EDITORIAL PAR
MARC FOSSEUX

Les témoignages sont venus des responsables au niveau le plus élevé comme des simples combattants de l’intérieur et de l’extérieur, et ils ont porté aussi bien sur la libération de Paris et celle de la Bretagne, que sur les maquis de Provence, les combats du Vercors, la marche de la 2ème D.B. Les documents... D.B.

 

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« De Gaulle était un étalon de la pensée », par Jean Dutourd

 

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Espoir n°144 : "Les écrivains face à De Gaulle" (septembre 2005)

Analyse paru dans le N°144 - septembre 2005

 

"Les écrivains face à De Gaulle"

 

 

Jean Dutourd partage avec le général de Gaulle, qu’il admire, la passion pour son pays et pour la langue française. Ils entretiendront une relation dont Jean Dutourd nous livre les détails dans cette interview.

 

Dans De Gaulle inventaire, Alain Larcan cite une de vos dédicaces au Général : " Au seul vrai grand homme que la France ait engendré depuis bien des années... " Vous l'appelez également " le Père de la Patrie " et vous faites état de votre "profonde vénération ".

J.D. : Je n'y allais pas de main morte (rire), mais tout cela est à peine exagéré !

 

Continuez-vous d'éprouver ces sentiments pour le Général ?

J.D. : De plus en plus. C'est vraiment un très grand homme. Je l'ai vu tout de suite. J'ai été gaulliste dès 1941. Dès que je l'ai entendu à la BBC, je me suis donné à lui et il a occupé trente ans de ma vie.

 

C'était un de vos fidèles lecteurs. Il vous gratifiait régulièrement d'une lettre chaque fois que vous lui adressiez vos livres il ne manquait jamais de vous faire compliment de votre "magnifique talent".

J.D. : Il était très poli, vous savez. Il savait comment parler aux hommes de lettres ! J'éprouvais chaque fois une grande joie à l'idée que le Général, qui était un homme que je vénérais, prenne sa plume, se donne la peine de m'écrire, de mettre sa lettre dans une enveloppe, de coller un timbre dessus - il ne se servait pas de la machine à timbrer de l'Elysée pour son courrier privé. C'était bouleversant. Dans la première lettre que j'ai reçue de lui, il y a un lapsus extraordinaire. Je lui avais envoyé Le Fond et la forme en juin 1958 et sa réponse est datée du 8 juillet 1940 ! Il m'assurait que les événements ne l'avaient pas empêché de lire et d'admirer mon livre, vous vous rendez compte ?

 

Il a particulièrement aimé Le Demi-solde, qui a paru au début de 1965...

J.D. : Oui, il m'a invité à déjeuner à l'Elysée, avec ma femme. Après le déjeuner, quelqu'un du cabinet m'a dit : "le Général veut s'entretenir avec vous". Nous avons parlé pendant un quart d'heure, debout, l'un contre l'autre, nos deux bedaines tapant l'une contre l'autre. C'est un souvenir merveilleux ! Il a repris Le Demi-solde en détail, m'a énuméré tout ce qui lui plaisait, en relevant mes erreurs. Puis il a été rejoindre les invités pour le café. Il a dit à ma femme : "Vous êtes charmante, Madame". Complètement affolée, elle lui a répondu : "C'est tout à fait réciproque, Général!" (rire)

 

Vous le connaissiez depuis 1956. Il avait lu Au Bon beurre, qui lui avait beaucoup plu ; il est vrai que ce roman est une satire de la France "vacharde" des années noires assez gaullienne et très réussie.

J.D. : Guichard m'avait dit que c'était le seul livre qui lui ait donné une idée juste de ce qu'était la France sous l'Occupation. En 1956, Les Taxis de la Marne avaient paru en extraits que le Général avait lus et il avait souhaité me rencontrer. J'ai donc été le voir un mercredi, rue de Solférino, avec le manuscrit sous le bras.

 

Vous avez attendu 1990 pour offrir à vos lecteurs un brillant compte rendu de cet entretien, sous le titre : Conversation avec le Général. Curieusement, il n'y a pas beaucoup de dialogue dans ce petit livre...

J.D. : Vous savez, c'est surtout un livre sur moi - moi allant voir le Général, et les impressions, les émotions que je retirais de cette rencontre. Après m'avoir remercié de lui avoir apporté mon manuscrit, il s'est lancé dans un grand exposé sur l'état de la France et de l'univers. Je me faisais l'effet d'un étudiant prenant une leçon particulière avec un professeur !

 

Vous racontez aussi que vous n'avez pas su résister à la tentation de l'interrompre pour montrer que vous n'étiez pas un imbécile.

J.D. : Oui, mais ce n'était pas de l'impertinence. Simplement, j'étais envahi par ce que j'appelle une extrême excitation d'esprit ! De son exposé, j'ai retenu deux phrases, qui sont restées gravées. La première était une allusion à l'Union française, qu'il avait créée dans le but de conserver nos colonies : " Ça n'a pas marché a-t-il ajouté. Souvenez-vous : nous étions en pleine guerre d'Algérie, nous avions perdu l'Indochine, et tout cela parce que l'Union française avait été jetée par-dessus bord. J'étais désespéré : c'était de la barbarie ! La seconde phrase était beaucoup plus extraordinaire encore : " La France, Dutourd, dans trois cents ans, vous verrez... "

 

La formule vous étonne moins par sa tournure elliptique et " oraculaire ", écrivez-vous, que parce qu'elle résume l'enseignement du Général : " à savoir que l'avenir était une belle chose puisqu'il était entre nos mains, que la France existerait longtemps après que nous serions, lui et moi, morts et enterrés, qu'elle était une idée, une âme, en même temps qu'un corps... "

J.D. : Oui, mais sur le coup, je n'étais pas d'accord. Le Général était un grand politique, mais, au fond, c'était un homme politique comme les autres : il croyait à l'action, il pensait qu'il était possible de modifier le cours des choses. Moi, je pensais que le destin était plus fort que les hommes. Les écrivains sont comme ça : ils préfèrent les ruines, les civilisations qui déclinent et qui meurent...

 

Tout de même, cette phrase - qui est tout le contraire de l'affreux " Après moi le déluge " du Louis XV - vous touche. Vous faites cette remarque très émouvante : " Au fond, c'était la seule chose que j'avais besoin qu'on me dît. Je l'attendais depuis mon âge d'homme et jamais nul ne la prononçait. N'était-il pas singulier et digne de réflexion qu'entre tant de gens que j'avais rencontrés au cours de ma viey l'unique personne à avoir trouvé la parole capable d'entrer dans mon cœur et d'y chercher le chagrin qui le dévorait fût de Gaulle ? "

J.D. : Sans doute : j'ai compris ce jour-là pourquoi je n'avais pas tort d'éprouver pour lui des sentiments filiaux.

 

Un autre de vos livres lui a beaucoup plu : L'Ecole des jocrisses. Il vous écrit le 6 avril 1970 : "Vous nous faites rire de nous qui ne l'avons pas volé". On imagine mal le Général riant des Français...

J.D. : J'ai compris qu'il s'agissait plutôt du gouvernement de l'époque, de tout ce qu'il laissait faire.

 

L'année précédente, il vous écrit qu'il a lu vos chroniques de Candide à mesure de leur parution, et qu'il est heureux de les relire réunies en volume dans votre Petit Journal 65-66. Il ajoute, ce qui est un peu inattendu, qu'il "admire suivant son mérite cette philosophie désinvolte des gens et des choses qui est l'essence de votre talent".

J.D. : Que voulez-vous, il m'aimait bien ! D'ailleurs, quand il est mort, Mme de Gaulle m'a écrit : " Le Général vous aimait beaucoup".

 

Vous n'avez pas été tenté par un engagement plus poussé, par exemple d'ordre politique ?

J.D. : Si. Quand on a la chance de pouvoir servir Richelieu, il faut y aller! Je me suis présenté aux élections en 1958, je n'ai pas été élu. Sous l'Occupation, j'avais débuté à "Libération", un mouvement de gauche, très proche du parti communiste. Je suis resté fidèle à cette fraternité d'armes avec les communistes. On s'était battu ensemble, on s'était fait tuer ensemble, ça rapproche ! Et puis le temps a passé, les choses n'étaient plus les mêmes, j'avais fait un bout de chemin tout seul. J'ai été chercher moi-même mon gaullisme à l'intérieur de moi. À partir de 1955-1956, je me suis senti complètement et définitivement gaulliste.

 

Vous n'avez pas participé au RPF ?

J.D. : Je n'étais pas fait pour être militant. Ce n'était pas mon affaire. Ma vocation, c'était d'être artiste.

 

Comment avez-vous accueilli le retour au pouvoir du Général ?

J.D. : Avec un excès de joie, avec enthousiasme. Je me disais qu'enfin tout allait changer, qu'il allait faire des choses formidables - et je ne me suis pas trompé ! C'est pourquoi je n'ai pas compris ce qui s'est passé dix ans plus tard, comment on en était arrivé là...

 

Aujourd'hui, vous n'êtes pas tenté de prendre parti ?

J.D. : Je trouve que la France n'a pas un grand intérêt en ce moment.

 

Votre admiration pour le Général, pour l'homme, pour l'homme d'Etat, ne va pas jusqu'à voir en lui un grand écrivain. C'est du moins ce que vous laissez entendre dans Les Choses comme elles sont. Est- ce que vous maintenez ce jugement ?

J.D. : Oui. C'était un des plus grands hommes de l'Histoire de France, mais ce n'était pas un artiste. Cela dit, ce qu'il a écrit est très bien écrit.

 

Que pensez-vous de sa destinée posthume ?

J.D. : Elle est comparable à celle des plus grands hommes de notre Histoire : Henri IV, Richelieu, Napoléon... C'est plus qu'une référence, comme on dit : une espèce d'étalon de la pensée.»

 

Propos recueillis par François Broche le 28 juin 2005.