EDITORIAL PAR
MARC FOSSEUX

Revue de référence pour l’histoire du gaullisme, Espoir adapte sa ligne éditoriale en proposant à ses lecteurs des réflexions sur l’actualité contemporaine d’une certaine idée de la France.
Tout en continuant à publier des études et travaux de recherche de qualité, notre revue invitera des personnalités sensibles à l’héritage du général de Gaulle, des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des acteurs de la vie économique, sociale, culturelle de notre pays, à s’exprimer sur de grands sujets nationaux et internationaux.


La Libération préparée : entretien avec Jean Morin

 

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Espoir n°140 - "1944, la France libérée" (septembre 2004)

Témoignage paru dans le N°140 - septembre 2004

 

"1944, la France libérée"

 

 

propos recueillis par Paul-Marie de La Gorce
Travaillant aux côtés de Georges Bidault, président du CNR, et d'Alexandre Parodi, délégué général du gouvernement en France occupée, Jean Morin témoigne ici de ce qui fut fait pour qu'un pouvoir français, à la tête de l'Etat républicain, soit établi en même temps que le pays serait libéré.

Dans la période préparatoire à la Libération, les mesures étaient arrêtées dans leurs grandes lignes, l'important était de suivre attentivement leur application et de prendre toutes mesures nécessitées par de terribles perturbations.
Les Allemands ont bousculé nos décisions par des arrestations qui conduisaient souvent à la déportation ou à la mort immédiate des intéressés.
A Limoges lorsque le commissaire désigné a été arrêté par les Allemands, Emile Laffon a chargé Pierre Boursicot, ancien secrétaire du syndicat des Finances avant la guerre désigné quelques jours avant comme préfet de la Charente, de rejoindre Limoges pour prendre le commissariat de la République.
A Toulouse, lorsque Jean Cassou, désigné comme commissaire de la République a été blessé quelques jours avant la libération, Laffon a chargé des fonctions son directeur de cabinet, Pierre Bertaux, professeur agrégé de l'Université et plus tard directeur général de la Sûreté nationale. Enfin à Dijon, après la blessure de Jean Bouhey, ancien parlementaire socialiste qui avait voté contre les accords de Munich, Laffon a désigné Jean Mairey, prévu comme directeur de cabinet, commissaire de la République.

Dans la région du Nord, un problème s'est posé d'une manière différente : Emile Laffon après avoir été désigné Commissaire de la République, a été promu par le gouvernement d'Alger, secrétaire général provisoire du ministère de l'Intérieur à la Libération. René Brouillet, dont j'ai fait l'éloge précédemment, est devenu directeur adjoint du cabinet du général de Gaulle alors qu'il était pressenti comme préfet du Nord. C'est Francis-Louis Closon, qui était en charge de l'installation des comités de libération dans toute la France qui a été choisi comme remplaçant de Laffon et a rejoint Lille quelques jours après la Libération.

Parmi les instructions envoyées aux commissaires de la République entre mars et juin 1944, il y avait une instruction générale du 9 avril qui citait le discours du général de Gaulle à Alger sur l'organisation du territoire. Le Général s'y référait lui-même à une lettre de Cordell Hull, Secrétaire d'Etat des Etats-Unis, qui revenait sur le problème de l'Amgot (Administration militaire alliée destinée à gérer le territoire français après le débarquement). Le Général y déclarait notamment : « La France qui a apporté la liberté au monde, qui en a été et en est toujours le champion, n'a pas besoin pour décider de la façon dont elle rétablira chez elle la liberté de consulter les opinions qui lui viennent de l'extérieur de ses frontières, et quand au gouvernement provisoire de la République, lui qui depuis juin 40, n'a pas cessé, non plus que ses prédécesseurs, de se tenir fermement sur un terrain de la démocratie en même temps que de la guerre, il se passe, je vous assure, de toute leçon qui ne lui viendrait pas de la nation française qu'il est au surplus seul qualifié pour diriger ».

On peut rapprocher de ces textes certains passages d'un discours ultérieur de Cordell Hull ayant trait à l'exercice de l'autorité civile en France pendant la Libération : « Notre première préoccupation, déclare M. Cordell Hull, est de battre l'ennemi, de le chasser du territoire français et de celui de tous les pays voisins qu'il a envahis. A cet effet, le commandement militaire supérieur doit exercer son autorité sans entrave, mais nous n'avons eu ni l'intention, ni le désir de gouverner la France et de procéder à des actes d'administration quelconque, à l'exception de ceux qu'exigeraient les opérations militaires contre l'ennemi. Il est de la plus grande importance que l'autorité civile en France soit exercée par les Français, qu'elle soit rapidement établie et qu'elle opère suivant les plans préalablement établis aussi pleinement que les opérations militaires le permettront. Il est essentiel que les bases matérielles de la France soient restaurées ».

C'est la première fois qu'il tenait ce langage, malheureusement, pendant cette période, les préparatifs du débarquement de l'Amgot continuaient de se développer.
L'instruction de juin était donc une mise au point sous le titre « Organisation des pouvoirs publics en France lors de la Libération » :
« L'ordonnance du 22 avril met fin à une longue période d'incertitude sur cette délicate et importante question. Elle fait suite aux mesures fragmentaires prises antérieurement : ordonnance du 30 décembre 1943 instituant les commissaires régionaux non publiée, ordonnance de 1944 sur l'administration pendant la guerre ». Ce texte émane d'Emile Laffon en accord avec le président du CNR.

Le problème du rôle des comités de libération avait donné lieu à discussions à Alger entre le général de Gaulle et Emmanuel d'Astier de La Vigerie, commissaire à l'Intérieur. D'Astier souhaitait confier l'action politique aux comités de libération et ne laisser aux préfets que les tâches administratives. Les préfets représentaient l'Etat et les comités de Libération représentaient le peuple. Ils devaient en conséquence donner des instructions aux préfets. Le général de Gaulle a maintenu sa position qui a été confirmée par de nombreuses circulaires aux commissaires régionaux de la République. Georges Bidault, de son côté, a envoyé deux notes aux comités de libération leur recommandant de ne pas compléter les municipalités anciennes si elles mêmes ou seulement certains de leurs membres s'étaient mal conduits et de constituer avec le comité local le plus proche des municipalités nouvelles en laissant quelques places pour des conseillers anciens qui auraient eu une bonne attitude sous Vichy.
Voulant éviter tout débordement, non seulement des comités mais des Forces françaises de l'Intérieur, une note complémentaire de la délégation générale à Paris du 29 juillet 1944 précise :
« Il ne doit pas y avoir de prélèvements effectués par les FFI sans bons de réquisition. Les FFI sont des forces régulières, intégrées par le commandement dans les forces alliées. Elles doivent, comme toutes forces militaires régulières, observer les lois et règlements français sur les réquisitions. Si les formalités prescrites par nos dispositions législatives n'étaient pas observées, si les prélèvements étaient faits d'une manière anarchique et sans remise de bons en contre-partie, à un moment où la guerre gagne peu à peu toute la France, un discrédit certain serait jeté sur notre cause ».

On peut admirer ce retour instinctif à l'Etat, renforcé par la signature de Michel Debré. Il y eut également d'autres instructions spéciales envoyées aux Commissaires de la République sur différents sujets : la production industrielle, la justice, l'agriculture… Sur toutes, on indique d'abord qu'en France les communications vont être coupées, qu'ils vont être loin du pouvoir central et que, par conséquent, il faut qu'ils assument leurs responsabilités. Ils auront le droit de charger des remplaçants de la fonction de préfet, si les préfets désignés sont arrêtés, mais non pas de les nommer définitivement.

Le rôle du CNR est d'agir sur les comités de libération, le rôle de Francis-Louis Closon, qui était sur place, était de les organiser, de constituer ceux qui ne l'étaient pas et de surveiller ceux qui l'étaient. Il a joué à cet égard un rôle considérable en liaison avec Jean Mons à Paris, et avec Francis Leenhardt à Marseille.

Mais dans des périodes comme celles-là, il y a toujours des incidents. Dans la liste des préfets qui avait été préparée avec soin par Emile Laffon, Michel Debré et moi, nous avions proposé que Marcel Flouret soit préfet de la Seine. Il était conseiller maître à la Cour des comptes, c'était un polytechnicien qui avait eu de très brillants états de service pendant la guerre de 1914 dans l'aviation, comme pendant celle de 1940, mais qui s'était senti obligé de servir aux côtés du général Pujo, ministre de l'Air dans le premier gouvernement de Pétain. De sorte qu'au moment de l'armistice, ils sont arrivés ensemble à Vichy, Pujo qui n'était pas un homme politique, ayant demandé à Flouret de rester avec lui pendant quelques semaines comme directeur de cabinet. Lorsque la proposition de sa nomination est arrivée à Alger, elle est tombée dans les mains de François Billoux et de Fernand Grenier, les deux membres communistes du Comité français de libération nationale. Tous les deux se renseignent à Paris, d'où on leur répond qu'il est scandaleux de nommer préfet de la Seine l'ancien directeur de cabinet de Pujo, qui a été l'inspirateur et le créateur des cours martiales.

Le Comité parisien de Libération, présidé par le communiste André Tollet, s'est réuni, et Léo Hamon, qui en faisait partie, est venu me voir pour me dire qu'il était chargé par le Comité parisien de libération de rapporter sur la nomination de Flouret, qu'il était très agité, et que les communistes présentaient comme candidat l'un des leurs, Georges Maranne qui devint président du Conseil général de la Seine.

Nous avons étudié l'affaire. Il y avait des erreurs de dates, les cours martiales ayant été créées bien après le départ de Flouret. Il fallait le démontrer. J'ai donc décidé de faire témoigner son président de Chambre qui avait été directeur général au ministère des Finances et limogé parce que franc-maçon, mais nommé ensuite président de la 3e Chambre à la Cour des comptes où Marcel Flouret était affecté. C'était un témoignage intéressant et difficilement contestable, mais j'ai pensé que c'était insuffisant et qu'il fallait trouver un autre témoin. J'ai trouvé le concierge de la Cour des comptes dont je savais qu'il était communisant et dont le témoignage serait irréfutable. Une réunion a eu lieu dans un bistrot place Clichy. Nous y sommes arrivés, le concierge, le président de la 3e Chambre et moi, tous trois à bicyclette. Je suis monté seul au deuxième étage où avait lieu la réunion, j'ai fait mon rapport et j'ai proposé de faire venir les deux témoins qui étaient au rez-de-chaussée. On a bien voulu me faire confiance et j'ai libéré mes témoins qui ont rejoint la Cour des comptes pour remplir leurs fonctions respectives.

L'installation des Commissaires de la République a posé en certains endroits plus de problèmes qu'ailleurs. Cela s'est très bien passé à Angers, comme à Bordeaux. Yves Farge n'a pas eu beaucoup de problèmes à Lyon contrairement à ce qui a été dit. Il faut dire qu'il avait un tel prestige dans la Résistance que personne ne pouvait le contester.
Il y eut par contre un incident à Dijon du fait que le département de Saône-et-Loire qui appartenait sous Vichy à la région de Lyon a été rattaché à la Libération à celle de Dijon. Le préfet désigné pour ce département s'est présenté à Lyon, il n'y avait personne à Mâcon et le président du Comité de Libération a été provisoirement désigné et finalement maintenu par le commissaire de la République au cabinet du ministre de l'Intérieur et à qui Adrien Tixier a confié une mission sur place. La suite a été plus curieuse car ce fut le premier préfet dont la nomination est parue au Journal officiel.
En revanche, il y eut de sérieuses difficultés à Marseille et à Toulouse.

La plus spectaculaire s'est produite à Toulouse, où les FTP, assez nombreux dans la région, notamment à Cahors et Montauban, sont tous venus et étaient très présents. Pierre Bertaux, qui avait l'impression d'être débordé, y a fait une sorte de coup de poker. Parmi le groupe de gens qui se trouvaient là, il a désigné un homme qui lui a semblé mieux que les autres : c'était le commandant Georges, un commandant du maquis communisant, mais dont l'attitude et les propos ont semblé à Bertaux très acceptables. Il lui a demandé d'assurer le maintien de l'ordre devant la préfecture. Son coup de poker a réussi.

Quand le général de Gaulle est venu quelques jours après, Pierre Bertaux a eu l'impression qu'on envisageait encore de faire un coup de main contre le Général, mais quand celui-ci est apparu, tout s'est bien passé, bien que les problèmes étaient compliqués de surcroît par la présence de très nombreux réfugiés républicains espagnols. A Marseille, la situation était difficile. Nous avions besoin de quelqu'un et Raymond Aubrac y a été pratiquement parachuté, avec peu de contacts, et sa réputation de communisant lui valait des ennemis. Il a été remplacé au bout de quelques mois, à la demande de Gaston Defferre. Le choix du ministre s'est porté sur Haag, nommé préfet de Rouen à la Libération sous un autre nom, son fils, dont il n'avait aucune nouvelle, ayant été déporté.
A Limoges, cela s'est mieux passé parce que Pierre Boursicot était un syndicaliste de base, assez bien vu par les comités de libération locaux, et qui avait eu le courage de remplacer le Commissaire de la République désigné avant lui et qui venait d'être arrêté et déporté : de plus, il avait auprès de lui, comme préfet, Jean Chaintron, un communiste qui a fait preuve de beaucoup de discipline. A Nancy, Gilbert Granval était responsable militaire et il a donc facilité l'installation du Commissaire de la République.

Au sein du CNR, les problèmes de la lutte armée étaient davantage du ressort du COMAC, tandis que les actions militaires et celles de l'insurrection incombaient aux DMR, les délégués militaires régionaux.
Pendant toute cette période, un problème était très pressant : celui de trouver de l'argent. Des instructions ont été données à des chargés de mission. On devait anticiper les ressources de l'Etat, du Trésor public, à quoi s'ajoutait ce qui venait de l'extérieur. En Ardèche, Jacques Rueff, ancien sous-gouverneur de la Banque de France, qui s'y était réfugié, a donné néanmoins lui-même des instructions à la succursale de la Banque de France. Il est allé un jour chez le directeur, s'est présenté et lui a demandé de dégager 50 millions pour les donner aux maquis. Plus tardivement, cette action sur le Trésor public a été répercutée sur l'ensemble du territoire, et le relais n'a été pris officiellement qu'après la libération. On craignait de plus la mise en circulation des billets américains. D'autres ressources étaient celles venant de Londres et d'Alger, soit par des émissaires, soit par des parachutages.

P-.M.G : 
A ce moment-là, quelle était l'activité à Paris ?

J.M. : A l'approche de la Libération, c'est surtout le comité permanent du CNR qui se réunissait le plus souvent. Le grand débat y a porté sur la trêve envisagée avec le commandement allemand.
L'occupation des ministères se passait bien. Nous sommes arrivés avec Emile Laffon au ministère de l'Intérieur sans rencontrer de résistance. Au moment de l'éventuelle rupture de la trêve, les Allemands ont fait savoir qu'ils tireraient sur tous les édifices publics occupés. Cependant le dimanche 19 août était marqué par l'incident suivant. La grève est presque totale à la préfecture de police, dans les services actifs et dans les commissariats. Je ne veux pas commenter ici tout le déroulement qui a suivi. Le 17, l'évolution irrésistible de la résistance vers l'action armée reçoit une nouvelle impulsion part l'annonce que l'évacuation des Allemands s'accélère. Le 18 et le 19, la situation à la préfecture de police s'aggrave et la possibilité de se maintenir pour les résistants qui l'ont prise pose beaucoup d'inquiétude.
Un homme va largement contribuer à sauver Paris de la ruine, c'est le consul de Suède Nordling. Il constate l'évolution des esprits chez les chefs de part et d'autre et va l'utiliser. Du côté des résistants, la crainte, surtout chez les militaires anciens ou récents, le général Dassault, le colonel Ely, comme Jacques Chaban-Delmas, que la décision ait été prise ou est venue d'elle-même beaucoup trop tôt. L'incertitude est grande quant à la date de l'arrivée des alliés, la libération de Paris est-elle la motivation première du général Eisenhower, l'issffisance des moyens pour défendre les édifices occupés, la conviction enfin que ce n'est pas à Paris mais hors de Paris que l'on peut mieux frapper l'ennemi.
Seuls les communistes ou certains d'entre eux ne lancent-ils pas à plusieurs reprises cette réflexion : qu'importe qu'il y ait deux cent ou trois cent mille morts pour réaliser la libération de Paris ?
Alexandre Parodi, Georges Bidault, Jacques Chaban-Delmas n'ont pas le même langage qu'André Tollet, président du Comité parisien de libération, le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI ou André Marty au parti communiste.
Quant aux Allemands, le général von Scholtitz n'est pas le même que son prédécesseur von Stupenhagel. Général nommé après Stalingrad, il a toujours battu en retraite, en excellent professionnel soucieux de répondre aux ordres reçus. Mais d'un point de vue sentimental, un peu fatigué, malade, il répugne d'autant plus à exercer une répression brutale qu'elle ne recevrait pas de la victoire une apparence de justification. Au milieu de ces doutes, Nordling va ajouter à ces perturbations en disant : « Si vous détruisez la préfecture de police, vous détruirez en même temps Notre-Dame de Paris, la Sainte-Chapelle, etc. ».

Profitant des éléments qu'il juge positifs dans chacun des deux états d'esprit, Nordling va conduire à réaliser une trêve dans des conditions qui laissent supposer à chacun qu'elle répond à la demande de l'autre. Elle est donc acceptée en principe et sous réserve par Parodi, Bidault et Chaban, au nom de la Délégation et du CNR, le dimanche 20 août en fin de matinée, Choltitz étant convaincu en fin de compte que les gens du maquis, les terroristes et les communistes étaient des voyous et que les représentants d'Alger étaient de véritables autorités qu'il souhaitait rencontrer bien que eux refusent de le voir.

Or ce même dimanche, de 10 heures et midi, Emile Laffon est resté à mon domicile, examinant les problèmes que posaient dans certaines régions, l'installation du commissaire de la République. Il n'accepta pas de rester déjeuner car il avait rendez-vous avec Parodi, rue Séguier chez Monsieur de Saint-Phalle, banquier fidèle de la Délégation qui l'accueille volontiers.

A 14h30, le téléphone sonne. Jacqueline de Champeaux, femme jolie, intelligente, très distinguée, séparée d'un député de la Côte d'Or favorable à Vichy et qui dans quelques semaines deviendra Madame Emile Laffon, me demande si Emile est toujours chez moi. Non, dis-je, il est parti depuis midi pour déjeuner avec Alexandre Parodi.

« Alors, dit-elle, c'est bien le drame que je prévoyais. Je l'ai reconnu il y a quelques minutes dans une voiture allemande, sûrement de la Gestapo ». Il faut dire que l'information est plus que surprenante car Jacqueline est particulièrement myope. Pour une fois, l'amour n'est pas aveugle. « Il faut, dit-elle, toucher immédiatement Nordling ». Fille de Guimier, le propriétaire du journal Le Journal, elle fréquentait avant la guerre la plupart des hommes politiques du centre et de la droite, notamment Colette, la fille de Paul Reynaud, mariée avec Dernis, avocat et ami d'Emile Laffon. Dernis était en excellents rapports avec Nordling. Elle a demandé également de prévenir René Brouillet et sa femme.

Le silence jusqu'à 19h30 où je reçois un appel : « Allo, Jean Morin, ici Luizet, préfet de police ». Je l'interromps en lui disant : « Il y a une erreur, le préfet de police, c'est Bussière (le préfet de Vichy) ». « Je comprends votre méfiance, mais trois de nos amis ont été arrêtés par la Gestapo. Pour voir l'attitude à prendre je vous attends demain matin à 7 heures devant la préfecture de police ».
Immédiatement, nous sommes partis ma femme et moi à bicyclette avant le couvre-feu pour nous abriter chez mon beau-père près de la gare Montparnasse. Une nouvelle surprise vers 23 heures. Le téléphone sonne alors que je croyais n'avoir donné le numéro à personne. C'était Marie-Hélène Lefaucheux du Comité parisien de la libération.

« Dormez bien, ils sont libres. Annulez le rendez-vous de demain matin ».
Le lendemain, j'allais donc au ministère de l'Intérieur retrouver Emile Laffon qui m'a raconté l'épopée de la veille.

Il a effectivement déjeuner rue Séguier avec Alexandre Parodi et Roland Pré, désigné comme secrétaire général provisoire de la police. Leur voiture file dans les rues vides et débouche boulevard Saint-Germain face au ministère de la Guerre où l' arrête un poste d'une vingtaine d'Allemands groupés autour de deux canons anti-chars : mitraillettes braquées, expulsion de la voiture, fouille, découverte de textes du CNR et de la Délégation appelant au soulèvement. « Terroristes, grave, grave » et les Allemands les embarquent dans une voiture, celle que Jacqueline a vu passer, qui les conduit à Neuilly au siège du Tribunal militaire.

Ils sont conduits menottes aux mains dans la cave pour être interrogés. Quelques minutes, les menottes sont enlevées et ont les conduit dans une voiture qui va aller à l'hôtel Meurice. Ils sont introduits dans le bureau du général von Choltitz qui avait demandé à la Gestapo de les libérer et de les conduire chez lui.

Quelques minutes plus tard, arrive le consul Nordling avec l'officier de liaison Fuchs et un autre Autrichien qui va servir d'interprète, le comte von Windechberg, dont le rôle sera essentiel. Il traduira les propos très secs et très cassants en propos d'onction auxquels bien sûr ne pensait pas et n'avait pas envie de le faire Parodi. Ces propos n'avaient pratiquement pas le même sens et la traduction est devenue de plus en plus difficile. Mais Parodi avait dit dès le début de l'entretien : « Je suis le seul ministre du général de Gaulle à Paris et ces messieurs sont mes deux adjoints ».

Devant la fermeté de Parodi, déclarant qu'il devait être libre car il circulait pour mettre en place la trêve, Choltitz s'est mis à hésiter et à mettre en doute la déclaration de Parodi. Il a entendu cette réplique :
« Je n'admets pas que la parole d'un ministre de la France soit mise en doute ».
Nordlind a alors pris la parole pour confirmer ce qu'il avait dit le matin à von Choltitz : « Ce ne sont pas des hommes de maquis, des communistes, des voyous, mais comme je l'ai dit ce matin, ces messieurs d'Alger ». La conversation s'est alors détendue sur l'évocation par chacune des deux parties des conditions de l'application de la trêve. Le général s'est levé et a dit à Parodi :
« Monsieur vous êtes officier de réserve ». « Oui ». « Alors entre soldats un tel geste peut être fait ». Il lui tend la main, Parodi ne la prend pas, incline légèrement la tête, se retourne pour sortir en disant « C'est trop tôt ». Devant la fureur des membres de la Gestapo restés dans l'antichambre, le consul part avec les Français dans sa voiture.

Sur l'ordre de von Choltitz, le capitaine Fuchs les suit dans la sienne. Avant la sortie, le général avait dit à Parodi : « Dans votre intérêt, le capitaine Fuchs vous suivra pendant quelques temps ». Effectivement, derrière Fuchs, une voiture contenant des agents de la Gestapo suivait pour essayer de récupérer les Français, mais à la sortie des barrières blanches qui coupaient la rue de Rivoli, Fuchs imprime à sa voiture une brusque embardée qui arrête la circulation et permet ainsi à la voiture du consul de distancer celle de la Gestapo.

Quelques jours plus tard, le 25 août à 16 heures, à la préfecture de police, le général von Choltitz signera devant le général Leclerc l'acte de capitulation de tous les soldats allemands sous ses ordres.

Le jour de la Libération, j'ai été chargé avec quelques autres des fonctions d'huissier à l'Hôtel de Ville. Cela consistait à filtrer ceux qu'on ne connaissait pas bien et qui n'avaient aucune raison d'être là. Cela m'a conduit à être à côté de Georges Bidault quand le général de Gaulle est venu à l'Hôtel de Ville. Vous vous souvenez que George Bidault lui a dit : « Mon Général, vous n'avez pas répondu à ma demande, je vous ai demandé de rétablir la République ». C'est là que de Gaulle lui a répondu : « Monsieur le Président, je n'ai pas à rétablir la République, à cause de moi elle a toujours existé ».

C'était un malentendu mais, à mon avis, il a beaucoup marqué Georges Bidault. La position du général de Gaulle était inattaquable sur le plan des principes, il avait maintenu l'existence de la France, celle de la République comme le montre le texte de la déclaration de la France libre d'octobre 1940, mais en France occupée on ne la connaissait pas, et nous avions vécu quatre ans sans nous apercevoir que la République existait encore.

Quand le général de Gaulle est arrivé, les gens du CNR étaient à l'Hôtel de Ville mais les compagnons étaient plus à la préfecture de police.
Le lendemain, comme on le sait, le général de Gaulle a remonté les Champs-Elysées puis s'est rendu à Notre-Dame pour chanter le Magnificat. Cette cérémonie a été troublée par des tirs dont l'origine est restée en discussions.

P-.M.G : 
Je n'étais pas à Notre-Dame, j'étais aux barricades dans le quartier des Batignolles. Des camarades étaient à Notre-Dame. Je crois que la psychologie, l'état d'esprit a joué un rôle capital. D'une certaine façon, nous avions du mal à penser que tout était aussi vite fini. Instinctivement, on cherchait des adversaires potentiellement dangereux. Les camarades qui étaient à Notre-Dame, au premier coup de feu, sans aucun doute, ont eu le sentiment qu'il y avait une menace et qu'il fallait riposter. Il n'y a aucune trace d'un projet quelconque d'attentat contre le général de Gaulle. Le général Juin l'a dit mais je ne crois pas qu'il avait raison. Je pense que l'état d'esprit était celui d'une vigilance extrême.

J.M. : Oui, d'autant plus qu'il y avait un grand débat à l'intérieur du parti communiste pour savoir ce qu'il fallait faire. Thorez n'était pas rentré et l'état d'esprit des acteurs de l'époque était qu'il fallait occuper le maximum de pouvoirs.

P-.M.G : 
Pas prendre le pouvoir, ça ils ne l'auraient pas fait sans l'autorisation de Moscou. Naturellement, un certain nombre de gens trouvait qu'on allait pas assez loin dans la prise en main des pouvoirs mais pas prendre le pouvoir. La distinction se fait là. Par la suite, je me suis disputé avec le général de Gaulle là-dessus. Lui pensait qu'ils étaient disposés à le faire. Je le vois encore me dire : « Personne ne s'y serait opposé. Les communistes auraient été très aimables avec Eisenhower. Tout les autres auraient applaudi ». D'une certaine manière, il avait raison en ce sens qu'il fallait donner un coup d'arrêt que lui même a donné parfaitement par la reprise en main de l'Etat, mais on ne peut pas dire au sens strict du mot qu'ils aient voulu prendre le pouvoir.

J.M. : Ils, c'était beaucoup de monde différent. Le « Ils » de Toulouse n'était pas le « Ils » de Paris.

P-.M.G : 
C'est vrai, mais le « Ils » de Toulouse c'était dans la stratégie de prendre le maximum de pouvoirs. Ils allaient le plus loin possible là-dedans, mais la direction du parti communiste, Duclos et Frachon, prenait directement les ordres à Moscou.

J.M. : La vérité est probablement que vers la fin de l'année 1943, au début 1944, ils avaient le désir de prendre le pouvoir. Je crois que les mois qui ont suivi et notamment l'arrivée de Grenier à Alger a fait changé les choses.

P-.M.G : 
Oui, cela se reflète dans la correspondance entre la direction du parti communiste d'Alger, dont le personnage central était devenu André Marty, et les bureaux de ce qui était l'Internationale. Nous avons beaucoup d'archives là-dessus. On voit très clairement s'amorcer quelque chose qui devait finir par l'élimination de l'un par l'autre : l'opposition entre Marty et Thorez. Thorez étant naturellement beaucoup plus proche de la direction soviétique. Les textes de Marty étaient fous. Je parle des textes internes, pas de la propagande externe. Il accusait François de Menthon, Henri Frenay, d'être et je le cite littéralement « agents de la 5e colonne ».

J.M. : Tout à fait. On peut dire que Thorez était un homme d'Etat. J'ai eu connaissance d'un cas très précis où Bidault était président du Gouvernement provisoire de la République en 1946. En Algérie, il s'agissait de modifier les circonscriptions électorales. Le débat est venu au Conseil des ministres, il y eu opposition entre plusieurs ministres, notamment entre Maurice Thorez et Edouard Depreux, ministre socialiste de l'Intérieur. Bidault a indiqué qu'il se chargeait d'arbitrer ce conflit. Il m'a demandé de rencontrer les deux ministres.
Quand j'ai vu Maurice Thorez, il a relu devant moi les deux propositions et m'a dit : « Celle-ci favorise le parti communiste (comme elle favorisait le parti socialiste) mais elle nuit à la France. Un ministre doit choisir l'intérêt de la France ».

Mais nous sommes en 1946. Revenons à l'attitude de GeorgesBidaultà la libération. Avant la libération, nous avions un projet : Georges Bidault serait ministre de l'Intérieur, Emile Laffon secrétaire général, René Brouillet, directeur de cabinet de Bidault, et moi directeur du personnel. Nous avons eu un dîner avec Bidault qui nous a déclaré qu'il ne voulait pas du ministère de l'Intérieur, ce qui tombait bien puisque le Général ne voulait pas l'y nommer. La dispersion s'est faite : Laffon est resté secrétaire général, j'ai été directeur du personnel et Brouillet est devenu directeur adjoint du cabinet du Général avec Gaston Palewski. Bidault n'avait qu'un désir c'était d'aller au Quai d'Orsay, ce qui s'est fait.

Devenant ministre, il a démissionné du CNR après avoir prononcé un grand discours à la gloire de ce dernier. Mais il avait pris la précaution de s'opposer à ce qu'une partie du CNR souhaitait : se transformer en Assemblée délibérante. Il a été remplacé par Edouard Saillant, représentant la CGT. Peu après, le CNR a cessé d'avoir toute existence. Son rôle était fini. L'Assemblée consultative provisoire a joué le rôle qu'il souhaitait tenir. On lui a peu rendu hommage. Nous avons eu quelques jours, comme ministre de l'Intérieur, Emmanuel d'Astier puis Adrien Tixier, un socialiste plus gaulliste que certains gaullistes.

Il a eu un jour une discussion au téléphone avec le général. Nous avions pris la décision de relever tous les préfets de Vichy et de ne plus accepter les préfets nommés « pour ordre ». Or, à Alger, on avait nommé deux préfets pour ordre, Tixier, dans sa logique a dit au général de Gaulle qu'il les supprimait comme les autres. Il s'y ai mal pris car il a fait cela au téléphone.

Cela s'est très mal passé. Tixier a raccroché après avoir dit qu'en tant que ministre de l'Intérieur, il proposerait cette décision. Nous étions installés place Beauvau, nous avons gardé le personnel de Vichy qui était remonté à Paris jusqu'au grade de directeur non inclus. Les rapports avec les commissaires de la République étaient assez difficiles à cause des transmissions. Très vite, le Général les a convoqués à une réunion organisée par Brouillet. La décision importante qui a modifié l'état d'esprit de tout le monde a été certainement la dissolution des milices patriotiques. C'est la décision politique qui a été la plus importante sur le plan du fonctionnement normal de la démocratie. Maurice Thorez y a été favorable.

Le général de Gaulle réunissait les Commissaires de la République une fois par mois, à déjeuner. Ce sont eux qui comptaient. C'était vraiment les représentants du général de Gaulle. Ils étaient de formations complètement différentes. Il y avait des parlementaires, des avocats qui se sont mis à l'administration. Leurs rôles ont été différents. Ils ont tous été respectés parce qu'ils avaient tous pris une part importante à la Résistance. Il y a eu un grand débat sur l'instauration de régions, au-dessus des départements. Michel Debré trouvait que les département étaient trop petits et il était partisan de les réunir en 60 nouveaux départements. Il aurait accepté une décentralisation comportant une assemblée consultative et un gouverneur, comme le proposait le Comité général d'études, installé auprès du CNR. C'était plus ou moins facile à concevoir, selon les régions. En réalité, peu de gens y ont vraiment réfléchi. Fin 1945, le Parlement a décidé la suppression des commissaires de la République à partir de mars 1946. Il a été reproché à Adrien Tixier de ne pas s'être fermement opposé à cette décision, mais la période de la libération était achevée. Selon la formule du Général, le train était sur les rails.
            

       
        Avant-propos de la revue Espoir n°139            
                   
        Une stratégie militaire pour la Résistance : le Bloc Planning et l'insurrection nationale            
                   
        "Point d'histoire" : à propos de Weygand            
                   
        Le Prix Espoir 2004            
                   
        Avant-propos de la revue Espoir n°141            
                   
        Consignes provisoires du Comité français de la Libération nationale à donner « le Jour J »            
                   
        Avant-propos de la revue Espoir n°144            
                   
        Entretien avec Jean Morin            
                   
        l'Election présidentielle de 1965 : "Les dessous d'une campagne"            
                   
        De Gaulle dans les films et dans les romans            
                   
        Le 7 mars 1966, de Gaulle sort de l'OTAN