein aux ambitions des partisans de la supranationalité et de l’intégration. Par ailleurs, ce point mis de côté, le Général constatait avec réalisme des obstacles majeurs à cette entrée de l’Angleterre, et ces obstacles se sont concrétisés évidemment lors de la célèbre rencontre avec Harold McMillan à Rambouillet, alors que celui-ci venait d’accepter de mettre la force de frappe britannique sous totale dépendance américaine : l’Empire, le Grand large, la livre sterling, …, la liste est longue des efforts qu’aurait dû faire Londres pour que l’Europe que le Général voulait aussi européenne qu’il avait accepté que l’Algérie soit algérienne, le fut vraiment. Les Anglais n’étaient pas du tout mûrs pour entrer dans l’Europe d’alors. C’est en effet cette idée fondamentale d’Europe européenne, c’est-à-dire indépendante des Etats-Unis (ce qui n’implique pas d’hostilité) mais qui, dans le contexte de la guerre froide de l’époque, avait son importance. C’est cette idée qui ne cessera de guider le Général tant dans son ralliement au traité de Rome, que dans l’élaboration du fameux plan Fouchet – il est d’ailleurs permis de se demander si l’échec de ce plan ne l’a pas soulagé tant il avait dû faire de concessions pour qu’en fin de compte, Paul-Henri Spaak (qui paraît-il devait plus tard le regretter), et Joseph Luns, sous l’influence américaine, s’y opposent. L’argument des Belges et des Hollandais était, en effet, qu’on ne pourrait conclure le projet d’Europe politique tel qu’il était compris, et finalement accepté (on avait réussi un vague consensus dans le plan Fouchet), qu’après l’entrée éventuelle de la Grande-Bretagne, opposante notoire à la supranationalité et à l’intégration dont Bruxelles et La Haye étaient pourtant les plus fanatiques partisans. Cherchez l’erreur dans cette affaire, c’est évidemment assez compliqué, mais l’attitude belgo-hollandaise démontrait, soit la mauvaise foi de nos partenaires, soit l’impossibilité d’aboutir, dans un contexte de guerre froide, où ces mêmes partenaires n’avaient pas la vision prophétique du Général sur l’inéluctabilité de l’évolution qui a abouti, en Europe, aux événements de 1989. Sur ce tabou qu’était, pour le Général, la botte secrète des partisans de l’Europe de Jean Monnet, qui ne se servait d’elle que pour l’instrumentaliser afin d’en faire, en réalité, un sous-bloc de mouvance atlantique, on trouve évidemment autant d’échos que l’on veut dans les discours et les conférences de presse du Général. Mais c’est dans les propos rapportés par Alain Peyrefitte, notamment dans le tome 1 de son remarquable C’était de Gaulle, qu’on trouve les remarques, les observations certainement les plus pointues sur le sujet. Il est clair, par exemple, que le Général, tout persuadé qu’il soit de réaliser, de mettre en œuvre une véritable politique commune de l’Europe, y compris dans le domaine de la Défense, pensait qu’il valait mieux ne rien faire tant que nos partenaires seraient au point où ils l’étaient sous influence américaine, que de mettre le doigt dans un engrenage dont il ne savait que trop que ses successeurs, comme on le voit, ne sauraient se dépêtrer. 
 

 

Alain Peyrefitte relate, à cet égard, un événement révélateur qui prouve que, sur un fond de convictions inébranlables, le Général ne voulait pas paraître lié par quelque doctrine que ce soit, autre que celle des circonstances. L’incident est le suivant, tel que Peyrefitte le raconte : « Je suis plongé dans les textes du Général, précédemment publiés (y compris ses discours et messages du temps du RPF, introuvables, mais réunis en une brochure depuis longtemps épuisée, sous le titre La France sera la France. De fait, ces quatre idées directrices se retrouvaient immuablement d’un texte à l’autre, comme des fils entrelacés. Il y aurait peut-être avantage à regrouper ces textes, m’avait-il dit. Ne pourrait-on pas le faire sous l’égide de l’Union paneuropéenne, pour montrer la persévérance des convictions européennes de De Gaulle. Je m’en suis ouvert à Georges Pompidou, ajoute Alain Peyrefitte : ‘Excellente idée, me dit-il. (…) Vous devriez faire ça chez Plon, qui a des droits sur les ouvrages du Général. Mais assurez-vous d’abord de l’accord de l’Elysée.’ J’ai soumis l’idée à René Brouillet, qui l’a soumise au Général et m’a donné son feu vert ; pendant plusieurs semaines, j’ai lu, choisi, annoté. Bourdel, le président de la Librairie Plon, enthousiasmé par ce projet, a fabriqué une jolie maquette. Sur la couverture on lit en grosses lettres : Charles de Gaulle, l’Europe des Nations [je crois pour ma part que le Général n’a jamais parlé de l’Europe des patries : je pense que c’est McMillan qui a employé le terme ‘d’Europe des patries’]. Le tout forme un livre de trois cents pages. Seule différence rencontrée : un texte de la période du RPF préconisait une ‘imposante fédération de peuples libres’. Cette notion était en contradiction avec la philosophie générale du projet. Je prie Brouillet de demander au Général, en lui présentant la maquette et la copie dactylographiée, s’il préfère maintenir ce texte ou le supprimer. Brouillet me rappelle : ‘Le Général est très content de votre travail et m’a demandé de vous en remercier vivement. De prime abord, il a préféré que le discours comportant le mot de ‘fédération’ ne soit pas retenu, puisque votre choix de textes, de toute façon, n’est pas exhaustif, mais il m’a dit qu’il y réfléchirait.’  Patatras ! Deux jours plus tard, René Brouillet me rappelle tristement : ‘Le Général a écrit une note en me renvoyant votre manuscrit. Je vous la lis, car la consigne est de ne pas laisser sortir de l’Elysée des notes manuscrites : Je suis amené à revenir sur l’accord que j’avais donné à Monsieur Peyrefitte : pas de publication’. ‘‘C’est sans appel ?’’, demande Peyrefitte. ‘‘ Oh oui ! Tel qu’il est… Je ne crois même pas que vous trouveriez quelqu’un pour lui poser à nouveau la question. Et je ne vous conseillerais pas de le faire vous-même’. Peyrefitte demande alors : ‘‘Vous connaissez la raison de son refus ? Est-ce à cause du mot ‘fédération’ qu’il ne veut pas ni supprimer, ni faire reparaître ?’’ ; Brouillet répond : ‘‘ J’ignore ce qui s’est passé. Il avait l’air très content, avant-hier…’’ Cette volte-face provient-elle du mot ‘fédération’, inopportunément utilisé un jour et sévèrement condamné depuis lors ? Ou peut-être est-il devenu soudain sensible à l’inconvénient de donner aux uns l’impression d’une doctrine figée, aux autres l’occasion de dénoncer des contradictions – alors que son intérêt est de se garder les mains libres… ». 
 

 

Donc, on n’en saura jamais davantage sur cet événement étrange qu’a été l’accord donné par le Général à cette publication, et puis son brusque changement d’avis, sinon que, comme je vous le disais, je crois que le Général ne voulait pas paraître lié à quelque doctrine que ce soit, même la sienne ; il ne voulait pas être lié par une chose qu’il aurait dite à un moment donné parce que, pour lui, une grande politique étrangère était une chose qui reposait sur la base de convictions très solides et très fortes, celles de la souveraineté nationale et de  l’indépendance, mais qui pouvaient, en fonction des évolutions, trouver différentes manières de s’exprimer. 
 

Il n’y a bien eu que deux Europe possibles : celle que concevait le Général, une lente mais sûre construction, et j’allais dire même plutôt composition, à partir des réalités nationales insubmersibles ; l’autre, celle de Jean Monnet, qui accumule les échecs depuis le célèbre traité de Maëstricht, jusqu’au bouillon pris le 29 mai 2005, par un sursaut commun, qui fut certainement le plus inattendu, de la France et des Pays-Bas, deux pays fondateurs, mais comme je vous le disais, il reste permis de se demander ce qu’eut été la réponse de l’Allemagne si le peuple allemand avait été directement consulté. On sait aussi ce que serait la réponse de la Pologne, celle de la République tchèque probablement. Donc de ce point de vue, le Général, une fois de plus, avait bien raison lorsqu’il privilégiait le recours direct aux sentiments populaires, d’abord parce qu’eux seuls pouvaient donner le dynamisme à l’idée européenne, alors que ces textes fabriqués par d’éternels spécialistes, dans des bureaux, et qui aboutissent à créer une Europe purement bureaucratique, n’ont pas le caractère nécessaire pour enthousiasmer les peuples. D’autant plus qu’avec l’élargissement, on allait vers une Union européenne dont les origines historiques et culturelles des civilisations étaient de plus en plus différentes. Et l’on comprend donc mieux la raison pour laquelle le général de Gaulle avait tant insisté pour ne rien faire sans ratification populaire. Même Olivier Duhamel, qui est l’homme qui, tous les matins sur France Culture, nous entretient de ses visions supranationalistes de l’Europe, convenait au lendemain du 29 mai, qu’il n’y avait en effet que deux conceptions possibles et valables de l’Europe : les deux que je viens de dire, mais il est vrai qu’il n’en a pas tiré la conséquence qui s’impose, à savoir qu’il conviendrait de revenir à la première conception, celle du Général. Dans les propos rapportés par Alain Peyrefitte – je fais un saut très rapide –, il y a évidemment des prises de position extrêmement intéressantes du genre : on n’intègre pas des nations comme des marrons dans une purée ; la supranationalité : c’est absurde ; rien n’est au-dessus des nations ; le système Monnet consiste précisément à créer des situations dont on ne peut sortir qu’en accroissant la dose de supranationalité… Le Général avait parfaitement compris le système qui a abouti à ce que les partisans de l’Europe qui s’est construite par la suite ne cessent de nous laisser entendre, à savoir que l’Europe ne peut faire qu’avancer, pas à pas, dans l’impasse créée par eux-mêmes, parce qu’effectivement, à chaque fois que l’on rencontre un obstacle, au lieu de se dire que, peut-être, on a pris un mauvais chemin, comme dit le Général, on en rajoute une dose, et chaque difficulté nouvelle nous entraîne dans un engrenage qui pousse un peu plus loin vers un impossible Etat fédéral, ce qui dessaisit, chaque fois un peu plus, les gouvernements nationaux. C’est d’ailleurs ce que l’on voit d’une manière tout à fait surprenante  en ce moment où l’on a de cesse de contourner le vote français du 29 mai, le vote hollandais du 31, l’absence de décision britannique, en suggérant puis en nous imposant de faire passer par le Congrès certaines des dispositions de la Constitution mort-née, choisies en fonction des désirs de ceux qui les choisissent. D’ailleurs, une récente résolution du Parlement européen, ne tient pratiquement aucun compte du rejet de la pseudo-Constitution puisqu’on nous dit, pratiquement, qu’il n’y a qu’à attendre 2009 pour la soumettre à nouveau,  je ne sais sous quelle forme d’ailleurs, à l’approbation des Européens.

 

On a bien vu la façon dont le Général concevait l’Europe, mais là, je laisserai à Edouard Husson le soin de développer que ce fut la réconciliation franco-allemande qui fut la base, pour le Général, de son acceptation de continuer l’entreprise qui avait été mise en place à Messine et à Rome. Il y eut alors le grand espoir, né du traité de l’Elysée, du rapprochement franco-allemand, symbolisé par le Général et Adenauer. Il y eut ensuite la période Ludwig Erhard. Dans cette période, nous avons un passage très dur. Souvenons-vous qu’Erhard avait un ministre des Affaires étrangères qui était un homonyme du chancelier Schröder qui vient de quitter le pouvoir, et qui s’appelait également Gerhard Schröder. Ce Schröder-là était tout à fait l’homme des Américains, et c’est lui qui a imposé le désastreux préambule allemand au traité de l’Elysée. Le chancelier Erhard, quant à lui, avait très peu de poids, et le Général fut, à ce moment-là, particulièrement désenchanté. Il y eut la fameuse crise de 1965 qui a été provoquée par le comportement du président de la Commission de l’époque, qui était le Dr Walter Hallstein. Ce dernier commençait à recevoir comme des « ambassadeurs » auprès d’un Etat souverain,  les représentants des Etats du Marché commun auprès de la Commission européenne ; il déroulait le tapis rouge comme s’il était lui-même chef d’Etat, ce qui avait rendu le Général fou furieux, et aboutit d’ailleurs à ce que l’on écarte ce personnage de la Commission, ainsi qu’à la fameuse crise de la chaise vide. Je cite ce que le Général en dit à Peyrefitte : « Hallstein a inventé une cérémonie de lettres de créance pour les représentants des Etats à Bruxelles ; il se prend pour le président du gouvernement supranational ; il ne cache même pas son plan qui consiste à transposer, au niveau européen, la structure de l’Allemagne fédérale ; la Commission deviendrait le gouvernement fédéral ; l’Assemblée européenne serait l’équivalent de ce qu’est aujourd’hui le Bundestag, le Conseil des ministres deviendrait le Bundesrat, le Sénat, en somme ; c’est dérisoire, mais ne vous y trompez pas, c’est une dérive institutionnelle qui finirait pas s’imposer si nous n’y mettions pas le holà, et nous sommes les seuls à pouvoir le faire ». 
 

 

Effectivement, à ce moment-là, il y a aussi la volonté du Général de faire adopter, par nos partenaires, le Marché commun agricole, qu’il justifie en disant que le Marché commun industriel profite plus à l’Allemagne qu’à la France et qu’il est tout à fait normal, en regard, qu’un Marché commun agricole puisse nous profiter en retour. Expressions affectueuses du Général : « Le problème, c’est toute cette mafia de supranationalistes, qu’ils soient commissaires, parlementaires ou fonctionnaires : ce sont tous des ennemis ; ils ont été mis là par nos ennemis, le copinage socialiste avec quelques otages MRP, quelques copains de Félix Gaillard et de Maurice Faure, etc. ». Vous voyez donc que le ton du Général dans son privé, mais un privé dont il savait très bien qu’il ressortirait un jour, était très vif. 
 

 

Ce conflit nous permit d’aboutir à ce qu’il est convenu d’appeler le « compromis de Luxembourg », qui imposa le report de la fameuse règle de la majorité, car il lui était absolument inconcevable que la politique de la France puisse lui être dictée par d’autres que par elle-même. Là, il explique à Peyrefitte les raisons pour lesquelles il avait fait cette politique de la chaise vide : « Pourquoi avions-nous rompu ? Parce que la Commission revendiquait un rôle exorbitant et qu’on paraissait prêt à le lui concéder. Elle est irresponsable, et composée d’irresponsables alors qu’ils ont des pouvoirs colossaux. Naturellement, l’Assemblée européenne va toujours dans son sens ; il y avait une opération politique à faire à ce sujet, la France l’a faite ; on va pouvoir reprendre le calvaire de Bruxelles ». Il est admis qu’on va commencer par le règlement financier (et là je passe sur les détails de l’époque), et on aboutit donc à ce fameux compromis de Luxembourg dont il est intéressant de savoir qu’au moment de la ratification du traité de Maëstricht, la question a été posée à la Commission des Affaires étrangères de savoir si, dans ce traité entrant en vigueur, le compromis de Luxembourg existerait toujours. On eut deux interprétations différentes du gouvernement de l’époque, qui était un gouvernement de François Mitterrand. Michel Vauzelle, Garde des Sceaux, qui avait un passé gaulliste, car il avait été au cabinet de Chaban-Delmas, répond à la Commission des Affaires étrangères que le compromis de Luxembourg n’est pas en cause. Mais Elisabeth Guigou, qui a été la pire des inspiratrices de Mitterrand dans la négociation du traité de Maëstricht, répond que le compromis de Luxembourg est obsolète. Nous avons donc deux opinions de deux ministres du même gouvernement sur le destin de ce compromis de Luxembourg qui, il est vrai, n’est pas inscrit dans les textes mais qui, tout de même, résulte d’un accord très clair entre Etats. Alors, la position du Général sur tout cela, est celle que je vous ai dite. Au fond, il a la conscience bien tranquille parce qu’il pense que la France est la seule à vouloir une Europe qui en soit une ; c'est-à-dire que l’on en revient à cette idée d’Europe européenne contre laquelle nos partenaires agissent à l’époque dans le cadre de la guerre froide, sauf que la guerre froide a déjà beaucoup évolué et que le Général avait parfaitement compris que, tôt ou tard, les conditions intérieures à l’Europe allaient changer. Il est certain que la peur de la puissance soviétique qui taraudait l’Europe depuis 1947 servait d’argument aux Américains, ainsi qu’à nos partenaires, pour décrédibiliser le projet d’Europe européenne. De même, il n’y avait d’ailleurs pas de propos plus désobligeants que ceux de Dean Acheson, secrétaire d’Etat américain et de tous les « atlantistes », par rapport à la volonté que nous avions, dans le même moment, de nous doter d’une force de dissuasion. 
 

 

Je vais conclure, ou plutôt, je vais laisser le Général conclure lui-même, ce qui est beaucoup plus intéressant, dans une page où il s’explique une fois de plus avec Peyrefitte : « Ce que veulent les Anglo-Saxons, c’est une Europe sans rivage, une Europe qui n’aurait plus l’ambition d’être elle-même, l’Europe sans frontière, l’Europe à l’anglaise, l’Europe où l’Angleterre n’aurait pas surmonté elle-même ses vieilles habitudes pour devenir vraiment européenne : c’est en réalité l’Europe des Américains, l’Europe des multinationales …  Nos partenaires européens ne peuvent pas imaginer ne pas s’incliner devant la moindre pression américaine. Le drame de l’Europe, c’est qu’à part nous, il n’y a personne qui ait l’ambition d’être vraiment européen ».
 

Conférence prononcée aux Invalides le 27 février 2006.