EDITORIAL PAR
MARC FOSSEUX

Revue de référence pour l’histoire du gaullisme, Espoir adapte sa ligne éditoriale en proposant à ses lecteurs des réflexions sur l’actualité contemporaine d’une certaine idée de la France.
Tout en continuant à publier des études et travaux de recherche de qualité, notre revue invitera des personnalités sensibles à l’héritage du général de Gaulle, des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des acteurs de la vie économique, sociale, culturelle de notre pays, à s’exprimer sur de grands sujets nationaux et internationaux.


LE BCRA, ORGANE ESSENTIEL DE LA FRANCE LIBRE ENTRETIEN AVEC SEBASTIEN ALBERTELLI

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Espoir n° 158 Autour du départ du Général de Gaulle Avril 1969(Automne 2009)

Entretien paru dans le N°158 - Automne 2009

 LE BCRA, ORGANE ESSENTIEL DE LA FRANCE LIBRE Entretien avec Sébastien ALBERTELLI"

 

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François Broche : Diplômé de l’Ecole Supérieure d’Electricité (Supélec), diplômé de Sciences Po, docteur ès lettres, habilité à diriger des recherches en histoire : -    Comment et pourquoi un jeune historien décide-t-il de consacrer sa thèse à un sujet aussi délicat à traiter et difficile d’accès que le BCRA ?


Sébastien ALBERTELLI : Les causes profondes tiennent à ma volonté, très ancienne, de consacrer mes recherches à la Résistance. Lorsque, tout naturellement, je me suis adressé à Jean-Pierre Azéma pour lui demander conseil, il m’a suggéré quelques pistes. Je préférais entreprendre l’étude d’un groupe plutôt que la biographie d’un individu. J’aurais pu choisir un mouvement ou un réseau, mais les circonstances m’ont amené à choisir le BCRA. Longtemps, seuls quelques happy few avaient pu consulter les archives de ce service, à la faveur de dérogations. En 1998, le fonds devenait accessible sans dérogation, ce qui offrait l’opportunité de l’appréhender dans sa totalité pour mieux connaître le service dont il émanait. Cette opportunité était d’autant plus stimulante que le service faisait l’objet de représentations très contradictoires.

F.B. :  Quelle a été votre attitude à l’égard des Mémoires de Passy, seule source sérieuse en dehors des centaines de cartons d’archives que vous avez dépouillés ? Le fait qu’ils aient été rédigés par un « homme blessé », comme vous le soulignez, n’entache-t-il pas sa crédibilité ?


S.A. : Les Mémoires de Passy véhiculaient naturellement les représentations les plus favorables du service. Or, pendant des décennies, ils ont effectivement constitué la seule source sérieuse sur le BCRA à la disposition des historiens. Aujourd’hui encore, ces trois volumes sont précieux. Ils sont très bien documentés, car Passy s’est largement appuyé sur le Livre Blanc du BCRA, rédigé sous sa responsabilité après la guerre à partir des archives du service. On peut et l’historien doit – toutefois les soumettre à la même critique que tous les ouvrages de même type, qui tendent à développer un plaidoyer pro domo. En outre, on peut déceler quelques mensonges et, plus généralement, une tendance à minimiser ou à déformer le rôle des subordonnés dont Passy eut le sentiment qu’ils l’avaient trahi après la guerre. Rappelons qu’en 1946, Passy fut condamné à des arrêts de forteresse, notamment pour avoir dissimulé des fonds à son successeur à la tête des services secrets et qu’à cette occasion, en effet, ses anciens subordonnés refusèrent de le couvrir.

F.B. : Comment avez-vous eu accès aux archives du BCRA et aussi aux archives du SOE et de l’OSS ?


S.A. : L’essentiel des archives du BCRA auxquelles j’ai eu accès se trouvent aux Archives nationales sous forme de microfilms. Leur accès est désormais totalement libre. D’autres se trouvent au Service historique de la Défense de Vincennes et sont beaucoup plus difficiles d’accès faute d’avoir été inventoriées. Quant aux archives du SOE et de l’OSS, il suffit de se déplacer à Londres et Washington où leur accès est non seulement libre mais techniquement beaucoup plus aisé que pour les archives françaises.

F.B. : Quel crédit peut-on accorder aux graves accusations portées contre Passy et ses services pendant la guerre, notamment sur ses origines idéologiques (la Cagoule) et ses méthodes (« la Gestapo de Duke Street ») ?


S.A. : La question est naturellement délicate. D’un côté, les détracteurs de Passy et du BCRA les accusent des pires maux, au risque de sombrer dans des excès qui confinent au délire. De l’autre, les défenseurs du service rejettent en bloc toutes les accusations au motif que leur excès les discréditerait et qu’elles ne seraient qu’un avatar des reproches adressés en tout temps aux services secrets. Je crois que rien ne permet de rattacher Passy à la Cagoule.En revanche, la présence dans l’équipe initiale de Maurice Duclos, cagoulard actif et fier de l’être et, dans une moindre mesure, de Pierre Fourcaud et Gilbert Renault (Rémy) a eu une influence considérable sur la perception du service comme un « repère de cagoulards ». En outre, malgré les dénégations, il paraît peu douteux que certains interrogatoires, au moins en 1942, se soient accompagnés de certaines violences dont les services français de l’époque étaient coutumiers. Ceci dit, il est tout aussi évident que les adversaires du général de Gaulle ont exploité ces problèmes auxquels les Britanniques se sont appliqués à mettre un terme avec l’espoir de fragiliser le général de Gaulle, qui semblait si difficile à attaquer sur le plan de l’honneur et de la morale.

F.B. : Le manque de moyens et des échecs enregistrés par les premières missions du BCRA en France n’ont-ils pas incité les Anglais à coiffer directement les activités des services gaullistes ?


S.A. : En réalité, tous les services britanniques avaient a priori la volonté de contrôler les activités de leurs homologues gaullistes. Certains échecs ont simplement offert un prétexte commode pour justifier cette volonté. Quoi qu’il en soit, les Britanniques contrôlaient l’ensemble des moyens : installations nécessaires à la formation des agents, stations radio, moyens de liaison aériennes et maritime, matériel, etc. Ce contrôle leur fournit dès 1940 un moyen de contrôle extrêmement puissant sur les services gaullistes. Soulignons que les moyens mis à sa disposition, même dans des conditions que de Gaulle jugeaient attentatoires à la souveraineté nationale, ont permis à la France Libre d’asseoir son contrôle sur la Résistance intérieure, qui dépendait des fonds, des armes et des moyens techniques mis à sa disposition par les agents du BCRA.


F.B. : Le 15 décembre 1942, de Gaulle exprime toute sa confiance au BCRA, et pourtant cette confiance n’a-t-elle pas été battue en brèche par les intrigues de Fourcaud, qui travaillait à un rapprochement avec Vichy ?


S.A. : Votre question soulève le problème essentiel des relations entre le général de Gaulle et ses services secrets. Ces relations ont beaucoup évolué. Le général de Gaulle ressentait a priori une certaine méfiance à l’égard des services secrets. En 1940-1941, cette méfiance a été alimentée par la crainte que ces services ne soient trop étroitement contrôlés par leurs homologues britanniques. A partir de 1942, le BCRA parvient pourtant à gagner la confiance du Général en faisant la preuve à la fois de son efficacité sur le terrain et de sa capacité à défendre le principe de la souveraineté nationale dans ses relations avec l’Intelligence Service et le SOE. Affaibli par la concurrence du général Giraud, le général de Gaulle se reposa de plus en plus sur le BCRA pour approfondir sa relation politiquement essentielle avec la Résistance intérieure. Après novembre 1942, les quatre principaux officiers du service se virent ainsi confier des missions essentielles à Alger (Pélabon), en Zone Sud (Manuel) et en Zone Nord (Passy et Brossolette). Par la suite, à mesure que sa position s’affermit, le Général témoigna moins d’intérêt pour le BCRA, tout en veillant à ne pas en perdre le contrôle.


F.B. : L’attitude du général de Gaulle envers Passy ne semble pas avoir été toujours très claire. Il l’a toujours soutenu, certes, mais en ne lui ménageant pas ses critiques. N’y a-t-il pas une contradiction ?


S.A. : Les critiques ont surtout été vives en 1940-1941, lorsque le général de Gaulle craignit que Passy ne se montre trop conciliant à l’égard des Britanniques. Par la suite, il le soutint en le maintenant à son poste malgré les attaques nombreuses dont Passy fut l’objet. Dans le même temps, de Gaulle maintint une certaine distance, à la fois parce que, contrairement à des hommes comme Churchill ou Roosevelt, il n’avait pas de goût particulier pour les affaires de services secrets et parce qu’il craignait que leur mauvaise image ne rejaillisse sur sa propre réputation. Conscient de la fidélité de Passy, il veilla toutefois jusqu’à son départ en 1946 à le maintenir, directement ou indirectement, à la tête de ses services secrets.

F.B. : Quelle était la place exacte du BCRA dans la France Libre ? Qu’en est-il des interprétations selon  lesquelles Passy aurait voulu en faire « sa chose » ?


S.A. : L’historien doit se garder de faire de son objet d’étude le centre de toute chose. Cela étant dit, il est certain que le BCRA a acquis une place si importante au sein de la France Libre que d’aucuns ont pu le dépeindre comme un Etat dans l’Etat. Sa capacité à renseigner et à préparer l’entrée effective de la métropole dans les combats de la libération fait de lui un service essentiel qui conçoit et met en œuvre l’action militaire clandestine et qui exerce une réelle influence sur les conditions dans lesquelles l’action politique peut être menée en France. En 1943-1944, Emmanuel d’Astier devra se livrer à un dur combat pour ramener le BCRA dans son rôle d’exécutant des directives politiques émanant du Commissariat à l’Intérieur.
Passy a joué le rôle essentiel dans l’importance croissante prise par le service du fait de son intelligence, de son dynamisme, de son goût de l’organisation. Sa liberté de manœuvre varia en fonction de la nature de ses relations avec ses supérieurs directs. Le seul qui lui inspira un véritable respect fut le colonel Billotte, avec lequel il collabora de manière particulièrement confiante. Le regard qu’il porta sur le général Petit, le général d’Astier ou le général Kœnig était beaucoup plus critique.

F.B. : Vous rappelez que les jeunes volontaires qui s’engageaient dans les FFL étaient plus volontiers prêts à aller se battre à visage découvert qu’à accomplir d’obscures missions clandestines. Dès le début les services secrets de la FL souffrirent d’un sous-effectif chronique, selon votre propre expression. Comment le courant put-il être inversé ? Comment recrutait-on les volontaires ? Et combien y en eut-il ?


S.A. : Le manque chronique de personnel, que ce soit pour faire fonctionner le service à Londres ou pour partir en mission fut sans doute le problème majeur auquel le BCRA dut faire face. Le service cherchait à recruter les volontaires parmi les trop rares personnes qui arrivaient à Londres et – ce que les armes voyaient d’un très mauvais œil – parmi les volontaires qui avaient déjà été incorporés dans une arme. En 1943, l’Afrique du Nord offrit une nouvelle base de recrutement, sans être toujours à la hauteur des attentes du service. C’est au cours de cette même année 1943 que l’action clandestine en France acquit ses lettres de noblesse auprès des volontaires. Il apparut alors de plus en plus nettement que ce type d’action était utile et efficace pour remettre le pays dans la guerre. Pour certains, surtout lorsque les combats furent achevés en Afrique du Nord, c’était le moyen qui apparaissait le plus immédiat pour combattre directement l’ennemi.

F.B. : Que reste-t-il aujourd’hui de la « légende noire » du BCRA ?


S.A. : C’est la force des légendes que d’avoir la vie dure. En définitive, l’historien doit constater que cette « légende noire » est très tôt devenue une partie intégrante de l’identité du service, participant de son aura comme de la crainte qu’il inspirait. Aujourd’hui encore, elle contribue à la fascination qu’exerce le service.

F.B. : Henri Frenay accusait de Gaulle et d’une manière générale les hommes de Londres de tout ignorer des réalités de la Résistance intérieure. L’accusation visait-elle également les gens du BCRA ?


S.A. : On touche ici à la question des rapports, toujours difficiles, entre ceux qui combattent sur le terrain et ceux qui entendent les diriger depuis les bureaux des états-majors. Frenay et tous les chefs de la Résistance s’élevèrent contre cette prétention des services gaullistes en les accusant d’ignorer les réalités du terrain. C’est une des raisons qui poussèrent les responsables du BCRA à insister pour partir en mission en France avant de revenir, parés du prestige des combattant du front. Il est intéressant de noter que tous ces responsables, dès leur arrivée sur le terrain, se répandirent eux-mêmes en imprécations contre l’incurie des bureaux de Londres… Il est toutefois essentiel de noter qu’à Londres, c’est bien dans les bureaux du BCRA que se trouvaient les hommes qui étaient le plus en phase avec les réalités du monde résistant et les mieux à même de défendre leurs intérêts.

F.B. : Le BCRA a-t-il exercé une influence sur les grandes orientations qu’il convenait de donner à la France Combattante ?


S.A. : Il en a en tout cas eu l’ambition dès 1940. Comme tous les services secrets, le BCRA s’est présenté comme l’exécutant purement technique de décisions prises au niveau gouvernemental. Pourtant, comme tous, il a essayé d’influer sur ces décisions. En premier lieu, le service milita sans cesse pour que la métropole soit considérée comme le front principal, celui où la France Libre, du fait de ses faibles effectifs, pouvait peser avec le plus d’efficacité dans la combat des Alliés. Dès lors que le général de Gaulle se rallia à l’idée que l’action en France constituait un volet essentiel du combat, le BCRA constitua un puissant foyer d’initiative, y compris dans le domaine politique, du fait du dynamisme, de l’intelligence et du courage de ses responsables – que l’on songe à Passy, Manuel, Brossolette ou Bingen –, mais aussi du fait du contrôle qu’il exerçait sur les réseaux de renseignement, sur les transmissions et sur les liaisons aériennes et maritimes.