EDITORIAL PAR
MARC FOSSEUX

Revue de référence pour l’histoire du gaullisme, Espoir adapte sa ligne éditoriale en proposant à ses lecteurs des réflexions sur l’actualité contemporaine d’une certaine idée de la France.
Tout en continuant à publier des études et travaux de recherche de qualité, notre revue invitera des personnalités sensibles à l’héritage du général de Gaulle, des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des acteurs de la vie économique, sociale, culturelle de notre pays, à s’exprimer sur de grands sujets nationaux et internationaux.

 

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LE GENERAL DE GAULLE ET LA FRANCE DANS LES ENTRETIENS DE PRESSE DU CHANCELIER ADENAUER

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Espoir n° 159 Autour des Forces Françaises Libres Hiver 2009-2010)

Article paru dans le N°159 - Hiver 2009-2010

"LE GENERAL DE GAULLE ET LA FRANCE DANS LES ENTRETIENS DE PRESSE DU CHANCELIER ADENAUER" Par l’Ingénieur Général (2°S) J.N. PASQUAY

 

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Les entretiens que Konrad Adenauer accorde à la presse s’adressent toujours à un nombre assez restreint de journalistes allemands ou étrangers. Il y a rarement plus de dix invités, parfois, même un seul. Le Chancelier, assisté de quelques collaborateurs, reçoit généralement autour d’un thé. D’où le titre Teegespräche donné aux volumes rassemblant les comptes rendus ou procès-verbaux (Wortprotokoll) des entretiens. La majorité de ces comptes rendus portent l’indication Informationsgespräche et un certain nombre d’entre eux sont accompagnés de la mention « confidentiel », voire même « très confidentiel ». Lorsque le Chancelier aborde un sujet sensible, il lui arrive de rappeler, parfois avec insistance, que l’information livrée ne peut être publiée. C’est le cas, notamment lorsqu’il cite certains propos tenus par un chef d’Etat ou de gouvernement.

On ne peut évidemment garantir l’exactitude des paroles que le Chancelier met dans la bouche d’un homme d’Etat. Outre d’éventuelles compréhensions imparfaites des paroles ou de déficiences de mémoire, on peut craindre que certaines phrases cursives d’Adenauer ne restituent pas convenablement des propos nuancés de ses homologues. Par contre, de nombreux indices prouvent que les procès-verbaux sont complets et fidèles. Ainsi des lapsus ou des erreurs de date sont reproduits tels que prononcés par le Chancelier : chaque volume des Teegespräche comporte alors, dans son importante partie consacrée aux notas explicatifs, les rectifications nécessaires.

La série Teegespräche (1)  couvrant les 14 années (1949-1963) pendant lesquelles K. Adenauer a été chancelier comporte quatre volumes. On s’est intéressé aux trois volumes (2) couvrant la période où le général de Gaulle et le Chancelier Adenauer ont été simultanément au pouvoir. Pour cette période on compte 85 entretiens dont 70 évoquent la personne du Général. Au cours d’une rencontre le Chancelier et les journalistes abordent naturellement plusieurs sujets d’actualité. On a sélectionné des extraits de sept entretiens qui illustrent bien l’opinion du Chancelier sur la personnalité et la politique du Général ainsi que les rapports entre les deux hommes.

 

(1) ADENAUER, Rhöndorfer Ausgabe, Teegespräche par K.J. Kusters, Siedler Verlag, Berlin
(2) Teegespräche, Volumes 1955-1958, 1959-1961, 1961-1963.

 

ENTRETIEN DU 16 DECEMBRE 1958

 

Le Chancelier reçoit un couple de journalistes américains : S. Gruson et F. Lewis-Gruson. Ces journalistes viennent de séjourner à Paris et confirment à Adenauer que les discussions entre de Gaulle et le Secrétaire d’Etat américain Dulles ont été rudes.

 

Gruson : « J’ai entendu dire que de Gaulle avait été spécialement difficile au sujet de différentes positions américaines sur l’Algérie, l’admission de la Guinée dans l’OTAN et d’autres questions du ressort de la France, par exemple sur le rôle de la France au sein de l’OTAN ».

Adenauer :
« De Gaulle est actuellement dans une situation très serrée en raison des évènements. Le 21 décembre il sera élu président de la République, cela se passera comme sur des roulettes. Mais le problème de la formation du gouvernement sera, je crois, délicat en raison de son très grand parti, qui est trop grand ».

Selon Gruson, le sentiment général en France est que de Gaulle n’aura pas trop de difficultés pour composer le gouvernement (3). 

A : « Je n’en sais rien. Il (le Général) a, cela est clair, d’après la nouvelle constitution des Français, beaucoup plus de pouvoir que le président américain. Mais j’ai voulu dire que cet ensemble de 180 personnes du nouveau parti (4) est très divers et que, comme je le crois, il (le Général) veut autant que possible prendre garde au respect des règles démocratiques ».

A : « N’y-a-t-il pas eu à l’OCDE une très vive discussion entre l’Angleterre et la France à propos du Marché commun et de la zone de libre échange ? » (5)

G : « Vous savez certainement mieux que moi que les Britanniques sont très fortement alarmés »

Adenauer regrette que la succession serrée de rencontres diplomatiques (6) ait créé de la précipitation et des tensions inutiles qui peuvent donner aux Soviétiques de fausses impressions ; il précise : « on ne peut persuader les Soviétiques que s’ils voient que l’Occident est uni et solidaire. Le plus grand danger pour l’Occident avait été la crise survenue en France ».

G : « Crise politique ou économique ? »

A : « La crise politique en avril-mai de cette année, on y a prêté trop peu d’attention. Il y avait alors le danger d’un gouvernement de front populaire en France. La situation serait devenue très dangereuse (7).   Il y avait aussi la possibilité que de Gaulle voulût emprunter à nouveau sa vieille route (8),   c’est ce que Khrouchtchev avait espéré. Parce que la France est maintenant stabilisée, cet espoir de la Russie soviétique s’est évanoui ».

G : « Est-ce là une partie des raisons pour lesquelles vous avez ces derniers temps aussi fortement soutenu le général de Gaulle et la politique française ? »

A : « J’étais pour la réconciliation entre la France et l’Allemagne, déjà avant d’être chancelier fédéral, je l’ai toujours été …. »


Adenauer souligne la parenté des deux pays voisins, puis déclare : « Mais la réflexion russe, le calcul russe est venu s’y ajouter pour arracher la France, et ce calcul a échoué ».

 

(3) Le premier gouvernement de la Vème République, avec à sa tête Michel Debré, entrera en fonction le 9 janvier 1959
(4) L’effectif des députés du « nouveau parti » est en réalité encore plus grand que ne l’indique Adenauer. Le Général écrit :
« Au sein de l’Assemblée nationale qui totalise 576 membres, un groupe fidèle de l’Union pour la Nouvelle République en comprend 206 et constitue un noyau assez compact et résolu pour s’imposer longtemps à côté d’une « droite » et d’un « centre » multiformes et d’une « gauche » très diminuée » (M.E. 1 p.38)
(5) Le conseil des ministres de l’OCDE s’était saisi à nouveau, dans sa session du 15 décembre 1958, à Paris, du projet  d’une zone européenne de libre échange
(6) Une conférence des ministres des Affaires étrangères (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, République Fédérale) avait eu lieu à Paris en décembre 1958
Le conseil de l’Atlantique nord s’était réuni du 16 au 18 décembre 1958 pour sa session d’automne
(7) Pour résumer la situation et les perspectives en métropole et en Algérie, faute d’une véritable autorité, début mai 1958, le Général écrit :
« Bref, ce serait l’aventure, débouchant sur la guerre civile, en la présence et, bientôt, avec la participation en sens divers des étrangers » (M.E. 1 p.22)
(8) Le Chancelier fait allusion au pacte d’alliance et d’assistance mutuelle franco-soviétique signé à Moscou en décembre 1944

 

COMMENTAIRE

Les réponses aux questions et affirmations des journalistes concernant de Gaulle au cours des différents entretiens de presse du Chancelier du deuxième semestre 1958 sont, en partie, résumées par le présent entretien. Au cours des Teegespräche précédents les journalistes ont souvent exprimé d’importantes réserves sur les conditions du retour au pouvoir du Général, ils ont critiqué son autoritarisme et sa prétendue aversion pour les institutions démocratiques. Adenauer rectifie leur jugement, souligne le véritable sauvetage de la France accompli par de Gaulle en 1958 et justifie son soutien au Général.

Pendant longtemps le Chancelier avait fait, comme la plupart de ses prédécesseurs à l’époque du Reich wilhelmien, le cauchemar d’une alliance de revers franco-russe. Il estime que ce danger est définitivement écarté. Adenauer redoute toute divergence nettement affichée entre alliés occidentaux, car il pense que les divergences peuvent renforcer la position politique des Soviétiques.
 

ENTRETIEN DU 5 FEVRIER 1960

L’entretien du Chancelier est accordé à dix journalistes : neuf Allemands et un Américain. Il vient juste après les « journées des barricades » à Alger (23 janvier-1er février), émeutes organisées par des partisans de « l’Algérie française » en réplique à la décision du Général d’accorder l’autodétermination au peuple algérien, autodétermination approuvée par le Parlement et par la très grande majorité des Français. Des heurts sanglants ont eu lieu entre les insurgés et les gendarmes mobiles. Ces évènements ont révélé des ambiguïtés et des flottements dans l’attitude de certains officiers, dont quelques généraux. L’intervention du Général à la radio et à la télévision le 29 janvier sera suivie d’un retour à la discipline. Finalement l’ordre à Alger sera rétabli le 1er février.

Après avoir déclaré que la situation française venait de lui causer de gros soucis, Adenauer reproche aux journalistes allemands d’avoir mal jugé de Gaulle et de l’avoir caricaturé à l’excès.

 

Schröder (die Welt) : « Nous tous, assis ici, avons admis qu’il (le Général) est une grande personnalité et qu’il doit maîtriser, en ce moment en France, un grand problème très concret ». Puis ce journaliste évoque de façon sibylline l’attitude du Général vis-à-vis de l’intégration, sans préciser de quelle intégration il s’agit.

Adenauer : « Croyez-vous que l’Armée en Algérie serait restée fidèle à de Gaulle s’il avait toujours parlé d’intégration ? Et j’ai su depuis longtemps pourquoi il a fait cela »

Rapp (Frankfurter Allgemeine) : « Mais l’armée l’a-t-elle vraiment soutenu ? Cela a duré pourtant longtemps » (9) 

Adenauer : « Si elle (l’armée) ne l’avait pas soutenu, l’affaire aurait été perdue, or elle ne l’est pas. Cet homme, grâce à la façon dont il a traité toute l’affaire – j’ai été étonné qu’il soit si patient – a toute la métropole derrière lui. Rendez-vous compte, messieurs, que les syndicats ont fait une grève d’une heure en faveur de De Gaulle ».

Journaliste : « Mais la métropole soutenait également le gouvernement déjà entrain de sombrer lors du putsch du 13 mai, exactement comme elle le fait aujourd’hui »

Adenauer réplique que je journaliste fait erreur et souligne le contraste entre l’impuissance et le désordre sous la IVème République finissante et l’étonnant rétablissement de la France depuis le retour du Général.

Adenauer est amené à parler de sa première rencontre avec de Gaulle à Colombey : « J’y suis allé le cœur très gros. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais vu auparavant. Nous avons passé environ quatre heures en tête à tête. Il ne parle pas mal l’allemand et le comprend encore mieux. J’ai alors pu reconnaître qu’il était réellement un homme tout à fait différent que nous ne nous l’étions représenté …

Mais avoir réussi à travailler ainsi avec les Français, c’est tellement historique »

On s’intéresse ensuite à la composition du nouveau gouvernement français.

Adenauer considère que cette composition n’a pas beaucoup d’importance, puisque, selon lui, les membres du gouvernement exécutent « ce que le Premier Ministre (Ministerpräsident) dit »

Schröder : « La politique pratique de De Gaulle vise à devenir la grande puissance continentale européenne dans le sens ancien, avec naturellement le soutien de l’Allemagne »

Adenauer aborde alors ce qu’il appelle un « thème dangereux : La France et l’OTAN »

Adenauer : « Une guerre qui aurait éclaté en 1950 aurait été conduite avec des armes totalement différentes, et par conséquent d’autres règles, qu’une guerre qui éclaterait par exemple en 1960 ».

Adenauer déclare qu’il faut en conséquence repenser l’OTAN tant du point de vue politique que du point de vue militaire.

Strobel : « Quel est le rapport avec l’intégration ? »

Adenauer : « Cela concerne l’intégration »

Schröder demande si le Chancelier soutient les exigences récentes du Général en ce qui concerne l’OTAN (10)

Schröder en vient au mémorandum que le Général avait adressé aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne en septembre 1958 et qui, selon ce journaliste, visait à constituer une « sortie de directoire politique à trois » (11)


Adenauer : « Je ne crois pas que cela corresponde aux visées du Général. Mais d’un autre côté, pensez, s’il vous plait, à ce qui s’est passé à l’ONU pour le vote sur la résolution contre la France, là, les Etats-Unis se sont abstenus » (12)

Strobel (die Zeit) : « L’OTAN doit pourtant pouvoir stationner des armes nucléaires américaines sur le territoire européen, et si la France dit nous ne voulons pas cela, alors ceci constitue un affaiblissement de l’OTAN »

Adenauer : « Je ne me déclare, bien entendu, pas entièrement d’accord avec ce qu’a fait le Général, sur son attitude, en particulier vis-à-vis de l’OTAN. Mais il m’a également concédé, à cent pour cent, la nécessité de l’OTAN sous la conduite des Etats-Unis, au moins tant qu’un désarmement contrôlable dans le domaine nucléaire n’est pas intervenu.  Mais on se demande naturellement toujours jusqu’où va cette conduite, par exemple, pour ce qui concerne la décision d’utilisation de la clef des têtes nucléaires, si cette décision appartient à Washington ? »

Schröder : « La déclaration faite par Eisenhower avant-hier n‘est-elle pas un premier pas vers une entente ? » (13)

Adenauer acquiesce, mais insiste sur une nécessaire réforme de l’OTAN.

Suit une discussion entre Schröder et Adenauer sur l’intégration économique et politique en Europe. Schröder affirme que si de Gaulle n’est pas chauvin, il est néanmoins nationaliste, ce que Adenauer conteste.

Schröder : « Je voulais simplement dire que, selon la volonté de De Gaulle, et au moins selon la volonté clairement exprimée par le Premier ministre Debré, on (la France) ne fera pas un pas de plus au-delà des traités (de Rome) qui pourrait conduire d’une manière quelconque à une intégration politique »

Adenauer : « Attendez d’abord que les traités soient pleinement appliqués, une tâche immense. Mais puis-je vous rappeler que la France (14) en vertu des traités de Rome, était en droit d’exercer certaines réserves et que de Gaulle a déclaré à l’époque à Kreuznach (15) : « notre économie est maintenant suffisamment fortifiée pour que nous n’ayons plus besoin d’en faire usage (du droit de réserve) ». Depuis lors vient ensuite l’Angleterre, et, comme toutes les choses sont liées, l’Angleterre ne voit pas d’un bon œil que l’Allemagne et la France soient d’accord dans beaucoup de domaines. Spécialement de Gaulle est absolument pour la réunification et il est absolument pour que le statut juridique de Berlin tel qu’il existe à présent ne soit pas abandonné. Lorsqu’il y a peu de temps, j’étais à Berlin, j’ai défendu ce point de vue avec beaucoup d’insistance, ceci non pa    s à la joie des ministres du gouvernement britannique, mais bien à la joie de De Gaulle et à notre profit. …………
Il existe ces désaccords, mais nous devons les surmonter petit à petit ».

 

(9) Huit jours séparent le début des « émeutes des barricades » à Alger du  retour à l’ordre.

(10) En juillet 1959 la France dénonçait la possibilité de stocker des armes nucléaires de l’OTAN sur son sol. Dans sa conférence de presse du 10 novembre 1959, le Général avait déclaré que la France allait se pourvoir d’un armement atomique en propre et dont elle aurait la maîtrise totale.
(11) Le mémorandum du 14 septembre 1958 constate que l’OTAN se limite actuellement à la sécurité de l’Atlantique nord et n’est pas adapté à la situation géopolitique mondiale. Il propose donc l’établissement d’un organisme tripartite composé des trois Occidentaux prenant les décisions politiques et établissant les plans stratégiques à étendue mondiale.
(12) Des pays africains et asiatiques  avaient présenté à une assemblée générale de l’ONU une résolution affirmant le droit des Algériens à l’indépendance et exigeant des négociations immédiates entre la France et l’Algérie (c’est-à-dire les rebelles). Le Général s’attendait à ce que les Etats-Unis votent contre la résolution, mais ceux-ci se sont simplement abstenus. Faute d’avoir obtenu la majorité des deux tiers requises, la résolution fut en définitive rejetée.
(13) Le 3 février 1960, au cours d’une conférence de presse, Eisenhower s’était prononcé pour la communication à des partenaires de l’Alliance d’informations pour la fabrication d’armes nucléaires, mais avait écarté toute livraison de bombe atomique, en raison de la loi américaine l’interdisant.
(14) Dans le compte rendu de l’entretien, on lit « NATO » à la place de France. Ce lapsus manifeste d’Adenauer est reproduit dans le volume Teegespräche 1959-1961 tel que prononcé. A la fin du volume on trouve, dans la partie des annotations, la correction du lapsus.
(15) La rencontre de Bad-Kreuznach avait eu lieu le 26 novembre 1958.

 

COMMENTAIRE

Aux réserves et au scepticisme des journalistes sur les évènements et la politique du Général en Algérie, le Chancelier oppose son admiration pour la maîtrise avec laquelle de Gaulle traite ce grave problème depuis juin 1958. Il y a ensuite les critiques de la presse sur la politique du Général à l’égard de l’OTAN, de l’armement nucléaire et des relations avec les Etats-Unis. Les journalistes veulent amener le Chancelier à se déclarer en désaccord avec de Gaulle dans ces domaines intimement liés. Pour soutenir, ou au moins pour expliquer partiellement l’attitude du Général vis-à-vis des Etats-Unis, Adenauer évoque le comportement peu solidaire des Américains lorsque la France est attaquée à l’ONU à propos de l’Algérie. Il est difficile d’attribuer un poids important à cet argument pourtant repris par le Chancelier dans d’autres entretiens. Le Chancelier souligne le soutien ferme que lui apporte de Gaulle dans la crise de Berlin, comparé à la mollesse des Britanniques.

 

ENTRETIEN DU 16 DECEMBRE 1961

Le Chancelier accorde un long entretien au journaliste américain J. Reston, accompagné de son fils. J. Reston (Associated Press) a eu d’abord à Londres un entretien avec Macmillan et ensuite à Paris avec de Gaulle. Il a suivi, à Paris, la session du conseil des ministres de l’OTAN qui s’est tenue du 13 au 15 décembre.

Reston : « Macmillan parlait de l’Atlantique et du monde ; de Gaulle parlait de l’Europe et de la France …. Il (de Gaulle) parlait du renforcement de l’Europe, mais en réalité il pense à une relation très lâche entre l’Europe et Washington. En d’autres termes : il s’agit d’une alliance totalement différente de celle qui existe aujourd’hui »

Adenauer : « Je crois qu’il y a là une erreur, ou alors de Gaulle était de mauvaise humeur. Comme vous le savez, j’ai été chez de Gaulle il y a une semaine (16)  et je voudrais bien vous en parler. J’admets que ceci est seulement pour votre information particulière. Vous savez qu’entre de Gaulle et moi il y a une relation personnelle étroite et que nous nous parlons en toute sincérité et franchise ……
Les sujets étaient principalement : la conférence de Berlin, puis l’attitude de la France dans les discussions à Washington (17) et l’Europe »

Adenauer déclare qu’il n’a pas compris les discussions à Washington, ni la conférence de Paris (18). Il déplore  ces « bizarreries » dangereuses qui réjouissent naturellement les Russes. Adenauer considère que la France a commis une erreur en se faisant représenter aux discussions par l’ambassadeur Alphand, d’une certaine façon comme un simple observateur. Car selon lui, il y a là un signe de division « qui pourrait renforcer l’espoir de Khrouchtchev d’un éclatement de l’Ouest »

Adenauer : « La conclusion de mon entretien avec de Gaulle était : Il doit y avoir une conférence sur Berlin, elle doit avoir lieu dès que possible, mais les Russes doivent montrer qu’ils sont prêts à y participer réellement. Ceci doit être de préférence exploré par voie diplomatique, et la France, l’ambassadeur de France, ne doit pas s’y trouver simplement comme observateur »

Adenauer dit avoir finalement obtenu l’accord du Général sur ce point. Mais, selon lui, on ne peut pas demander à de Gaulle de déclarer officiellement qu’il a changé d’avis. Les deux hommes se sont entendus pour un communiqué final satisfaisant pour les deux parties.

Après avoir évoqué la situation tendue entre Moscou et l’Occident, Adenauer donne des informations sur son entretien avec de Gaulle relatif à l’Europe. Il souligne que l’introduction de l’agriculture dans le Marché commun est une question où la France et l’Allemagne ont des intérêts divergents. Le Chancelier et le Général ont convenu d’une procédure pour arriver à un accord. Selon Adenauer les négociations, contre toute attente, se sont bien déroulées et il pense qu’on aboutira à une décision positive d’ici le 19 ou le 20 décembre (19)

Adenauer : « L’union politique des dix pays progresse lentement ……….
Le plus important est que par la communauté économique soit créée une fondation pour la construction politique qui soit indestructible ………
………………………………..
Donc, si de Gaulle vous a parlé beaucoup de l’Europe – cela occupe actuellement énormément – cette question agricole est extraordinairement importante pour l’opinion publique en France. Mais je crois que vous ne devez pas en tirer la conclusion qu’il prend ses distances à l’égard des questions et évènements atlantiques, ceci n’est pas le cas »

Reston fait part des impressions qu’il a retirées de son entretien avec de Gaulle. « Ce qu’il (de Gaulle) a dit sur les Anglais était très juste » Reston convient que le Général n’est pas hostile à l’Angleterre. Il s’interroge, par contre, sur les conceptions du Général concernant l’Europe indépendante et ses relations avec l’Alliance. Tout en affirmant que de Gaulle ne lui avait pas parlé de « troisième force » (européenne), le journaliste pense que c’est en réalité ce qu’il projette.

Adenauer : « Je ne sais pas si vous avez bien compris Monsieur de Gaulle. Un point de divergence d’opinion entre de Gaulle et les Etats-Unis et entre de Gaulle et moi concerne l’intégration au sein de l’OTAN. Je voudrais maintenant vous dire  quelque chose, que je dois vous demander d’oublier. J’ai parlé de ce sujet à plusieurs reprises avec de Gaulle, pas récemment, mais plus tôt. De Gaulle a un jour prononcé une phrase que je n’avais pas comprise à cette époque, je l’ai comprise plus tard. Il m’a dit « si on assujetti ses troupes à une structure placée au-delà de la sphère nationale – c’est-à-dire l’OTAN – alors les généraux vous échappent des mains ». Oubliez cette phrase ! ». Adenauer complète cette confidence en expliquant que de Gaulle doit, en raison du problème algérien et des dangers qu’il recèle, bien veiller à ce que des généraux n’échappent pas à son autorité.

Adenauer : « Les Etats-Unis, sous Eisenhower et Dulles, ne se sont pas comportés de manière très amicale à l’égard de la France dans l’affaire algérienne ». Selon Adenauer des amis du Général auraient manifesté leur inquiétude auprès du Chancelier au sujet de la résolution de condamnation de la France présentée à l’ONU et des réactions que pourrait avoir l’armée française dans le cas où elle serait adoptée. En conséquence, le Chancelier avait plaidé auprès d’Eisenhower, lors de son passage à Bonn, pour que les Etats-Unis votent contre la résolution. Bien qu’Eisenhower ait promis de satisfaire cette demande, les Américains se sont abstenus au moment du vote (20).

Adenauer : « Cet été et cet automne j’ai été très inquiet, me demandant si l’Amérique était réellement une bonne alliée »

Reston déclare qu’à Paris on parle d’une Europe de Gibraltar à l’Oural. Il croit que les Russes voudraient s’entendre avec l’Ouest pour pouvoir se retourner contre la Chine.

Adenauer : « Parce que les Russes se sentent menacés par la Chine rouge, nous pourrons nous montrer fermes à leur égard et ainsi sauver notre situation vis-à-vis de la Russie soviétique ». Adenauer précise que de Gaulle n’avait nulle intention de s’allier aux Russes et rappelle : « Lors de notre première rencontre de Gaulle m’a spontanément déclaré qu’il avait été initialement d’avis – après l’effondrement allemand – que l’Allemagne allait reprendre ses forces et prendrait alors sa revanche sur la France et que c’est pour cela qu’il avait cherché à s’appuyer sur la Russie (21).  Mais qu’il avait ensuite eu la conviction que l’Allemagne avait changé, et qu’elle n’était pas avide de revanche, et que pour cette raison il avait rompu avec la Russie soviétique …………

Voyez-vous, vis-à-vis de la Russie soviétique, de Gaulle est beaucoup plus soucieux, beaucoup plus circonspect et adopte plus souvent une attitude de refus que par exemple la Grande-Bretagne ou certains politiques américains.

 

COMMENTAIRE

 

L’allocution du Général à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, prononcée le 3 novembre 1959 donne sa position de principe concernant l’intégration à l’OTAN. Dans les Mémoires d’Espoir on lit :

« Puis je montre que chez nous, l’Etat n’a jamais eu et ne peut avoir de justification, a fortiori de durée, s’il n’assume pas directement la responsabilité de la Défense nationale, et que le Commandement militaire n’a d’autorité, de dignité, de prestige, devant la nation et devant les armées que s’il répond lui-même sur les champs de bataille du destin du pays. Je précise : c’est dire que, pour la France, le système qu’on a appelé « l’intégration » et que le monde libre a pratiqué jusqu’à présent, ce système-là a vécu ». (M.E.1 p. 215)

On peut admettre qu’au cours de l’entretien, le Chancelier a convenablement restitué les propos (non datés) du Général au sujet des officiers généraux et de l’OTAN, mais on doit observer qu’Adenauer dit ne les avoir compris que plus tard. Au moment de l’entretien le Chancelier a probablement à l’esprit le comportement de certains officiers lors de « l’émeute des barricades » (janvier 1960) et la tentative de putsch d’avril 1961. Il a vraisemblablement fait de lui-même le rapprochement entre la position de principe du Général quant à l’intégration et la conduite de certains officiers en Algérie.

Comme Adenauer le rapporte dans ses Mémoires (22) l’intégration dans l’OTAN avait fait l’objet d’échanges de vues entre le Chancelier et le Général, notamment lors de la rencontre de Rambouillet (28) des 29 et 30 juillet 1960, ainsi que celle de Bonn le 20 mai 1961. Les motifs invoqués par le Général de son aversion pour l’intégration, tels qu’ils sont rapportés par le Chancelier dans ses Mémoires sont bien conformes aux principes énoncés à l’IHEDN : affaiblissement de la volonté de défense d’une nation qui ne se sent plus responsable de celle-ci, éloignement, dans l’esprit des généraux des intérêts de la patrie, remise  du destin du pays à une autorité extérieure, en l’occurrence le Président des Etats-Unis. Enfin le Général souligne la grande incertitude sur la conduite des Etats-Unis en cas d’attaque contre l’Europe. Si on se réfère aux Mémoires d’Adenauer, la conduite de certains généraux à l’occasion du drame algérien ne figure pas parmi les arguments avancés par le Général.

Pour justifier, au moins partiellement, l’attitude du Général vis-à-vis des Etats-Unis le Chancelier cite, comme souvent, un cas concret : lors du vote d’une résolution à l’assemblée générale de l’ONU les Américains ne se sont pas montrés solidaires de la France. Comme de Gaulle, le Chancelier exprime plus généralement ses doutes sur la fiabilité des Etats-Unis.

Le Chancelier réaffirme ce qu’il avait dit lors de l’entretien du 5 février 1960 : il est définitivement rassuré sur l’attitude de la France vis-à-vis de la Russie soviétique. Il insiste sur la fermeté de la France, comparée à une certaine tendance des Anglo-saxons à céder aux exigences soviétiques.

 

(16) Adenauer avait rencontré le Général à Paris le 9 décembre
(17) Une conférence des ministres des affaires étrangères des puissances occidentales s’était tenue à Washington les 15 et 16 septembre 1961
(18) Une conférence des ministres des affaires étrangères des trois puissances occidentales avec la participation de la République Fédérale s’était tenue à Paris les 11 et 12 décembre
(19) Adenauer s’est montré optimiste quant aux dates. Il essaiera, par une lettre pressante au Général, datée du 22 décembre, d’accélérer les négociations, quitte à régler ultérieurement des questions qu’il estime secondaires. Le Général, qui redoute peut-être un escamotage allemand, répond qu’il souhaite un accord complet et que les débats interrompus reprendront le 29 décembre. La tactique du Général aboutira à un résultat positif, bon pour la France, le 14 janvier 1962 (cf. J.N. PASQUAY : Les lettres du chancelier Adenauer au général de Gaulle, Espoir 2009 N° 157 p. 51)
(20) Voir annotation 12
(21)Voir annotation 8
(22 )KONRAD ADENAUER, Errinerungen (1959-1963) Deutsche Verlags Anstalt, Stuttgart 1968

 

ENTRETIEN DU 28 JUIN 1962

Le Chancelier reçoit C.E. Jackson de l’hebdomadaire Time-Life, accompagné de deux autres journalistes américains. Jackson s’était entretenu avec le Premier ministre H. Macmillan qui lui avait fait quelques confidences sur sa rencontre des 2 et 3 juin avec le Général.

Jackson rapporte les propos de Macmillan qui peuvent être résumés comme suit : Selon Macmillan, le Général lui aurait déclaré que si l’entrée de la Grande-Bretagne dans une Union Européenne allait remettre en question la construction européenne déjà réalisée, il (le Général) s’opposerait à son entrée. Macmillan avait exposé au Général que l’une des raisons du déclenchement des deux guerres mondiales était que la Grande-Bretagne n’avait pas été une composante solide de l’Europe continentale. Ce que le Général a reconnu. C’est pourquoi, selon Macmillan, une garantie devait être apportée (par l’adhésion de la Grande-Bretagne) pour que l’œuvre accomplie par Adenauer et de Gaulle soit réellement pérenne.

Adenauer, après avoir souligné la proximité entre l’Allemagne et la France, l’orientation de l’Angleterre vers le large et ses relations économiques privilégiées avec le Commonwealth, en vient à son souci permanent du danger russe.

Adenauer : « La France et l’Allemagne – en premier lieu l’Allemagne – sont à la frontière de la zone d’influence soviétique. Vous savez par l’histoire que déjà à l’époque de Bismarck et dans la suite il y avait des relations étroites entre la France et la Russie tsariste, et vous savez aussi que de Gaulle en 1944, lorsqu’il était chef de gouvernement, s’est rendu à Moscou pour y conclure un traité. Il m’a lui-même expliqué pourquoi il avait fait cela et m’a dit qu’il avait craint à l’époque que l’Allemagne, après s’être relevée, aurait des pensées revanchardes, et c’est contre cela qu’il voulait s’assurer. Depuis, la France a signé le traité sur l’Allemagne (Deutschlandvertrag) (23) de 1954, à la suite de quoi la Russie a dénoncé le traité franco-soviétique. On peut conclure après la dénonciation du traité par la Russie – ceci est en effet naturel – que l’idée suivante hante la pensée politique russe : soit placer l’Allemagne dans sa sphère d’influence et dominer ensuite l’Europe occidentale ou alors devenir très intime avec la France pour dominer ainsi l’Allemagne et aussi l’Europe occidentale. Si l’Allemagne et la France – et c’est là le véritable ressort de toute ma politique – sont liées de façon étroite – c’est-à-dire les peuples – de telle sorte qu’aussi loin que l’on puisse voir dans l’avenir, jamais un gouvernement allemand ou un gouvernement français ne pourrait entreprendre l’établissement d’une relation particulière avec la Russie. Alors nos deux pays, la France et l’Allemagne, et l’Europe occidentale sont protégés contre une avancée nouvelle de la Russie soviétique ……………….

C’est ce qui oblige nécessairement et naturellement les deux pays à coopérer étroitement. Ceci n’est pas le cas pour l Angleterre »

Adenauer estime que l’Angleterre est loin d’être aussi menacée par la Russie soviétique que le sont l’Allemagne et la France ; il poursuit : « Au centre du problème du Marché commun et ensuite éventuellement d’une union politique, il y a toute la grande question qui n’est pas seulement de savoir comment établir de grands marchés, mais comment nous protéger contre la Russie soviétique …………………

Il y a quelques années, nous étions à quatre (24)  : de Gaulle, Eisenhower, Macmillan et moi. De Gaulle déclara alors de façon emphatique : « Je suis pour la réunification de l’Allemagne, car je ne souhaite pas qu’un beau jour les Russes se trouvent au bord du Rhin. Il disait ceci naturellement en se souciant de la France, pas par amour pour nous. Mais la politique étrangère qui repose sur les intérêts de son pays est la plus solide »

Après un plaidoyer de Jackson pour l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Adenauer reprend la parole en affirmant que de Gaulle et lui se rejoignent clairement sur un point : une éventuelle admission doit être très soigneusement analysée. « On doit aussi examiner si après l’admission de l’Angleterre au Marché commun, le Marché tel qu’il existe actuellement peut continuer à vivre ».

 

(23) La conférence des quatre puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, République Fédérale) qui s’était réunie à Paris du 19 au 21 octobre 1954 décidait l’intégration complète de la République Fédérale dans l’Occident et notamment dans l’OTAN (accords de Paris) ainsi que la fin du régime d’occupation. La note soviétique du 20 décembre 1954 prévoyait l’annulation du traité franco-soviétique de 1944 si les accords de Paris étaient ratifiés.

(24) Il s’agit de la conférence au sommet des trois puissances occidentales, avec participation de la République fédérale, qui s’est tenue à Paris du 19 au 21 décembre 1959
 

COMMENTAIRE

Le Chancelier explique et justifie les relations étroites entre la France et l’Allemagne, en partie, par la proximité d’un danger commun : la Russie soviétique. Il rappelle, exemples historiques à l’appui, le danger que représentait pour l’Allemagne, une relation particulière franco-russe. Parallèlement, il estime qu’une entente particulière entre l’Allemagne et la Russie est pour longtemps encore impossible, précisément en raison des relations étroites de l’Allemagne avec la France.

Comme souvent, le Chancelier se plait à souligner que le Général est pour la réunification de l’Allemagne, en raison de la menace soviétique. A cette occasion, il prononce une phrase qu’aurait pu signer le Général : « Mais la politique étrangère qui repose sur les intérêts de son pays est la plus solide ».

 

ENTRETIEN DU 29 JANVIER 1963

Le Chancelier reçoit K. Lachmann, rédacteur de l’US News and World Report et correspondant à Bonn. Quinze jours avant cet entretien, le Général avait tenu une mémorable conférence de presse (25) qui abordait principalement deux questions : la candidature de la Grande-Bretagne à la Communauté Européenne d’une part, le projet de force nucléaire multilatérale (MLF) de l’OTAN d’autre part. Sur le premier point, de Gaulle, sans fermer la porte, estimait que les conditions pour l’adhésion de la Grande-Bretagne n’étaient pas réunies. Sur le second, il avait prononcé un non catégorique. Cette conférence de presse avait provoqué des remous considérables dans les milieux anglo-saxons, et plus généralement dans les milieux partisans de l’intégration atlantique, notamment au sein de la commission des affaires étrangères du Bundestag.

Une semaine avant de recevoir Lachmann, Konrad Adenauer avait signé, avec Charles de Gaulle, le traité d’amitié franco-allemand à l’Elysée.

En introduction, Adenauer indique que l’idée d’un traité franco-allemand était née après la visite du Général en Allemagne (26) et qu’au fur et à mesure que le projet prenait forme, l’ambassade des Etats-Unis à Bonn avait été constamment informée.

Lachmann
: « Mais il y a eu cette conférence de presse ».

Sans réagir à cette impatiente interruption du journaliste, Adenauer poursuit son exposé sur la genèse du traité franco-allemand. Puis précise qu’il n’avait été averti ni de la date, ni de la teneur de la conférence de presse du Général.

Lachmann relance : « Maintenant, en raison des déclarations de De Gaulle, quelque chose a changé ».

Adenauer : « Je veux laisser de côté De Gaulle, pour le moment, et vous dire que je suis aussi blessé de ce qu’on a dit de la République fédérale et de moi en Amérique …........
Quand on dit à la Maison Blanche qu’il est impossible qu’à l’intérieur de l’OTAN deux membres entretiennent des rapports plus étroits, je renvoie aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne et à l’accord Polaris aux Bahamas (27) ».  

Adenauer : « Je reviens maintenant à de Gaulle. Certaines déclarations de de Gaulle à propos de la Grande-Bretagne sont à attribuer – je crois que vous le savez – aux divergences entre de Gaulle et Macmillan surgies à Rambouillet   et aux Bahamas. Immédiatement avant d’aller aux Bahamas, Monsieur Macmillan était à Rambouillet et là de Gaulle lui a demandé que l’Angleterre consacre sa force nucléaire à la défense de l’Europe. Macmillan n’a pas répondu, et n’a pas dit un mot des (fusées) Polaris, alors qu’il s’est envolé pour les Bahamas, le lendemain je crois, et qu’il a conclu l’accord Polaris. Monsieur de Gaulle s’en est senti  blessé  et estime que Macmillan aurait dû lui parler de ce projet ».

Adenauer précise  qu’il tient ces informations du Général.

Lachmann
: « Monsieur Macmillan présente cette affaire de façon quelque peu différente ».

Adenauer répond qu’il ne voit pas le motif pour lequel le Général lui aurait fait une présentation fausse de son entretien avec Macmillan. Il poursuit en observant que les propositions faites par Kennedy à la Grande-Bretagne dans le domaine des armes nucléaires étaient différentes de celles que les Etats-Unis faisaient à la France. Adenauer est convaincu qu’avec le temps l’orage engendré par la conférence de presse du Général va se dissiper.

Lachmann : « Croyez-vous que le temps permette de surmonter cette prise de position nette contre l’unité de l’Europe, contre l’admission de la Grande-Bretagne et contre la coopération atlantique ? »

Adenauer : « Tout d’abord, de Gaulle est absolument pour la coopération avec les Etats-Unis, car de Gaulle est aussi convaincu que moi que la coopération avec les Etats-Unis est nécessaire et vitale pour l’Europe comme pour les Etats-Unis. Ceci de Gaulle le reconnaît aussi bien que moi. Ne prenez donc pas cet homme pour un être stupide et borné ! C’est un homme très intelligent qui médite son affaire, qui est sensible et qui est aussi sensible à l’égard de la Grande-Bretagne ……………………….
Rappelez-vous que la Grande-Bretagne a d’abord rejeté l’adhésion à la Communauté Economique Européenne. Est-ce qu’on s’est énervé à l’époque ? »

Adenauer
: « De Gaulle m’a dit à l’époque que si une puissance comme la Grande-Bretagne pose une telle candidature (au Marché commun) on doit l’examiner sérieusement. J’ai défendu au Bundestag le point de vue selon lequel nous devions être pour l’admission de la Grande-Bretagne pour des raisons politiques (29).  

Adenauer dit avoir déclaré à de Gaulle que la République Fédérale était pour la force nucléaire multilatérale de l’OTAN et qu’elle voulait y coopérer.

Adenauer : « C’est la faute de Monsieur Luns (30) si nous n’avons pas encore l’union européenne, l’union politique. Autrement nous l’aurions eue sur la proposition de De Gaulle, à l’époque, début 1962 …. »

Lachmann : « Ce qui a particulièrement surpris, c’était cette déclaration du général de Gaulle selon laquelle l’Angleterre n’avait pas du tout sa place en Europe ».

Adenauer
: « Non, il a dit que l’Angleterre avait choisi : l’Europe ou les Polaris. C’est l’histoire des Polaris qui nous a gâché toute l’affaire …. »

Adenauer indique qu’il veut expliquer l’attitude de la France à l’égard de l’OTAN. Lorsqu’il a demandé au Général, il y e deux ans, la raison pour laquelle il retirait ses troupes de l’OTAN, le Général lui aurait répondu : « En ce qui concerne la flotte française, j’en ai besoin pour la sécurité des liaisons entre Alger et la métropole » (31) . Adenauer affirme ensuite que le Général lui aurait, à propos de « la subordination de l’armée à l’OTAN, laissé entendre que si l’on subordonnait des généraux à l’OTAN, ils vous échapperaient complètement des mains ».

 

(25) Conférence de presse tenue le 14 janvier 1963

(26) Il s’agit de la visite triomphale que fit le Général du 4 au 9 septembre 1962 au « grand peuple allemand »
(27) Macmillan et Kennedy s’étaient rencontrés du 18 au 21 décembre 1962 à Nassau (Bahamas) et avaient conclu un accord concernant l’équipement des sous-marins nucléaires britannique avec des fusées Polaris et prévoyant la participation de la Grande-Bretagne à la MLF
(28) Le Général avait reçu Macmillan à Rambouillet les 15 et 16 décembre 1962

(29) La République Fédérale a besoin de l’appui de la Grande-Bretagne dans la question de Berlin et pour la réunification de l’Allemagne. Telles sont les raisons politiques données par le Chancelier au Bundestag
(30) Ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas
(31) En mars 1959 notre flotte de Méditerranée était retirée de l’OTAN. L’interception des fournitures d’armes aux rebelles algériens, par voie de mer, réclamait aussi une surveillance maritime permanente des côtes d’Afrique du nord

COMMENTAIRE

Au moment où Lachmann s’entretient avec le Chancelier, toutes les manœuvres destinées à empêcher la signature du traité franco-allemand ont échoué. Le journaliste veut provoquer l’embarras d’Adenauer en l’amenant à se prononcer sur la conférence de presse du Général. Il sait que le Chancelier est pour l’intégration dans l’OTAN et veut le voir confirmer que la République Fédérale accepte la MLF. Or la MLF est une initiative américaine destinée principalement à créer un contre-feu à des relations étroites et privilégiées entre la France et l’Allemagne.

Le comportement de Lachmann illustre bien l’état d’esprit des journalistes anglo-saxons et de la majorité des journalistes allemands qui ne ménagent jamais le Général et s’attaquent volontiers au Chancelier « coupable » d’une trop grande proximité avec de Gaulle. L’entretien nous révèle les précautions qu’a crues devoir prendre le Chancelier vis-à-vis des Etats-Unis en informant régulièrement leur ambassadeur à Bonn des travaux préparatoires au traité de l’Elysée. Sans doute Adenauer veut-il ainsi prouver que ce traité avec la France ne signifie pas que l’Allemagne s’éloigne des Etats-Unis.

Adenauer explique, en partie, l’attitude du Général vis-à-vis de la Grande-Bretagne par le différend né entre Macmillan et de Gaulle à la suite des accords de Nassau. Il reviendra sur cette affaire, notamment dans l’entretien accordé à la presse le 15 août 1963. Pour justifier, autant que possible, l’opposition du Général à l’intégration dans l’OTAN, le Chancelier se sert d’arguments circonstanciels liés au drame algérien, comme il l’avait déjà fait dans son entretien du 15 décembre 1961.

La conférence de presse du Général a placé le Chancelier dans une position délicate. Selon sa tactique habituelle, Adenauer se sert, pour prendre la défense du Général, de tout argument disponible, sans pour autant renier ses convictions profondes.

 

ENTRETIEN DU 1er JUILLET 1963

Trois jours avant sa rencontre avec le Général, le Chancelier reçoit J.M. Hightower, correspondant diplomatique de l’Associated Press (Washington)


Hightower s’interroge, comme beaucoup d’Américains, sur l’attitude du Général à l’égard du processus de renforcement des liens entre les Etats-Unis et l’Europe et sur les buts poursuivis par de Gaulle.

Adenauer, après avoir rappelé qu’il avait parlé récemment avec Kennedy de De Gaulle et de la France, poursuit :

« A mon avis, une partie en tout cas de la presse américaine ne juge correctement ni de Gaulle, ni la situation en France. Chacun de nous (de Gaulle et Adenauer) est fermement convaincu que nous ne pouvons tenir face à la Russie sans les Etats-Unis. De cela de Gaulle est exactement aussi convaincu que moi, et de ce fait l’idée exprimée aux Etats-Unis selon laquelle de Gaulle souhaiterait que les Etats-Unis quittent l’Europe est une absurdité totale ».

Adenauer en vient alors à la situation en France :

« Vous devez distinguer la situation de De Gaulle vis-à-vis de la population civile, de la situation vis-à-vis des forces armées ». Selon Adenauer la majorité des Français a compris et approuvé les décisions du Général pour aboutir à la paix en Algérie, alors que beaucoup d’officiers ne l’avaient pas compris et étaient opposés à de Gaulle et le restent peut-être encore.

Pour Adenauer la nécessité pour le Général de bien contrôler les forces armées en raison de l’affaire algérienne expliquerait, en grande partie, son attitude vis-à-vis de l’OTAN.

Adenauer demande à Hightower de rester discret sur ce dernier point et ajoute : « Lorsque vous examinez toute la situation en France, vous ne devez pas perdre de vue que les communistes y sont très forts » (32). 

Hightower répond que les explications du Chancelier lui donnent un aperçu sur la position du Général qu’il n’avait pas auparavant. Puis poursuit : « Ceci signifie-t-il Monsieur le Chancelier, que selon vous, l’engagement de De Gaulle dans l’Alliance Atlantique et l’OTAN ne fait aucun doute ? »

Adenauer répond « oui ! » puis rejette catégoriquement l’affirmation selon laquelle il y aurait une division au sein de l’Alliance et précise : « dans un cas grave, selon moi, la force française serait totalement aux côtés de l’OTAN et contre les Russes et ceci de façon complète »

Adenauer ajoute : « L’Angleterre a sa propre force nucléaire, et personne ne s’en irrite. De Gaulle doit, vis-à-vis de son peuple et surtout vis-à-vis de son armée, être à égalité avec l’Angleterre ». Selon Adenauer c’est une raison essentielle pour laquelle le Général veut avoir sa propre force nucléaire.

Hightower avance alors l’argument selon lequel la possession de l’arme nucléaire par la France pourrait provoquer le désir de l’Allemagne d’en posséder une également.

Adenauer répond en rappelant qu’au cours des conversations de Lancaster House (33) la République fédérale avait renoncé à la fabrication d’armes nucléaires, bactériologiques et chimiques. « Nous n’avons qu’un seul intérêt, à savoir que les armes nucléaires américaines ou l’arme multilatérale fonctionnent au moment opportun, nous n’en voulons pas plus ». Adenauer conclut en affirmant : « nous n’avons pas à redouter l’arme nucléaire française ». En effet, selon lui, la crainte d’une alliance franco-russe s’est évanouie, en particulier grâce au traité d’amitié franco-allemand.

Hightower : « Vous êtes donc, Monsieur le Chancelier, d’avis que ce traité, en tant qu’instrument de réconciliation, a scellé une relation qui nous est utile à tous, qui est bon pour tous ? »

Adenauer : « Oui, c’est ce que je vous ai écrit »

 

(32) Après les élections législatives de novembre 1962, le nombre de députés communistes est passé de 10 à 41
(33) La conférence des neuf puissances qui s’est tenue à Londres du 28 septembre au 3 octobre 1954 réglait l’intégration occidentale de la République fédérale, après l’échec du projet de communauté européenne de la défense. Les conversations de Lancaster House eurent lieu le 2 octobre, dans le cadre de cette conférence.

COMMENTAIRE

A propos de la situation en France, le Chancelier revient à une confidence faite au cours d’entretiens des années 1961 et 1962. L’attitude du Général vis-à-vis de l’intégration dans l’OTAN serait, selon le Chancelier, en partie liée à son besoin de bien contrôler les forces armées françaises en raison du drame algérien. Il faut toutefois rappeler que le dernier évènement majeur ayant suivi le cessez-le-feu en Algérie est l’attentat du Petit-Clamart du 22 août 1962, et que l’argument circonstanciel du Chancelier a perdu beaucoup de son poids presqu’un an après cet attentat.

Pour Adenauer, il n’y a aucune raison de redouter la force de frappe française qui est aussi légitime que la force nucléaire britannique. Pour rassurer son interlocuteur, le Chancelier affirme que le traité de l’Elysée est bon pour l’Alliance atlantique et que l’engagement de la France à côté de l’OTAN serait total dans un cas grave.

Adenauer ne justifie la volonté de la France de se doter d’un armement nucléaire que par son désir d’être à égalité avec la Grande-Bretagne. Dans les Mémoires d’Espoir, le Général rapportant une conversation avec Kennedy en mai 1961, exprime en termes directs et simples la véritable raison pour laquelle la France veut devenir une puissance nucléaire : « C’est pour elle le seul moyen de faire en sorte que quiconque ne puisse tenter de la tuer sans risquer la mort » (M.E. p. 271).La force nucléaire américaine, censée protéger l’Europe, et dont la mise en œuvre éventuelle dépend exclusivement du Président des Etats-Unis, ne donne évidemment pas cette garantie à la République fédérale. C’est probablement la raison pour laquelle le Chancelier – qui connaît certainement cette raison de fond du Général – n’en parle pas à la presse.

 

ENTRETIEN DU 15 AOÛT 1963

Le Chancelier reçoit le journaliste américain D. Schorr (Saturday Evening Post) qui a réalisé un film sur Adenauer. Dans son ensemble le film a plu au Chancelier, mais la partie finale, qui concerne les rapports entre de Gaulle et la République fédérale ne lui a pas plu.


Adenauer : « Je vais vous répéter mot à mot ce que j’ai dit à Monsieur Fullbright (34) : de Gaulle ne vous plait pas, il ne plait pas à l’Amérique, il ne plait pas non plus à beaucoup d’Allemands. Mais l’essentiel est qu’il plaise aux Français. Ceci est évidemment juste, n’est-ce pas ? »

Schorr : « Nous le reconnaissons ».

Adenauer : « En conséquence, nous devons mesurer la valeur de cette personnalité en fonction de son influence en France. Il a à nouveau stabilisé cette France, dont l’économie se redresse ; il a rétabli son prestige. Ceci renforce, indirectement, à son tour l’Europe »

Schorr
: « La République fédérale doit-elle soutenir tout ce que fait de Gaulle ? Est-ce une bonne idée d’entretenir des relations spéciales entre Paris et Bonn ? Ainsi nous arrivons à ce que j’ai dit en conclusion du film. J’y ai donné mon opinion, à savoir que l’idée d’une relation spéciale entre Paris et Bonn ne peut demeurer »

Adenauer répond que cette relation spéciale existe « parce que nous sommes des voisins et que nous sommes exposés à la même menace » et ajoute « nous sommes bien plus menacés par les Russes que ne l’est l’Angleterre ». Il poursuit en déclarant « de Gaulle est beaucoup trop intelligent pour ne pas savoir que sans l’Amérique, l’Europe y compris la France est perdue » Pour Adenauer la politique du Général en impose à l’Amérique et que son comportement lui permet « d’obtenir des concessions bien plus importantes que s’il faisait toujours le beau, tel un chien dressé »

Adenauer souligne que de Gaulle a réduit la force du parti communiste et a évité la guerre civile.

A la demande de Schorr on en vient à la politique internationale du Général.

Adenauer indique qu’il n’y a aucune raison de s’opposer à la réalisation, par la France, d’une force de frappe, car cette force ne menace pas l’Occident. « Vous (les Etats-Unis) n’avez pas offert à la France ce que vous avez proposé à Macmillan à Nassau (35).   Vous avez répandu cette affirmation dans le monde, mais cela n’était pas vrai »

Adenauer en vient au film de son interlocuteur, en lui reprochant de ne pas avoir pris le recul nécessaire et d’avoir en quelque sorte voulu régler ses comptes avec les Français.

Répondant à la question de Schorr  sur ses plus grands succès en 14 ans  (36) Adenauer déclare : « Mes plus grands succès sont au nombre de deux. Tout d’abord j’ai réussi à gagner la confiance des Américains ….. Le deuxième succès c’est la réconciliation avec la France »

Schorr répond que le succès du Chancelier avec la France a peut être été trop grand et poursuit : « Puis vient subitement de Gaulle avec sa conférence de presse » (37).

Adenauer : « Savez-vous comment est venue cette affaire ? De Gaulle me l’a lui-même racontée. Macmillan lui rend visite et se plaint que les Américains ne veulent pas continuer à l’aider (38)  (pour les armes nucléaires). Les Américains lui avaient pourtant donné l’argent pour fabriquer ses fusées. Ensuite de Gaulle lui a dit : vous mettez alors tout le matériel à la disposition de la défense de l’Europe. Là-dessus Macmillan n’a pas répondu. Vingt quatre heures plus tard il s’est rendu à Nassau et a réclamé des fusées Polaris ». Adenauer précise que Macmillan n’avait pas parlé à de Gaulle de ce voyage et de toute l’affaire. Le Général en aurait été très fâché.

Adenauer indique qu’il a rencontré le Général huit jours après sa conférence de presse et lui a fait quelques propositions destinées à calmer l’agitation qui avait suivi.

            ………………………………………

Après une interruption d’une demi-heure l’entretien reprend.

Adenauer revient sur la rencontre de Gaulle-Macmillan en donnant quelques précisions complémentaires. Macmillan confie au Général qu’il était dans l’impasse avec les fusées Skybolt « car les Américains refusent d’en assurer le financement, contrairement à ce qu’ils avaient fait jusqu’à présent ». Là-dessus le Général aurait proposé : « Alors vous mettez toute votre expérience et tout votre matériel à la disposition de la défense de l’Europe » (Pas de réponse de Macmillan). Adenauer pense que cette proposition n’était probablement qu’un test pour savoir si les Britanniques tenaient vraiment autant à l’Europe qu’ils le déclaraient.

Adenauer : « Maintenant vient ce tapage avec l’Angleterre à propos des la Communauté Economique Européenne ». Adenauer rapporte ce qu’il a dit au Général : « On doit négocier avec l’Angleterre, et si l’Angleterre fait ce que tous (dans la Communauté) font, alors l’Angleterre doit être admise. C’est ce qu’il (le Général) m’avait déjà dit un an et demi auparavant, lorsque les Anglais se sont manifestés pour la première fois ».

Adenauer indique les propositions qu’il a faites à de Gaulle pour calmer les esprits et reprendre ensuite les négociations. Il faut selon lui que les Six réclament d’abord un rapport à la Commission, ce qui permet de gagner du temps !

Adenauer précise que l’Angleterre n’étant pas membre de la Communauté ne peut pas réclamer un rapport de la Commission. Seuls les six membres peuvent le faire.

Schorr réplique : « Comment Ehrhard (39)  et Schröder (40) pouvaient-ils alors demander que les sept réclament un rapport ? »

Adenauer : « Ils ont soutenu les Anglais ».

 

(34) Fullbright est président de la Commission de politique étrangère du Sénat des Etats-Unis

(35) Macmillan et Kennedy se rencontrèrent à Nassau (Bahamas) et conclurent un accord concernant l’équipement des sous-marins britanniques avec des fusées Polaris en remplacement des fusées Skybolt et prévoyant la participation de la Grande-Bretagne à la MLF
(36) K. Adenauer a été élu chancelier le 15 septembre1959, c’est-à-dire il y a presque 14 ans
(37) Il s’agit de la conférence de presse du Général du 14 janvier 1963
(38) La rencontre entre de Gaulle et Macmillan a eu lieu à Rambouillet les 14 et 15 décembre 1962

(39) Ehrhard est ministre de l’Economie de la République fédérale
(40) Schröder est ministre des Affaires étrangères de la République fédérale

 COMMENTAIRE
 
En critiquant la relation spéciale entre Bonn et Paris, formalisée par le traité de l’Elysée, le journaliste ne fait que refléter l’opinion générale de la presse américaine. Adenauer justifie notamment la coopération étroite entre voisins par l’existence de la même menace : la Russie soviétique. Il affirme que cette proximité politique ne compromet nullement la solidarité atlantique.

Pour expliquer partiellement les propos tenus par le Général lors de sa conférence de presse du 14 janvier, le Chancelier revient à nouveau sur les divergences entre de Gaulle et Macmillan liées aux accords de Nassau et à la dissimulation, par le Premier ministre britannique, de ses intentions.

Adenauer explique à nouveau comment il joue le rôle de médiateur ou de conseiller auprès du Général, lorsqu’il s’agit d’atténuer les tensions créées par les déclarations gaulliennes. Il avoue que, contrairement à son avis,  deux de ses importants ministres ont exaucé des souhaits britanniques. Cet exemple illustre bien la situation interne inconfortable dans laquelle se trouve le Chancelier pour la conduite de la politique étrangère. Le Général n’a pas les mêmes soucis : on voit mal une divergence de cette ampleur entre Charles de Gaulle et l’excellent Maurice Couve de Murville.

 

SYNTHESE ET CONCLUSION

Dans ses Teegespräche le Chancelier présente spontanément une image très positive de la politique intérieure du Général. Il illustre le redressement de la France avec sa nouvelle Constitution et son prestige rétabli dans le monde. Il admire la patience et la sagesse du Général dans la solution du problème algérien. Enfin, il souligne que, grâce à de Gaulle, la guerre civile a été évitée et que l’ensemble de son action politique reçoit le soutien de la grande majorité du peuple français.

La relation spéciale entre le Chancelier et le Général est très critiquée par les journalistes anglo-saxons et bon nombre de journalistes allemands qui la jugent trop étroite et craignent un partenariat inégal. Pour attaquer sa politique de solidarité avec la France, les journalistes s’évertuent à faire apparaître avec force les divergences entre de Gaulle et Adenauer, notamment, pour ce qui concerne l’OTAN, les relations avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, trois sujets intimement liés.

Les mémoires d’Adenauer prouvent que le Général a donné au Chancelier toutes les raisons de principe qui le conduisent à rejeter l’intégration au sein de l’OTAN dirigée par les Etats-Unis. Pour son explication aux journalistes il ne retient qu’un seul argument : ne pas laisser ses troupes subordonnées à une autorité extérieure à la nation, faute de quoi les généraux « vous échappent des mains » et finissent par oublier l’intérêt national. Le Chancelier croit devoir lier cette exigence aux circonstances particulières créées par le drame algérien qui a révélé des cas d’insubordination et même de complot de généraux contre le chef de l’Etat.

Adenauer se demande parfois si les Américains sont des alliés fiables et exige une réforme de l’OTAN ; il veut néanmoins que la République fédérale reste fermement amarrée à l’OTAN et à sa chaîne de commandement intégré. Pour lui, l’intégration, dès le temps de paix, est la seule façon de montrer un front uni, décidé et efficace, face au bloc de l’Est. Pour la même raison, il faut, selon lui, éviter de manifester au grand jour des divergences entre occidentaux. Le Chancelier, à cause de ces divergences d’appréciation sur le fond, ne donne que des motifs partiels et circonstanciels à l’attitude du Général vis-à-vis de l’intégration.

Comme le Général, le Chancelier estime que la Grande-Bretagne n’est pas encore prête pour entrer dans le Marché commun ou dans une future union politique européenne, notamment en raison de ses liens économiques particuliers avec le Commonwealth. Il conditionne l’admission à l’acceptation sans réserve, par les Britanniques, des conditions que doivent remplir les membres du club européen.

Le Chancelier justifie, en partie, l’attitude du Général vis-à-vis de la Grande-Bretagne par des divergences entre de Gaulle et Macmillan à Rambouillet et la conclusion entre Kennedy et Macmillan des accords de Nassau. Ces accords ne sont pourtant que l’illustration de la situation du Royaume-Uni en tant qu’allié préféré, en fait vassal privilégié des Etats-Unis. Ainsi, le Chancelier ne tire pas les mêmes conclusions que le Général de la situation unique de la Grande-Bretagne par rapport aux Etats-Unis, et donc à part au sein de l’OTAN.

Aux journalistes qui mettent en doute la fidélité du Général à l’Alliance, le Chancelier répond qu’en cas grave le Général serait le plus solide pilier et que l’Alliance pourrait compter sur l’engagement total des forces françaises à côté des alliés. Il ajoute que le Général s’est montré ferme vis-à-vis des Soviétiques dans la crise de Berlin, alors que les Anglo-saxons étaient enclins aux concessions.

Le Chancelier rapporte ses efforts de médiation et les conseils – parfois couronnés de succès – qu’il donne au Général pour atténuer les remous que peuvent créer des déclarations gaulliennes un peu rudes.

La réconciliation avec la France et le traité de l’Elysée qui la concrétise, l’évanouissement du spectre d’une alliance franco-russe qui en résulte, constituent les principaux sujets de satisfaction du Chancelier.

On ne peut qu’admirer le talent du Chancelier dans la conduite des Teegespräche. Il utilise une tactique éprouvée pour répondre aux questions pièges. D’un entretien à l’autre, on observe une bonne cohérence de ses propos. Adenauer a un certain goût pour l’anecdote et un penchant pour le concret. En raison de la forme de ces entretiens et des confidences qu’on pouvait éventuellement y recueillir, les thés du Chancelier étaient sans doute très appréciés des journalistes.