La politique agricole commune, par François Guillaume
Ma tâche est de mettre en évidence la Politique agricole du général de Gaulle pendant les onze années où il a présidé aux destinées de notre pays ; je le ferai essentiellement à partir de mon expérience personnelle sous le contrôle d’Antoine Dupont-Fauville ici présent, qui a été le grand artisan de la loi d’orientation agricole et de sa loi complémentaire. Avec Jean Méo, ils ont travaillé de concert l’un à Matignon, l’autre à l’Elysée, pour que les idées novatrices de l’époque (elles avaient même un caractère révolutionnaire) puissent émerger et se concrétiser dans une loi qui allait transformer fondamentalement l’agriculture française au moment même où l’impératif de modernisation après la dernière guerre mondiale exigeait que l’on mette en place une politique destinée à développer l’agriculture dont la vocation ne serait pas seulement de nourrir la population française, mais aussi de s’intéresser aux marchés mondiaux.
Le Général et les paysans
La période 1958-1969 est riche d’événements ; elle s’inscrit dans les Trente Glorieuses de l’Agriculture ; sous l’effet d’une productivité en forte hausse et malgré une baisse de la population agricole au rythme de 3 % par an, la production a progressé rapidement. Il est vrai que les besoins en produits alimentaires étaient considérables ; il faut rappeler que les tickets d’alimentation ont existé jusqu’en 1947 et que l’agriculture française n’étant pas motorisée avant guerre ne le fut vraiment qu’une douzaine d’années après. Elle avait en outre perdu l’essentiel de ses moyens traditionnels de travailler la terre sous l’occupation, les Allemands dans leur débâcle ayant réquisitionné tous les chevaux disponibles. J’ai vécu cette période difficile de la renaissance agricole de la France au lendemain du conflit mondial. La volonté des paysans a été quasi héroïque tant ils ont su se surpasser alors qu’ils étaient totalement dépourvus des moyens de produire.
Comment décrire les relations du général de Gaulle avec les paysans ? Je les ai ressenties chargées d’estime et de respect. Pourquoi ? Parce que le général de Gaulle était un militaire et qu’ayant participé à la guerre de 1914-1948, il connaissait le tribut payé par les paysans sur les champs de bataille : « Un homme qui a été, comme moi, un soldat sait ce que la France a tiré depuis toujours, en particulier pour sa défense, de ses paysans » écrivait-il. La guerre de 1914 fut en effet une guerre de paysans, tant du côté allemand que du côté français. Il suffit d’ailleurs de se rendre dans tout village où est érigé un monument aux morts pour y voir gravés dans la pierre les noms de cinq ou six frères tombés sur les champs de bataille, à l’évidence paysans, puisque dans nos petits villages tout le monde l’était. Ceci explique certainement l’estime et même l’affection que le Général portait à ces paysans, gardiens de la terre de France et des valeurs auxquelles il était lui-même attaché ; et n’est-il pas symbolique que la dernière personne, hors sa famille, qu’il a rencontrée avant sa mort fut son fermier venant lui payer son loyer ? Lorsqu’il s’adressait aux agriculteurs, de Gaulle comprenait leur nostalgie d’un passé révolu ; mais s’il la partageait, c’était pour rebondir ensuite sur la nécessité de prendre le train de la modernité. Ses discours et ses Mémoires en témoignent ; il disait ceci : « Notre développement industriel réduit inéluctablement l’importance relative de notre agriculture. Mais comment, étant ce que je suis, ne serai-je pas ému et soucieux en voyant s’estomper cette société campagnarde qui demeurait la source de vie, la mère de la population, la base des Institutions, le recours de la patrie ? » Et il ajoutait : « La machine est passée par-là, bouleversant l’antique équilibre, imposant le rendement, la modernisation, etc. ».
Ses entretiens avec Michel Droit sur l’agriculture, avant le deuxième tour de l’élection présidentielle de 1965, sont tout à fait significatifs de son attachement au monde de la terre ; face aux changements jugés inéluctables, il fixait une nouvelle ambition en précisant les moyens et le cadre de l’action. Pour lui, le cadre de l’action c’était le Marché commun et son volet agricole, fruit d’une négociation avec les Allemands qui a débouché en juillet 1958 sur la conférence de Stresa établissant les règles de la Politique agricole commune ; le deal passé avec les Allemands leur concédait l’atout industriel en contrepartie de la valorisation communautaire de notre atout agricole. En effet, à l’époque, l’industrie allemande s’était déjà beaucoup développée, les destructions de la guerre ayant été compensées par des installations neuves financées par le Plan Marshall alors que notre pays avait de vieilles usines obsolètes ; l’industrie allemande envahissait le marché français d’où l’échange proposé : « Puisque nous achetons vos produits manufacturés, vous devez accepter nos exportations agricoles ».
Le Général et les syndicats
Ma deuxième observation porte sur la méfiance que nourrissait le général de Gaulle à l’égard des organisations paysannes et de leurs dirigeants, lesquels, et je vois sourire Antoine Dupont-Fauville, confondaient trop souvent intérêt agricole et jeu politique : une vieille habitude car sous la IVe République, ils avaient été partie prenante à toutes les crises gouvernementales comme à leur dénouement, dont ils savaient tirer profit pour privilégier des intérêts corporatistes et en particulier céréaliers. Au sein du monde agricole, les responsables les plus influents appartenaient à la Droite conservatrice en principe hostile au général de Gaulle : ils représentaient le Bassin parisien, région la plus riche et la plus influente de l’agriculture. En Bretagne et en Alsace, l’influence du MRP était dominante, un MRP qui avait laissé de mauvais souvenirs au Général et se signalait déjà par son choix en faveur d’une Europe supranationale prônée par Robert Schuman. Quant au Centre de la France, dont la paysannerie était soumise au métayage, et au Sud viticole de tradition socialiste, leurs agriculteurs n’étaient guère portés à soutenir l’action du Général. Pas plus que les nombreux dirigeants issus de la corporation paysanne née sous le régime de Vichy ; pas plus que les nouvelles générations issues de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne) animée par les curés de campagne ou celles du Midi radical-socialiste. Ces tendances diverses ont entretenu la division du monde paysan, notamment de ses organisations coopératives avec une fédération de droite et une de gauche, sœurs rivales ayant toutes deux leur siège à Paris alors que la FNSEA, sous couvert du serment de l’unité paysanne prononcé en 1947, avait échappé à cette fracture, mais subissait l’aiguillon du Centre national des Jeunes agriculteurs, réformiste actif.
La méfiance du général de Gaulle vis-à-vis des syndicats était connue. L’expérience de ses relations conflictuelles d’après-guerre avec la CGT, courroie de transmission du parti communiste qui représentait à l’époque 25 % du corps électoral, n’y était pas pour rien. Il nourrissait la même réserve à l’égard du syndicalisme agricole pour les raisons évoquées à l’instant : le jeu politique de ses notables et l’étiquette progressiste dévolue au CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs). En conséquence, il refusait obstinément de recevoir les uns et les autres. Néanmoins c’est Jean Méo qui finit par le convaincre d’entendre Michel Debatisse , porte-parole des Jeunes et leader d’un courant réformiste qui avait su rassembler et canaliser les aspirations et les idées novatrices en une politique agricole cohérente. Le Général vit tout de suite le parti qu’il pouvait tirer de l’aile réformiste du syndicalisme agricole pour moderniser l’agriculture, comme il se proposait de le faire pour toutes les autres activités économiques dont les transformations n’avaient pu être réalisées aussi rapidement que souhaitable à cause de l’instabilité politique de la IVe République. Pour promouvoir ces changements, de Gaulle avait, dès son arrivée au pouvoir en 1958, confié à un Comité de Sages, MM. Rueff et Armand, le soin de relever toutes les rigidités de l’économie française pour proposer les mesures d’adaptation aux réalités nouvelles. L’agriculture n’était pas directement concernée par les travaux de ces économistes de grand renom.
Mais pour Michel Debré, Premier ministre, ce n’était pas une raison suffisante pour faire l’impasse sur un secteur d’activité qui comptait 2 500 000 exploitations de type familial pratiquant pour beaucoup une économie de subsistance dans un système autarcique. Or, l’Etat ne pouvait pas seul mener à bien les réformes d’ampleur qu’il fallait engager. La profession devait s’y impliquer. Faute d’obtenir le soutien de la FNSEA conservatrice, dont les dirigeants défendaient le relèvement des prix agricoles profitables aux gros fermiers et des mesures sociales pour les petits, Debré fit alliance avec les Jeunes agriculteurs qui privilégiaient l’intervention sur les structures d’exploitations selon un raisonnement simple : une augmentation des prix agricoles de 4 ou 5 % aurait peu d’effet sur le revenu des entreprises de trop petite taille à faible volume de production ; pour celles-ci, le préalable était de leur donner le moyen de s’agrandir, de se moderniser, d’utiliser les techniques nouvelles en plein essor afin que l’augmentation des prix ait un véritable impact sur leur revenu. Mais tout le monde ne l’entendait pas ainsi. C’est d’ailleurs sur le terrain des prix que le général de Gaulle eut un premier accrochage avec les paysans.
En octobre 1958, pour suivre les recommandations du Comité Rueff-Armand préconisant de supprimer toutes les pratiques d’indexation sur le coût de la vie qui rigidifiaient l’économie française, à commencer par l’échelle mobile des salaires, le Gouvernement décida de supprimer l’indexation des prix agricoles qu’un an auparavant le président du Conseil, Félix Gaillard, avait accordé, à la grande satisfaction des dirigeants agricoles, considérant que la sécurité de revenu de leurs mandants était désormais acquise. Cette mesure prenait un peu à contre-pied le CNJA alors disposé à « travailler » avec le Gouvernement, ce qui l’obligea à temporiser un peu. Néanmoins le dialogue Debré-CNJA reprit, le ministre de l’Agriculture de l’époque ayant été court-circuité, à moins qu’il n’ait été chargé de calmer le jeu avec une FNSEA, qui n’hésitait pas à multiplier les grandes manifestations contestataires. Les médias ne manquèrent pas de mettre de l’huile sur le feu avec cependant un a priori favorable aux Jeunes agriculteurs, la personnalité de Michel Debatisse et l’intérêt pour les grandes remises en cause ayant motivé des journalistes de belle qualité : François-Henri de Virieu au Monde, Jean-François Robinet à la télévision, Michel Cuperly à La Croix et Jean Domange au Figaro. Grâce à eux, la cause des Jeunes Agriculteurs et leur révolution tranquille (silencieuse, écrivit Debatisse) fut connue et comprise par une population française qui découvrait une paysannerie différente de celle qu’elle avait fréquentée à l’ère du « ravitaillement ».
De grandes mutations
Le Général n’avait cependant pas attendu la Libération pour s’intéresser à l’agriculture. On sait que, parallèlement à la conduite de la guerre, il préparait à Londres avec une équipe de fidèles la remise en ordre du pays qui payait très cher les errements politiques des années trente. Rendre à la France sa grandeur par les armes et par une puissance économique renouvelée était son ambition. Ce qui passait autant par des réformes économiques et sociales que par celle des institutions. Une première annonce agricole fut faite depuis Alger en 1943. Elle visait à supprimer la Corporation paysanne installée par le régime de Vichy et à laquelle tout agriculteur devait obligatoirement adhérer. Pourtant elle avait rendu deux services au monde paysan : celui d’assurer sa représentation unitaire jusque-là émiettée et celui de faire émerger une autre génération de responsables agricoles, issus de la JAC ou inspirés par elle. Pour remplacer la Corporation paysanne dissoute, le Général créa la Confédération générale de l’Agriculture appelée à rassembler toutes les organisations existantes ou émergentes (Coopération, Mutualité sociale et économique, Crédit agricole, syndicalisme et salariés agricoles). Et pour des raisons probablement tactiques qui n’avaient rien à voir avec l’intérêt paysan, Tanguy-Prigent, socialiste bon teint, en reçu la présidence. Il s’est empressé alors de constituer une équipe dirigeante composée de petits politiciens de gauche que la cause agricole motivaient d’autant moins qu’ils n’avaient jamais travaillé la terre. L’obligation d’adhérer à cette CGA avait été décrétée. Il ne fallut cependant que quelques années aux vrais producteurs pour en sortir et constituer en 1947 la FNSEA, la CGA ne subsistant que pour la forme.
C’est avec cette nouvelle structure d’essence uniquement professionnelle dont le poids électoral était considérable que le Général eût à débattre, lors de son retour aux affaires en 1958, des grandes mutations de l’agriculture à organiser, et notamment de la reconversion d’une partie de la population agricole à d’autres activités. D’autres problèmes plus conjoncturels durent être traités, tels les excédents (déjà) de blé dont le coût d’exportation était élevé et à cause desquels dès 1957 un système de quantum avait été mis en place, limitant la garantie de paiement du prix officiel à un volume nationalement prédéterminé. Cette première apparition de surplus pour le blé, produit noble car symbolique, eut au moins un avantage : celui de mettre en évidence l’intérêt pour la France de valoriser son potentiel agricole dans le cadre du Marché commun, l’Europe des 6 qui se dessinait étant fortement déficitaire en denrées alimentaires.
Mettre en œuvre l’énorme chantier technique, économique, social, accompagner humainement les mutations en cours, c’est-à-dire ne laisser personne au bord de la route alors que le quart de la population française était agricole et gérait 2,5 millions d’entreprises de toute taille, représentait un énorme défi dont il fallait fixer le cadre et l’ambition par une loi. Ce fut la loi d’orientation agricole née de la volonté de Michel Debré. Son fondement constituait une véritable novation : confier à la profession, par délégation du pouvoir de l’Etat, le soin de gérer les instruments de la politique arrêtée par les Pouvoirs publics. Son mode d’emploi en fut une active cogestion Etat-profession de toute la politique agricole, malgré les réticences de la FNSEA proche des intérêts des grandes cultures, bien qu’en son sein plusieurs dirigeants représentant les régions d’élevage aient pris rapidement parti pour les thèses développées par le CNJA ; la FNSEA n’était donc pas aussi monolithique que le croyait au départ le général de Gaulle. La restructuration des 2 500 000 exploitations agricoles s’imposait. Sa conséquence en était l’inéluctable diminution de la population agricole. Mais il n’était pas question pour le syndicalisme de laisser des paysans au bord du chemin, quel que soit leur âge. C’est pourquoi aux actifs en excédent il fut proposé de migrer vers des régions (ou des pays étrangers) où des terres étaient disponibles ou bien de changer de métier sous le bénéfice d’une formation offerte, le contexte du plein emploi en 1960 y étant favorable. L’AMPRA (Association pour les mutations professionnelles) y pourvut. Elle était animée par la FNSEA et le CNJA représentant les partants, la CFTC, FO et le CJP (Centre des jeunes patrons), le milieu d’accueil.
Une préretraite dotée d’une indemnité viagère de départ (IVD) fut proposée à tous les agriculteurs de plus de 60 ans dont la plupart continuaient, faute de ressources suffisantes, à exploiter jusqu’à leur décès, contrariant ainsi l’installation des jeunes et les obligeant à cohabiter avec leurs parents. (Michel Debatisse racontait que, pour moderniser le poulailler de la ferme de ses parents, il lui fallut simuler un accident matériel : celui provoqué par son tracteur accrochant la bâtisse, qui s’effondra sur le champ et dut être reconstruite à neuf).
C’est ainsi que l’exode rural a été canalisé comme devait l’être simultanément l’agrandissement des exploitations pour éviter que les plus fortunés des paysans n’accaparent les superficies disponibles à l’achat ou à la location.
Malgré les réticences manifestées par une partie de ses dirigeants, la profession s’est engagée pleinement dans cette délicate répartition des terres avec comme objectif de constituer des exploitations capables de faire vivre honnêtement une famille et d’assurer la rentabilité des investissements de modernisation à entreprendre.
Les SAFER (Société d’aménagement foncier et d'établissement rural) eurent cette mission ; gérées par la profession sous contrôle public, elles disposent d’un droit de préemption avec révision éventuelle de prix, afin de rétrocéder dans de bonnes conditions aux agriculteurs les terres acquises sur le marché en arbitrant entre les demandeurs, après débat public sur leur destination la plus opportune. Paradoxalement, les plus hostiles aux SAFER furent les petits agriculteurs sous le faux prétexte qu’on leur « enlevait la liberté d’acheter des terres » alors que le plus souvent ils n’avaient pas le moyen de les acquérir étant victimes des surenchères des gros exploitants. Cette intervention dans les achats se complétait d’un contrôle des structures débouchant soit sur la délivrance d’autorisations d’exploiter, soit sur des interdictions de cumuler à moins que les repreneurs ne fassent défaut. Expliquer cette politique foncière contestée n’a pas été facile. Le CNJA s’y est employé en multipliant sur le terrain des réunions au cours desquels les débats furent souvent passionnés. Si restructurer les entreprises était une nécessité, les moderniser était aussi une obligation. Les motoriser, les mécaniser en choisissant un matériel adapté sans hypothéquer la rentabilité de l’entreprise, tel était l’objectif visé. Le Crédit agricole a accompagné par des prêts bonifiés par l’Etat cette indispensable évolution, hélas sans trop s’inquiéter de la possibilité pour l’exploitant d’amortir sa dette, mais en toute sécurité, car il savait que le paysan honore toujours ses engagements.
Parallèlement il fallait familiariser aux techniques nouvelles des exploitants dont la formation générale s’était arrêtée pour la plupart d’entre eux à 14 ans et qui n’avaient reçu aucune formation professionnelle, ni mécanique, ni culturale ou vétérinaire et encore moins sur la façon de gérer des entreprises. Dans cet univers technique et économique changeant, l’expérience des parents, jusque là seul recours, s’avérait inadaptée. Le syndicalisme agricole, et surtout le CNJA, relevèrent le défi en multipliant les sessions de formation tant pour les dirigeants que pour les agriculteurs, avant même que la loi complémentaire (1962) ne prévoie un enseignement agricole public à raison d’un lycée et de plusieurs collèges par département placés sous la responsabilité du ministère de l’Agriculture.
Cette loi est l’œuvre d’Edgard Pisani arrivé au ministère de l’Agriculture en août 1961. Théâtral, magicien du verbe, il s’admirait et s’écoutait beaucoup. Habile, il s’est approprié la paternité de la loi d’orientation agricole dont j’ai rappelé qu’elle fut l’œuvre de Michel Debré. Prudent dans ses relations avec le général de Gaulle, cet opportuniste a rapidement compris l’avantage pour lui de s’appuyer sur le CNJA. Marié en premières noces à une petite fille de Jules Ferry, il a su tirer profit de tout pour se forger une carrière dont la fidélité ne fut pas la marque principale. J’en veux pour preuve qu’il a délibérément saisi l’occasion des évènements de mai 1968 pour changer de camp, sans retrouver pour autant une place dans les gouvernements de gauche de l’après 1981. Néanmoins il eut le mérite de prendre parti pour les réformateurs de Michel Debatisse, tranchant la querelle des anciens et des modernes en faveur des seconds.
Les principes de la PAC
Parallèlement à cette œuvre législative, le Marché commun se mettait en place sous l’impulsion de la France au grand étonnement des opposants de toujours au Général qui s’étaient déclarés hostiles à son retour sous prétexte qu’il ne respecterait pas les engagements européens de la France. Il les respecta et fit mieux en imposant sa façon de voir sous couvert de sa bonne entente avec Konrad Adenauer, le chancelier allemand. En juillet 1958, les six Etats membres signaient l’accord de Stresa qui précisait les conditions dans lesquelles leurs agricultures s’inscriraient dans un Marché unique conformément aux grandes orientations du traité de Rome, acte fondateur de l’Union européenne (1957) ; à la grande satisfaction des paysans de l’Europe des Six dont les dirigeants avaient depuis longtemps tissé des liens entre eux. Chacune des Nations y trouvait son intérêt : la France misait sur de nouveaux débouchés ; l’Allemagne obtenait, au-delà des compensations industrielles escomptées, la protection de ses petites exploitations d’élevage de Bavière ; l’Italie imaginait un bel avenir à ses vins et à ses fruits et légumes et le Benelux à ses élevages laitiers et hors sol performants (porcs, volailles) approvisionnant des industries agroalimentaires très compétitives. Les objectifs visés par la France se résumaient ainsi : accroître la production et la productivité de son agriculture ; assurer un niveau de vie convenable à ses paysans ; stabiliser les prix des denrées agricoles dont les fluctuations en volume, liées aux aléas naturels, provoquaient des déséquilibres dévastateurs ; garantir la sécurité alimentaire des consommateurs à des conditions de prix raisonnables.
La Politique agricole commune (PAC) fixée à l’issue de longs marathons, au cours desquels Pisani s’est illustré, s’organisait autour de trois grands principes :
- un marché unique qui exigeait des prix agricoles communs,
- une préférence communautaire assurée par un tarif douanier commun fondé sur des prélèvements variables (le droit de douane s’ajustant pour porter le prix d’entrée des denrées agricoles importées en Europe à un niveau légèrement supérieur aux prix intérieurs),
- une prise en charge communautaire et solidaire des dépenses de la PAC, les ressources du budget européen étant fournies par les Etats membres selon une clé de répartition dans l’attente que la Communauté se dote de ressources propres, constituées par les droits de douane industriels et agricoles. Ce budget soutenait les exportations en compensant financièrement la différence entre prix intérieurs et prix mondiaux. Grâce à quoi l’Europe des Six devint rapidement l’un des plus grands exportateurs de produits agricoles, en concurrence directe et conflictuelle avec les Etats-Unis.
Progressivement chaque production (céréales, lait, viande, vin…) fut dotée d’une organisation de marché. La première de celle-ci, au profit des céréales, intervint courant janvier 1962, à l’issue du premier des marathons européens, la date butoir du 1er janvier 1962 ayant été contournée grâce au subterfuge de « l’arrêt de l’horloge ». Pisani occupait le siège de la France et s’est attribué tout le mérite du succès alors qu’à l’évidence de Gaulle avait mis tout son poids dans la balance, l’axe Bonn-Paris fonctionnant parfaitement, et que le commissaire européen à l’Agriculture, le Hollandais Sicco Mansholt, avait bien conduit la négociation en dépit de son tempérament carré et parfois brutal.
De Gaulle en ballottage
Forte de ce succès, la Commission prit de plus en plus d’assurance. Elle se mit en tête de proposer de passer du vote à l’unanimité requis aux Conseils des ministres européens au vote à la majorité qualifiée pour toutes les décisions à prendre. De Gaulle réagit immédiatement, refusant de se laisser forcer la main. A ce conflit de nature politique s’en greffa un autre : celui des ressources du budget communautaire dont il était prévu qu’à terme, il devait être alimenté par les droits de douane et les prélèvements que chaque Etat membre jusqu’alors encaissait à son profit, ce qui n’encourageait pas la préférence communautaire, mais au contraire incitait les Etats membres déficitaires en produits agricoles à s’approvisionner, meilleur marché, à l’extérieur. Et comme la Commission s’entêtait, le conflit s’envenima sous ces deux motifs. Maurice Couve de Murville, sur ordre du Général, déclara que la France ne siègerait plus à Bruxelles tant qu’on ne renoncerait pas au projet de vote à la majorité qualifiée et tant que des ressources propres ne se subsisteraient pas aux contributions des Etats membres, conformément au traité de Rome. Cette politique « de la chaise vide » a duré plusieurs mois pendant lesquels s’élevèrent en France protestations et critiques, les adversaires irréductibles du général de Gaulle saisissant l’occasion de dénoncer l’entêtement du chef de l’Etat et sa conséquence, l’isolement de la France. Sicco Mansholt y mit même du sien en proférant des insultes à l’encontre de De Gaulle, qui les ignora avec mépris.
L’inquiétude était grande, notamment chez les paysans. Président du CNJA, je suis allé prendre la température auprès de Raymond Barre, alors haut fonctionnaire, vice-président de la Commission, jugé plutôt gaulliste. A Bruxelles, on était atterré. En France, les fidèles du général de Gaulle étaient inquiets car on était entré en période électorale ; pour la première fois un président serait élu au suffrage universel conformément à la modification de la Constitution intervenue quelques années auparavant (1962). Les concurrents de De Gaulle en profitaient pour jeter la suspicion sur ses intentions vis à vis de la construction européenne. Jean Lecanuet, ex MRP, candidat déclaré, ne s’en privait pas. C’est dans une ambiance polémique sur l’avenir de l’Europe que s’est inscrite la campagne électorale.
De Gaulle ne cédait pas. Il fut mis en ballottage ; les paysans y contribuèrent, sous l’impulsion des dirigeants de la FNSEA publiant des communiqués de ralliement à la candidature de Jean Lecanuet… malgré les protestations du CNJA qui rappela en vain l’exigence pour le syndicalisme agricole d’un strict respect de l’apolitisme. Le face à face de Gaulle-Mitterrand au deuxième tour et le risque d’un succès du candidat de la gauche, que ne sous estimait pas la FNSEA, a conduit ses dirigeants à retourner leur veste précipitamment pour se prononcer publiquement en faveur du Général au prix d’une seconde entorse à l’apolitisme que ne manqua pas de relever le CNJA… pour le principe. Pisani fit les frais de ce revirement. Je soupçonne en effet la FNSEA d’avoir négocié secrètement le remplacement de ce ministre trop proche des thèses du CNJA par un autre Edgar, Edgar Faure, rompu aux jeux politiques de la IVe République auxquels avaient participé certains dirigeants de la FNSEA et non des moindres tel Jean Deleau, président de la très puissante association des producteurs de blé (AGPB).
En janvier, la crise de la chaise vide se dénouait par un succès pour la France. De Gaulle avait certes lâché un peu de lest en acceptant des exceptions à la règle de l’unanimité. Néanmoins, cette dérogation était encadrée ; la France pouvait faire obstacle à un vote unanime de ses partenaires chaque fois qu’elle estimerait que « ses intérêts vitaux » étaient en cause. Ce compromis dit « de Luxembourg » apportait une garantie précieuse dont, ministre de l’Agriculture, il m’a suffi de brandir la menace pour éviter des coalitions d’intérêts contraires à notre pays.
Le mérite d’Edgar
De Gaulle avait aussi gain de cause sur le budget ; à la clé de répartition des contributions se substituait la collecte de ressources propres bien identifiées. Entre le nouveau ministre Edgar Faure et le CNJA le courant passait très mal. En se chargeant de rassurer et de flatter les notables agricoles, le ministre ne pouvait que déplaire aux jeunes. Ses sarcasmes sur la politique des structures conduite par son prédécesseur avaient le don d’irriter au plus haut point le CNJA, ce qui nous valut les passes d’armes homériques entre lui et le président du syndicalisme jeune que j’étais. Néanmoins, soyons juste, à cet Edgar-là, on doit reconnaître le mérite d’une loi sur l’élevage qui a permis de couvrir le territoire de bâtiments d’élevage modernes et d’organiser une sélection animale à l’origine des performances actuelles de nos cheptels, désormais au moins équivalentes à celles des troupeaux néerlandais ou américains. Mais les relations tendues avec Bruxelles n’ont pas pris fin pour autant, Sicco Mansholt publiant sans crier gare un plan de restructuration brutale des exploitations agricoles dont la conséquence était en France de diviser par deux la population agricole en concentrant les fermes d’élevage en des troupeaux d’une quarantaine de vaches laitières comme c’était le cas dans sa Hollande natale. Mais face au tollé de protestations venues de toute part, ce Néerlandais têtu remisa son plan pour un temps.
Nous voilà arrivés en 1968 avec sa chienlit de mai, qui a beaucoup inquiété les paysans privés de carburant pour leurs tracteurs en raison de la grève générale et indignés du comportement des fils de bourgeois qui cassaient du CRS, alors qu’ils aiment plutôt l’ordre et la discipline, même s’ils les perturbent de temps en temps eux-mêmes pour contester les décisions gouvernementales. Les dirigeants paysans étaient désemparés. Ils furent traumatisés comme tout le monde par la disparition du Général après le refus des accords de Grenelle, dont ils furent informés les premiers par Georges Pompidou qui, en compagnie d’Edgar Faure, débattait avec eux (j’y représentais le CNJA) d’un petit Grenelle en faveur des paysans.
Car, après les étudiants, le monde ouvrier était entré en action en essayant de canaliser à son profit le mouvement de contestation en marche. Mais c’était surtout la CGT qui tentait de contrôler la situation en bloquant les centraux téléphoniques, ce qui privait FO et la CFDT de tout moyen de contact avec leurs militants. Le CNJA en fut rapidement informé car il entretenait avec eux des rapports assez francs pour qu’une concertation s’établisse sur l’attitude à tenir. Mais tout semblait se déliter.
Que faire ? Edgar Faure eut une idée. Il réunit les quatre grands de l’agriculture, dont j’étais, pour leur demander s’il fallait faire appel à Mendès France. Son aplomb nous stupéfia. Unanimement nous l’en dissuadâmes. Heureusement le Général mit un terme à ces agitations et ambitions politiques en reprenant la main. Rentrant de Baden-Baden, son allocution radiodiffusée provoqua un électrochoc salutaire. La monstrueuse manifestation des gaullistes fit le reste, répondant ainsi à une autre énorme manifestation, de gauche celle-là, que j’avais vue défiler sous les fenêtres des bureaux du CNJA, rue La Boétie, une semaine plus tôt.
Se débarrasser du grand homme
Après ce passage à vide du Général désabusé, le calme revint et le monde politique qui, Georges Pompidou excepté, avait été dépassé par les événements, se mobilisa pour les élections législatives imminentes, conséquence de la dissolution de l’Assemblée prononcée par le général de Gaulle. Chacun revint donc à ses occupations mais le cœur n’y était plus. Pompidou parti, Couve de Murville, son remplaçant, n’avait ni la bonhomie calculée de son prédécesseur, ni sa facilité de contact. Edgar Faure devenait ministre de l’Education nationale, Robert Boulin reprenant sa place à l’Agriculture. Les paysans jugeaient le nouveau Premier ministre froid et distant et trop peu disert, mais ils approuvèrent sans réserve son refus de dévaluer le franc, imposé par le Général ; car toute modification du taux de change avec les partenaires européens remettait en cause les prix communs, sauf à aligner à la hausse les prix agricoles français du montant de la dévaluation pour éviter toute distorsion de concurrence. La préoccupation du monde agricole était de ne pas prendre le risque de perturber le Marché commun. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il avait approuvé le rejet par de Gaulle de la demande d’adhésion de la Grande Bretagne libre échangiste, considérant qu’elle remettrait en cause la Politique agricole commune dont ils tiraient profit.
Avec l’annonce du référendum de 1969, on comprit que le Général jouait son va-tout. Visionnaire, il comprenait avant tout le monde, la nécessité de décentraliser le pouvoir, sans remettre en cause l’autorité de l’Etat dont l’Elysée était la clé de voûte ; celle aussi de donner plus de place aux forces vives (syndicats, socioprofessionnels) dans la gestion des affaires du pays, ce qui les obligerait à être moins contestataires et plus participatives. Cette ouverture prolongeait à un autre niveau l’association capital-travail préconisée pour les entreprises et sensée se substituer aux relations patrons-ouvriers toujours imprégnées d’un relent de lutte des classes.
En fait le projet du Général reprenait les thèmes du discours de Bayeux (1946) mais il prenait à rebrousse-poil la classe politique, furieuse de devoir partager son autorité avec les socioprofessionnels. Quant aux syndicats, ils y voyaient un piège susceptible de limiter leur liberté d’action. A la FNSEA où j’avais été élu administrateur après avoir quitté la présidence du CJNA à l’âge limite de 35 ans, on aurait du se réjouir de ce projet. C’eût été sans compter avec les opposants irréductibles au Général qui trouvèrent là une occasion nouvelle de lui manifester leur hostilité en faisant chorus avec le Sénat qui devait faire les frais de la réforme. Seul Michel Debatisse et les siens, dont j’étais, défendirent le projet, mettant en évidence sa modernité et le progrès démocratique qu’il autorisait. Et lorsque de Gaulle mit dans la balance son maintien à la tête de l’Etat, les mêmes se réjouirent de la chance qui leur était offerte de se débarrasser du grand homme, trop grand pour eux. On connaît la suite.
A son départ comme beaucoup de Français, j’ai éprouvé une très grande tristesse. Je n’arrivais pas à comprendre l’acharnement de ses adversaires. Mais après douze ans d’exhortations gaulliennes pour que la France « tienne son rang », les Français ne voulaient plus entendre les appels à l’effort ; ils aspiraient à l’embourgeoisement ; à ne plus être tenus pour responsables des crispations européennes, oubliant que « les Etats n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts ». La grandeur et la noblesse de son départ, marque gaullienne de l’homme de caractère, impressionnèrent le monde entier. Et puis chacun s’en retourna « faire cuire sa petite soupe dans son coin ». Les dirigeants agricoles, s’accommodèrent mieux d’un Georges Pompidou soucieux d’apaiser les passions qui avaient secoué la France. Et le nouveau président écrivit sa page d’histoire où les paysans eurent leur part. Auvergnat dans la forme, il était cependant resté gaulliste sur le fond. C’est après lui que tout a commencé à se gâter…
Conférence prononcée le 22 mai 2006.














