EDITORIAL PAR
MARC FOSSEUX

Les témoignages sont venus des responsables au niveau le plus élevé comme des simples combattants de l’intérieur et de l’extérieur, et ils ont porté aussi bien sur la libération de Paris et celle de la Bretagne, que sur les maquis de Provence, les combats du Vercors, la marche de la 2ème D.B. Les documents... D.B.

 

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Le général de Gaulle et les Etats-Unis, par Paul-Marie de La Gorce

 

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Espoir n° 136 : "De Gaulle et les Etats-Unis" (septembre 2003)

Analyse paru dans le N°136 - septembre 2003

 

"De Gaulle et les Etats-Unis"

 

 

On n'en finira jamais, sans doute, de s'interroger sur les relations entre le général de Gaulle et les États-Unis. Rien de plus normal : ce fut, d'un bout à l'autre, pour lui, l'un des acteurs principaux qu'il rencontra sur la scène du monde. Mais si nombreuses que soient déjà les contributions à l'histoire de cette époque et au problème des rapports franco-américains, et justement en raison de leur diversité, de leurs contradictions, on peut essayer, en introduction aux témoignages d'acteurs très informés de la politique étrangère française que l'on trouvera ici, d'ordonner les réflexions et les discussions autour de quelques interrogations principales. Le comportement du général de Gaulle envers les États-Unis fut-il déterminé par des préventions ou des sentiments personnels ? Ce comportement a-t-il nui à la France et à ses intérêts ? A-t-il changé suivant les circonstances, de sorte qu'il s'agirait d'une succession d'attitudes différentes sans logique ou continuité ? Et quelle ligne de conduite, s'il y en eut une, a-t-elle inspiré le général de Gaulle dans sa politique jusqu'à la conduire à ses conséquences les plus rigoureuses et à ses prolongements les plus spectaculaires, comme on l'a vu à mesure des années où il fut à l'Élysée ?

Le fait est là : comme en témoigne Pierre Maillard dans l'article publié dans ce numéro, nulle part, dans les discours ou les écrits du général de Gaulle, antérieurs à 1940, pendant ou après la guerre et sous la Ve République, on ne trouve d'hostilité envers ce qui est américain. Tout au contraire, c'est plutôt quelque admiration qu'il exprime à de nombreuses reprises, par exemple dans son article sur la mobilisation industrielle en Amérique pendant la Première Guerre mondiale ou pour le rôle que les États-Unis vont jouer dans le nouveau conflit, et qu'il annonce déjà en 1940 et pour leur formidable capacité à se transformer alors en une très grande puissance stratégique et militaire. Mais le fait est, aussi, que le général de Gaulle voit dans leur politique quelques-uns des traits ordinaires d'une puissance plus forte que toute autre et qui pouvait ou même voulait imposer les solutions qu'elle préfère, pénétrée de l'idée que sa « destinée manifeste » est de faire prévaloir ses idéaux, ses conceptions, sa manière de faire, en même temps que ses intérêts. Tout en s'efforçant inlassablement, comme l'étude de François Kersaudy le montre, de faire comprendre et admettre par les États-Unis et leur président, Franklin Roosevelt, le rôle et la mission de la France libre et de la Résistance française, il ne manque pas à l'occasion, de dévoiler ce qui lui parait être l'essence des démarches américaines employant au besoin, comme on le sait, les termes d'« hégémonie » ou même d'« impérialisme ». Mais rien ne le détourne jamais de l'intérêt primordial qu'il accorde à la puissance américaine.

De ce fait, le contraste est profond entre ce que l'expérience des années 1940-1944 lui a enseigné, et ce que croyait la plupart des Français. On a souvent dit ou écrit que le général de Gaulle exagérait les possibilités de la France après sa libération et après la victoire et que les ambitions qu'il avait pour elle étaient excessives et donc illusoires, tandis que les Français, dans leur ensemble, étaient plus réalistes : c'est plutôt le contraire qui est vrai. C'est dans l'opinion publique que l'on se faisait souvent beaucoup d'illusions sur l'aide, nécessairement américaine, qu'apporterait automatiquement les libérateurs, parés de toutes les vertus, et, disait-on amis désintéressés d'une France en détresse. Le général de Gaulle, pour sa part, venait de livrer, durant quatre ans, une lutte exténuante pour faire admettre la France comme État allié, mais indépendant. Il avait vu l'acharnement de la politique américaine à vouloir imposer, jusqu'au bout, une administration militaire alliée dans les territoires libérés, après avoir recherché presque partout des arrangements avec les hiérarques du régime de Vichy. Il avait constaté que Churchill lui-même, malgré l'admiration qu'il conservait pour le courage du fondateur de la France libre, finissait par suivre les orientations proposées par Roosevelt – bien qu'il n'ait pu savoir, comme le prouvent les archives publiées depuis, à quel point les deux hommes avaient tenté de se débarrasser de lui. C'est dire qu'il ne pouvait se faire aucune illusion sur la suite.

Un nouvel épisode le confirma encore quand les gouvernements anglais et américain décidèrent enfin de reconnaître officiellement le gouvernement provisoire de la République française, le 23 octobre 1944. Donnant à ce geste une présentation évidemment fausse, le gouvernement américain fit savoir que le général Eisenhower, commandant en chef des troupes alliées, avait « transféré ses pouvoirs au gouvernement provisoire », ce qui ne correspondait nullement à la réalité. C'est dire que l'on était encore loin de relations cordiales et positives, entre une France libérée et une Amérique plus incontestablement victorieuse que toute autre. Que celle-ci ait voulu, comme l'Union soviétique, tenir la France à l'écart de la conférence de Yalta, que le général de Gaulle ait refusé l'invitation de Roosevelt à le rencontrer à Alger, bien que l'état de santé du président américain aurait pu justifier qu'il l'accepte, n'améliorèrent évidemment pas ces relations. La position de la France en fut-elle affaiblie et ses objectifs compromis ?

Au contraire, elle obtint alors toute une série de succès. Dès la visite que Churchill fit à Paris, à partir du 10 novembre 1944, il fit savoir que la France aurait une zone d'occupation en Allemagne et surtout qu'elle était admise désormais à la Commission consultative européenne là où, avec les Américains, les Soviétiques et les Britanniques, le sort de l'Europe serait débattu. Ces résultats furent confirmés et amplifiés à Yalta. Malgré les réticences de Staline et de Roosevelt, il fut décidé que la zone d'occupation française en Allemagne serait prise sur les régions prévues pour les États-Unis et la Grande-Bretagne, que la France ferait partie de la Commission de contrôle alliée chargée de gérer l'ensemble des problèmes allemands et, de plus, que, dans la future Organisation des Nations Unies, la France aurait un siège permanent au Conseil de sécurité à l'égal des autres grands vainqueurs de la guerre : États-Unis, Angleterre, Russie et Chine. Au jour de la capitulation allemande à Reims, le général Sevez représenta la France et le général de Lattre de Tassigny fut signataire de l'armistice, à Berlin, au même rang qu'Eisenhower, Montgomery et Joukov. À la conférence de Postdam, les décisions prises à Yalta furent suivies d'effet.

 

La France allait participer au Conseil de contrôle interallié et à tous les comités qui ni dépendaient, y compris à la « Kommandatura » qui allait fonctionner à Berlin. Elle prendrait part aux réunions des ministres des Affaires étrangères qui prépareraient les futurs traités de paix et discuteraient de l'avenir de l'Allemagne. Les États-Unis, l'Union soviétique et la Grande-Bretagne avaient proposé à la France d'être également puissance invitante à la conférence de San Francisco où serait fondée l'Organisation des Nations Unies, mais le général de Gaulle préféra garder la liberté de proposer des amendements au projet de charte déjà élaboré _ pourtant, la France obtint, dès le début de la conférence, qu'il n'y ait plus, dorénavant, que les réunions « à cinq » entre membres permanents du Conseil de sécurité, disposant d'un droit de veto, c'est-à-dire avec elle-même et la Chine comme avec les États-Unis, l'Union soviétique et l'Angleterre. Elle fit admettre que le principe de sécurité collective, proclamé par la charte, n'exclut pas le maintien d'alliances défensives, que les mandats confiés par la Société des Nations après 1919 – c'est-à-dire pour elle le Cameroun et le Togo – restent en vigueur jusqu'au moment où ces territoires accéderaient à l'indépendance. Elle parvint même à faire accepter le français comme langue officielle de l'Organisation, à l'égal de l'anglais, du russe, du chinois et de l'espagnol, et qu'il soit la seule langue de travail avec l'anglais. Puis, à la fin de l'année, que Paris soit le siège de l'UNESCO. Dans le climat international créé par la défaite de la France en 1940 et dans l'état de détresse où elle se trouvait en 1945, c'était un résultat inespéré.

Pas davantage les désaccords politiques franco-américains ou franco-britanniques à propos du Levant ou de la frontière italienne par exemple, ne compromirent les relations économiques de la France avec ses alliés, qui avaient pour elle une importance primordiale. Après le remboursement à l'Angleterre de toutes ses avances à la France libre, un nouveau crédit de 100 millions de livres, porté à 150 millions, fut ouvert par Londres à la France, mais à remboursement très rapproché. Le Canada lui accorda un crédit de 253,4 millions de dollars canadiens. Un accord avec Washington, conclu dans le cadre du prêt-bail, avait prévu un crédit de 1 675 millions de dollars pour des matières premières, produits pétroliers et denrées alimentaires, dont tout ce qui n'aurait pas été livré avant la fin de la guerre serait payé en 30 ans à faible taux d'intérêt, et un autre de 900 millions de dollars payés par un acompte d'un cinquième, le reste étant réglé aux mêmes conditions. La fin du prêt-bail, décrété par le président Truman, obligea à trouver un autre arrangement qui accorda à la France 'un crédit de 316 millions de dollars puis, en décembre 1945, un nouveau crédit de 550 millions en même temps que la valeur du Franc était réajustée. Tous ces accords se référaient aux engagements que le général de Gaulle avait fait prendre par la France à la conférence de Bretton Woods pour la libéralisation future des échanges et la convertibilité des monnaies, et c'est bien dans cette voie qu'on allait s'engager jusqu'à la fin du siècle, surtout après que la convertibilité du Franc fut établie quand il revint au pouvoir en 1958.

Au fond, on comprenait, de part et d'autre, les intérêts communs des deux pays. Les États unis, pour rétablir un certain équilibre en Europe, ne pouvaient faire autrement que d'aider au relèvement de la France qui, après la destruction de l'Allemagne, était, de beaucoup, le principal État continental européen, et la France, quel que fût l'avenir des relations entre les alliés du temps de guerre, savait qu'elle ne trouverait de soutien majeur à son relèvement économique qu'aux États-Unis. La rencontre entre le général de Gaulle et le président Truman, à partir du 22 août 1945, en témoigna. Le général de Gaulle savait que des désaccords surgiraient à propos du problème allemand. Ses conceptions, à cet égard, étaient dictées par le passé – la nécessité d'assurer à l'avenir la sécurité de la France – par le présent – la destruction de l'État allemand et la division du pays – et par l'avenir – la réconciliation des deux peuples et l'incorporation progressive des anciens « pays » allemands, fédérés entre eux, dans un ensemble européen dont il avait déjà esquissé les contours publiquement et à plusieurs reprises. Dans l'immédiat, les principales thèses françaises portaient sur le Rhin, pour que l'ouest de l'Allemagne demeure contrôlé par les États d'Europe occidentale, sur la Ruhr, qui ne devait plus servir d'arsenal à une éventuelle puissance militaire allemande, et sur la Sarre, dont le rattachement économique à la France devait servir au paiement des réparations allemandes.

 

Tout le discours tenu par le général de Gaulle au président Truman tendit à montrer que les thèses françaises étaient acceptables par les États-Unis – ce que Truman reconnut aussitôt pour la Sarre -, qu'elles prévoyaient des évolutions progressives et ménageaient une réconciliation future. Pour la Rhénanie, par exemple, le général de Gaulle précisa que son occupation ne serait prévue que « pour un certain temps » et que si l'histoire obligeait « à prendre des mesures voulues pour que la menace germanique ne reparaisse jamais », il ne s'agirait pas d'imposer un règlement que l'on maintiendrait indéfiniment. « Notre intention, dit-il, n'est certes pas de pousser le peuple allemand au désespoir. Au contraire, nous entendons qu'il vive, qu'il prospère et, même, qu'il se rapproche de nous. Mais il nous faut les garanties. Je vous ai précisé lesquelles. Si, plus tard, il se révèle que nos voisins ont changé de penchant, on pourra revenir sur les précautions initiales. » Le reste alla dans le même sens. Truman, à l'inverse de Roosevelt, ne vit pas d'objection à ce que la France revienne en Indochine, dès lors que son interlocuteur lui dit clairement que ce n'était pas pour y rétablir l'ancien régime colonial. Plus encore, ce dernier déclara sans ambages qu'à son avis, pour les pays d'Asie et d'Afrique, « l'époque nouvelle marquerait leur accession à l'indépendance, réserve faite des modalités qui seraient forcément variables et progressives. »

La rencontre de Gaulle-Truman, dont beaucoup d'historiens ont probablement minimisé l'importance et la signification, montre comment le général de Gaulle concevait les relations franco-américaines en un temps où il savait combien serait important le soutien des États-Unis pour le relèvement économique de la France, tout en restant vigilant sur le maintien de l'indépendance française. Car il était alors attentif à ne pas s'engager exclusivement dans la compétition que l'on voyait apparaître entre les États-Unis et l'Union soviétique. Sans perdre de vue la différence fondamentale entre les régimes français et soviétique, ni la parenté qui existait au contraire sur ce plan entre la France et les États-Unis, il discernait évidemment la menace qu'un système où le monde se partagerait en deux blocs ferait peser sur l'indépendance de la France. Nombreux sont alors ses propos où il se réfère au rôle indépendant que la France, à son avis, doit jouer. Mieux qu'à tout autre moment, on le vit lors de la crise qui l'opposa au parti communiste, ne voulant pas que les ministres des Affaires étrangères, ou de l'Intérieur, ou de la Défense, en proviennent. Il eut alors l'occasion de dire que la France, entre l'Amérique et la Russie, devait être « un lien et non pas un enjeu », et de préciser dans un message public du 17 novembre 1945, la politique qu'il fallait mener : « une politique française d'équilibre entre deux très grandes puissances, politique que je crois absolument nécessaire pour l'intérêt du pays et même pour celui de la paix. » Ce que François Mauriac commentait ainsi dans le Figaro du 19 novembre : « Osons dire tout haut ce que tous pensent tout bas, que Charles de Gaulle s'éloigne et la France devient le champ clos où deux géants s'affronteront ».

Cette position, le général de Gaulle allait-il la maintenir quand il fonda le RPF ? On put encore le croire quand, le 7 avril 1947, il en annonça la naissance à Strasbourg : « notre planète, disait-il (...) présente deux masses énormes, toutes deux portées à l'expansion, mais entraînées par des dispositions essentielles différentes et, du même coup, par des courants idéologiques opposés (...) Dans une pareille situation, placés là où nous le sommes, le maintien de notre indépendance devient pour nous le problème brûlant et capital (...). Il implique que nous nous appliquions à refaire l'Europe afin qu'existe, à côté des deux masses d'aujourd'hui, l'élément d'équilibre sans lequel le monde de demain pourrait peut-être subsister (...) mais non point respirer et fleurir dans la paix ». Mais tout, par la suite, en fut marqué tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. L’appel à la vigilance, le souci de préserver la cohérence de l'ancien Empire colonial, la volonté affichée d'accroître l'effort de défense, le sombre jugement porté sur l'avenir d'un monde qui semblait au bord d'une troisième guerre mondiale : tout en procédait. Ce pessimisme, le général de Gaulle en fit part à bien des interlocuteurs. Il est vrai que, selon lui, les États-Unis et l'Union soviétique, alternativement, auraient eu apparemment intérêt à déclencher des hostilités sans en saisir l'occasion. Mais, chez lui, un certain pessimisme historique le portait souvent à durcir ses propos, dans le ton et dans le fond, au risque d'apparaître trop résigné aux hypothèses les plus sombres.

 

Mais alors même qu'il situait ainsi son langage et son action, il ne renonçait nullement à la défense rigoureuse des intérêts de la France tels qu'il les concevait. Ainsi s'opposa-t-il carrément aux accords de Londres de juin 1948 qui créait la République fédérale d'Allemagne, tant il lui semblait inacceptable que l'on ait cédé tous les gages qu'il avait obtenus au lendemain de la guerre sans les contreparties nécessaires, à son avis, pour le règlement de l'ensemble du problème allemand. De même fut-il constamment critique à l'égard des dispositions d'ordre stratégique et militaire prises par le commandement américain en Europe, allant, dans son appel pour les élections de juin 1951, jusqu'à cette apostrophe impitoyable : « Nos alliés atlantiques n'envisagent pas, en cas d'invasion, de couvrir le territoire du géocontinent (...) ainsi, la nation risque d'être, un jour, envahie par ses adversaires, dominée par ses alliés, démolie par tout le monde ».

Mais ce ton ne dura pas. Ce qu'il avait pressenti, au moins jusqu'au début de 1947, des risques majeurs, pour l'indépendance de la France, de son intégration dans un bloc constitué sous l'égide de la guerre froide, il le voyait confirmé par les évènements, et bien au-delà de ce qu'il avait craint. Le paroxysme en fut la signature des traités créant la Communauté européenne de défense qui supprimait l'armée française – excepté pour l'Outremer – elle incorporait dans une armée européenne elle-même intégrée dans l'Organisation militaire atlantique placée sous un commandement américain. C'est sur ce terrain décisif que le général de Gaulle allait engager l'une des plus importantes batailles de sa vie, la dernière qu'il livra avant plusieurs années de silence et son futur retour au pouvoir. Sur ce terrain, il s'opposa ouvertement, passionnément, à la politique américaine qui s'était alors identifiée à l'adoption du projet de Communauté européenne de défense.

Décidément, le temps était venu pour h France de s'engager en faveur d'un changement majeur dans les relations internationales, où elle retrouverait son indépendance, jouerait son rôle, cesserait de s'aligner toujours sur le bloc dirigé par les États-Unis, et serait à nouveau « un lien et non pas un enjeu ». Le général de Gaulle s'exprima à plusieurs reprises en ce sens, de 1953 à 1955. Il se prononça contre l'application des traités de Londres et de Paris sur le réarmement de l'Allemagne tant qu'on n'aurait pas cherché un règlement commun de son destin avec l'Union soviétique. Il proclama que « c'était à h France » de proposer la conférence « au sommet » des quatre anciens vainqueurs de la guerre qui se tint à Genève en 1955 et, envisageant le changement qu'entraînerait une détente dans les relations entre l'Est et l'Ouest, il affirma que « de toutes les nations, c'est la France qui a les meilleures raisons de favoriser le changement ». Après le paroxysme de la guerre froide, c'était bien Entretien à l'hôtel Mati dans la ligne des années où il avait exercé le pouvoir que le général de Gaulle se situait.

Au moment où il revint aux affaires, l'analyse qu'il faisait de l'état du monde allait inévitablement l'opposer aux conceptions qui inspiraient alors la politique américaine. Il s'en est expliqué lui-même dans ses Mémoires d'Espoir. Il exclut, désormais, que l'Union soviétique « entreprenne de marcher à la conquête de l'Ouest », d'abord en raison de la solidité économique et politique retrouvée par les pays d'Europe occidentale, du fait aussi de la précarité qui caractérise les régimes de l'Europe de l'Est et surtout parce que la parité nucléaire qui s'est établie entre l'Amérique et la Russie leur interdit, en pratique, de s'affronter directement sous peine de destruction mutuelle. Dès lors, rien ne justifie plus que la France se soumette au système des blocs où elle a perdu son indépendance : tout, au contraire, justifie qu'elle le conteste et le mette en cause en forgeant de nouveaux rapports avec les pays du camp de l'Est, d'abord l'Union soviétique, mais avec la Chine aussi, et qu'elle mette un terme à son intégration dans le bloc militaire atlantique en restaurant l'indépendance de sa politique vis-à-vis des États-Unis.

Dès son premier entretien avec le secrétaire d'État américain, John Foster Dulles, le 5 juillet 1958, le général de Gaulle entendit celui-ci décrire le monde comme exclusivement marqué par la confrontation Est-Ouest, y compris au Proche-Orient, en Afrique ou en Asie, et en déduire que l'Europe devait accepter, pour sa défense « régionale », des armes atomiques tactiques qui dépendraient du commandement de l'OTAN. En réponse, il présenta sur l'ensemble des sujets évoqués une thèse exactement contraire qui l'inspira toujours par la suite, comme Pierre Maillard en témoigne plus loin. Il refusa en particulier le déploiement d'armes atomiques tactiques en France, à moins qu'elle n'en ait le contrôle complet – ce que les États-Unis, naturellement, ne voulaient pas. Et il mit en garde contre une intervention occidentale au Liban où l'armée américaine s'apprêtait à débarquer pour y imposer, contre d'éventuelles visées nassériennes, le maintien en place du président Chamoun, ce qu'il jugeait dangereux et peut-être impossible. L’intervention américaine eut lieu, le Proche-Orient connut de nouvelles tensions, la révolution irakienne du 14 juillet 1958 montra que cette crise pouvait prendre plus d'ampleur encore.

 

Bref, le général de Gaulle décida de s'appuyer sur les évènements survenus durant cet été 1958, pour lancer une offensive diplomatique en vue de la réforme de l'Alliance atlantique et de son fonctionnement. Ce fut l'objet du mémorandum adressé au président Eisenhower en septembre et qui, pour l'essentiel, prévoyait que les grands problèmes internationaux seraient traités par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, y compris pour les questions stratégiques et nucléaires. Au général Gelée, chargé de porter ce référendum à Washington, il dit : « Ils ne l'accepteront pas ». Et le futur secrétaire général de la présidence de la République, Geoffroy de Courcel, qui en fut témoin, comprit aussitôt que le général de Gaulle ne s'attendait pas à une réponse positive et qu'il s'agissait simplement de préparer, diplomatiquement, l'édification d'une force nucléaire nationale et l'adoption par la France d'une autre stratégie que celle de l'OTAN et d'une autre politique que celle suivie jusque-là. La suite fut marquée par l'amabilité toujours conservée des relations entre Eisenhower et le général de Gaulle, que confirment les notes prises et publiées ici par le diplomate Jean Béliard, interprète durant le voyage que ce dernier fit aux États-Unis en avril 1960, mais l'échange de correspondance entre eux révélait leur désaccord fondamental. Et il en alla de même quand John Kennedy devint à son tour président.

Leur rencontre, du 31 mai au 2 juin 1961, fut d'abord marquée par la crise de Berlin : le gouvernement soviétique voulait que les Occidentaux soumettent leurs communications avec l'ancienne capitale allemande au contrôle des autorités de l'Allemagne de l'Est pour les amener à reconnaître ainsi leur existence, et le général de Gaulle jugeait inutile d'en discuter et de chercher à négocier puisque l'on n'acceptait pas ses exigences, tandis que Kennedy parlait de trouver une « solution acceptable » bien qu'il ne fit, ni alors ni plus tard, de propositions concrètes en ce sens. Après quoi, leurs entretiens portèrent sur le Sud-Est asiatique et l'Afrique où le président américain persistait à ne voir que des fronts » entre l'Est et l'Ouest, alors que le général de Gaulle le mettait en garde contre toute intervention militaire américaine au Laos et estimait que chaque problème africain était spécifique et appelait des solutions différentes...

Ces épisodes ne faisaient que confirmer l'analyse que le général de Gaulle avait faite à son retour au pouvoir. Le système des blocs avait entraîné, consolidé, renforcé la prépondérance absolue, politique et militaire à la fois, des États-Unis sur le bloc qu'ils dirigeaient. C'était une hégémonie. Le général de Gaulle, durant la guerre, avait à plusieurs reprises employé le mot dans ses notes et sa correspondance : il allait en user publiquement désormais. La France, pour préserver son indépendance, devait d'abord échapper à cette hégémonie et lui résister. Le terrain sur lequel engager cette bataille serait inévitablement celui de la défense. Toute politique militaire d'un État, en effet, doit être corollaire de sa politique étrangère. Pour les gouvernements de la IVe République, l'essentiel étant l'affrontement entre l'Est et l'Ouest, ils en conclurent que les forces françaises devaient être intégrées dans l'ensemble des forces occidentales, c'est-à-dire dans l'Organisation militaire atlantique dirigée par un commandement américain, et les guerres que la France faisait outre-mer s'inscrivaient dans la perspective de l'affrontement général entre l'Est et l'Ouest. Le général de Gaulle entendait mener une politique radicalement différente, partant d'une analyse opposée : il voulait mettre en cause le système des blocs, il donnait l'indépendance à seize nouveaux États, considérait comme essentiel l'avènement international des pays du Tiers Monde et voulait faire de la coopération avec eux l'un des axes de sa politique. Il ne croyait pas que les pays communistes formeraient toujours un bloc unique et prévoyait que le camp de l'Est se disperserait sous le choc des réalités nationales et des oppositions entre États, ce dont la France devrait tirer les conséquences.

Un changement si radical impliquait le choix d'une autre stratégie. Il avait été préparé par des mesures limitées prises dès après le retour du général de Gaulle au pouvoir : l'arrêt immédiat d'une coopération franco-allemande — comme aussi franco-israélienne - qui aurait pu aboutir à faire accéder l'Allemagne à l'arme atomique. La suspension de toute négociation sur le déploiement en territoire français des fusées américaines à moyenne portée Thor et Jupiter, puis le retrait des forces navales françaises de Méditerranée du contrôle de l'OTAN. Après quoi suivit, en janvier 1960, le premier essai français d'une arme nucléaire, prévu du reste par le gouvernement de Félix Gaillard en avril 1958. Enfin, c'est le 3 novembre 1959, à l'École militaire, que le général de Gaulle définit la doctrine française de dissuasion nucléaire que l'on peut résumer très simplement. L’indépendance du pays supposait un système de défense indépendant. Il devait reposer sur une capacité de frappe immédiate et permanente contre tout agresseur qui s'en prendrait aux intérêts vitaux du pays et alors à des destructions inacceptables pour lui. Cette capacité ne pouvait provenir que du feu nucléaire. Et la France, à l'âge nucléaire, pouvant être attaquée de partout, devait pouvoir riposter partout au moyen d'une arme atomique capable de frapper tous azimuts, « ou que ce soit sur la terre ».

Cette stratégie française qui allait être maintenue, envers et contre tout, durant toutes les décennies suivantes, et sous tous les présidents de la Ve République, s'opposait radicalement à la stratégie de « riposte graduée » que les responsables politiques et militaires américains avaient imaginée. Puisqu'ils ne pouvaient plus garantir la défense de leurs alliés par la menace d'une frappe nucléaire massive sur l'Union soviétique, puisqu'ils seraient alors menacés d'une frappe identique sur leur territoire, ils avaient proposé le déploiement et l'emploi éventuel d'armes nucléaires à courte ou très courte portée qui viendraient en renfort, en complément ou en remplacement de forces conventionnelles que les alliés des États-Unis devraient accroître en même temps. Le gouvernement français, à l'inverse, jugeait que c'était là faire par avance de l'Europe de l'Ouest un vaste champ de bataille à la fois conventionnel et nucléaire et n'y voyait qu'une raison de plus pour se dégager de la stratégie choisie par les États-Unis. Il n'y avait donc aucune convergence possible entre les choix français et américain. C'est dire qu'il n'y avait aucune chance pour que la France accepte les propositions que l'administration Kennedy lui fit pour la détourner de sa stratégie nationale de dissuasion nucléaire.

 

Ce fut d'abord un projet de force nucléaire « multilatérale » composée de sous-marins équipés de la fusée américaine Polaris, servis au besoin par des équipages mixtes sans qu'aucune nationalité puisse dépasser 40 % de leurs effectifs, dont le contrôle et les plans de tir seraient communs, mais dont les États unis, par le mécanisme des systèmes de décision, garderaient la direction suprême. Une force « multinationale » comprendrait les sous-marins nucléaires britanniques équipés des fusées américaines et « des forces américaines au moins égales », l'ensemble étant rattaché à l'OTAN. La France était invitée à intégrer son effort nucléaire dans l'un ou l'autre de ces deux systèmes. Elle s'y refusa naturellement.

C'est dans cette perspective qu'il faut situer la position prise par la France lors de la crise de Cuba et la ramener à ses proportions, dans le cours général de la politique extérieure choisie et menée par le général de Gaulle.

Celui-ci, dès son retour au pouvoir, avait décidé que la France ne participerait en aucun cas à l'embargo sur les échanges avec Cuba que les États-Unis voulaient faire accepter par leurs alliés et, sur ce point, sa position ne varia jamais. En revanche, il jugea que, face à l'installation de missiles soviétiques à moyenne portée sur le sol cubain, Kennedy avait raison de réagir et d'exiger leur retrait : sa connaissance de l'Histoire et son expérience personnelle l'avaient convaincu que les zones d'influence sont l'une des données ordinaires des relations internationales et qu'il était en quelque sorte naturel que les États-Unis considèrent leurs abords, et plus généralement, peut-être, l'ensemble de l'Amérique du Nord, comme le domaine de leur influence. Mais à aucun moment, il ne crut qu'il pouvait en résulter un conflit mondial : les États unis, en cas d'épreuve de force, auraient eu sur place une supériorité militaire écrasante, et il n'y avait aucun risque que l'Union soviétique se lance dans une aventure démesurée pour conserver une position aussi lointaine et précaire. Du reste, il apprécia que Kennedy ait offert à Khrouchtchev une issue pour sortir de la crise sans trop de dommages, puisque Cuba ne serait pas envahie ni Castro renversé. Mais il apprit aussi, peu après, que les États-Unis retiraient leurs fusées Thor et Jupiter d'Italie et de Turquie et que c'était apparemment en contrepartie du retrait des missiles soviétiques de Cuba. Et il remarqua que les positions américaines avaient été prises sans aucune concertation avec l'Europe.

Un an plus tard, en tout cas, il lui sembla que ne pouvait être retardée plus longtemps l'échéance d'un retrait des forces françaises de l'Organisation militaire atlantique où elles étaient intégrées. Pour que cette décision capitale ne devienne pas l'un des enjeux des polémiques et affrontements qui allaient inévitablement accompagner la campagne pour l'élection présidentielle de décembre 1965, et qu'au contraire elle soit prise de manière à être appliquée sans entraves et à devenir manifestement irréversible, le général de Gaulle attendit sa réélection. Après quoi, il n'y avait plus aucune raison de tarder davantage. Le 21 février 1966, il constatait une fois de plus, lors d'une conférence de presse, l'incompatibilité évidente entre « la volonté qu'a la France de disposer d'elle-même (...) et une organisation de défense où elle se trouve subordonnée ». Le 24 février, l'Élysée adressait au quai d'Orsay une première directive sur la décision qui allait être prise. Le 7 mars, Maurice Couve de Murville remit à l'ambassadeur américain Charles Bohlen une lettre manuscrite du général de Gaulle au président Johnson. Il lui annonçait que la France, sans dénoncer le traité instituant l'Alliance atlantique, avait décidé « de recouvrer sur son territoire l'ancien exercice de sa souveraineté, actuellement entamée par la présence permanente d'éléments militaires alliés ou par l'utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l'OTAN. » États-majors, services et forces de l'OTAN avaient un an pour évacuer leurs 30 bases militaires, leurs 27 000 soldats et leurs 37 000 employés civils.

 

Par la suite, des arrangements pratiques furent pris pour normaliser les rapports entre la France et le commandement atlantique : l'oléoduc qui traversait la France d'ouest en est pour rejoindre l'Allemagne resterait en service, le système d'alerte aérienne NADGE continuerait de fonctionner puisque c'était un système commun et non un commandement intégré, et un accord d'état-major, signé le 22 août 1967, stipula qu'en cas de guerre, les forces françaises pourraient être rattachées au contrôle opérationnel du commandement allié en Centre-Europe, si la France en décidait ainsi, et tout en restant sous l'autorité supérieure du président français, le chef des armées. Au total, l'ébranlement de l'Organisation militaire atlantique fut pour celle-ci le plus grave choc qu'elle n’ait jamais reçu. Et on ne pouvait imaginer démonstration plus claire de la volonté d'indépendance de la France, ni mise en cause plus radicale du système des blocs, ni geste plus significatif de ce que de Gaulle voulait.

L'histoire de la politique étrangère française, dont les prolongements ultérieurs sont analysés plus loin par l'ambassadeur Gabriel Robin, menée tant qu'il fut à l'Élysée, et plus précisément après le règlement de l'affaire algérienne, n'est, au fond, que le prolongement de l'analyse qu'il faisait à l'origine sur la nocivité et la précarité à la fois du système des blocs, et des décisions qu'il prit pour mettre un terme à la soumission de la France au bloc occidental et pour rétablir son indépendance face à l'hégémonie que les États-Unis y exerçaient. C'est suivant la même analyse et avec la même détermination qu'il entendait, en effet, modifier les rapports entre la France et l'Union soviétique, spéculer sur la dissociation future du bloc de l'Est, y contribuer peut-être en donnant l'exemple de la primauté accordée partout et envers tous aux réalités nationales.

Il en parla ouvertement lors de la deuxième conférence de presse qu'il tint après son élection à la présidence de la République. Il y dévoila sa conviction qu'un vaste changement n'allait pas manquer de se produire en Union soviétique et dans les autres pays communistes : les dirigeants soviétiques, tirant les conséquences de la parité nucléaire entre la Russie et les États-Unis, en concluraient à la nécessité d'aménager la paix ; le peuple russe voudrait et revendiquerait à l'avenir une vie meilleure et plus de libertés et le régime soviétique devrait un jour en tenir compte ; les peuples d'Europe de l'Est, même par des voies différentes, chercheraient à s'émanciper ; et, par-dessus tout, le camp communiste était promis à un inévitable éclatement, tant étaient grandes les différences d'intérêts, de conception et d'expériences historiques entre la Chine et la Russie. Cette analyse s'inspirait au fond de la plus profonde des convictions qu'eut toujours le général de Gaulle : la pérennité des réalités nationales, la précarité des idéologies. En pleine guerre froide déjà, le 25 février 1951, il décrivait les idéologies comme « passagères et mortelles ». Et en 1959, revenu au pouvoir, il assurait que tous les régimes, « n'importe lesquels », « sans exception », étaient destinés à disparaître. Il l'avait écrit dans les premiers tomes de ses Mémoires de Guerre : « Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes n'ont qu'un temps. Le communisme passera. »

Mais en cette année 1959, il rompait ainsi avec les dogmes, les tabous, les rigidités de la guerre froide, et en un temps où la mode intellectuelle voulait que rien ne compte que l'affrontement suprême des idéologies, il souleva un raz de marée de sarcasmes. On jugea folle la prévision d'une divergence future entre l'Union soviétique et la Chine. On déclara archaïque et attardé ce qu'il avait dit sur la primauté des nations. De ce fait, les oppositions, à l'intérieur comme à l'extérieur, ne pouvaient être que violentes et constantes à la politique qu'il allait mener au-delà des crises et des secousses qui se succédèrent depuis la crise de Berlin, entamée en 1958, jusqu'à l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, en août 1969, en passant par l'échec prématuré de la conférence « au sommet » de 1960. Ce fut un long chemin, amorcé dès la conférence de presse de 1959 alors que la crise de Berlin battait son plein, par les propos par lesquels le général de Gaulle reconnut publiquement l'intangibilité de la frontière Oder-Neisse séparant l'Allemagne de la Pologne.

 

La prolongation de la guerre d'Algérie joua longtemps un rôle de frein à un changement qui s'accéléra ensuite et culmina lors du spectaculaire voyage que le général de Gaulle fit en Union soviétique, à partir du 20 juin 1966 et qui le porta, au-delà des périples traditionnels, par Moscou, Leningrad, Kiev et Stalingrad jusqu'à la cité réservée à l'élite de la science russe, Akademgored jusqu'à Baïkonour, « Cosmodrome » où il fut le premier étranger à être accueilli et assista au lancement d'un satellite. Les points d'accord entre la France et l'Union soviétique s'étaient alors multipliés : sur les frontières allemandes, le refus de tout armement nucléaire de l'Allemagne, la neutralité du Laos, la condamnation de la guerre américaine du Vietnam et des projets économiques et scientifiques portant sur le lancement d'un satellite français, l'adoption du procédé Secam de télévision en couleurs, ou une usine de montage d'automobiles commandée à la régie Renault. Cette politique porta désormais un triple nom : « détente, entente et coopération ». En réalité, elle avait eu pour but de mettre en cause le système des blocs et pariait sur la dissociation future du bloc de l'Est. Le général de Gaulle avait joué, ici, un rôle de brise-glace. Dans les brèches qu'il venait d'ouvrir, bien d'autres allaient s'engager avant que l'Histoire, plus tard, ne confirme ce qu'il avait pensé du destin final du bloc de l'Est.

La politique « à l'Est » menée par le général de Gaulle fut peut-être la plus significative de ses conceptions : le dialogue nouveau avec la Russie marquait une rupture avec le système des blocs, les relations établies avec la Chine furent le geste le plus porteur d'avenir et des plus audacieux au point de susciter les réactions indignées et véhémentes de l'ambassadeur américain à Paris Charles Bohlen auprès du secrétaire général de l'Élysée Étienne Burin des Roziers, et les voyages en Pologne et en Roumanie furent des appels à la conscience nationale retrouvée et au retour espéré à l'indépendance. Mais ce n'en fut pas le seul champ d'action. Et il n'est pas exagéré de dire que dès à partir du début des années soixante, l'action extérieure du général de Gaulle, inspirée par les concepts de nation et d'indépendance, s'est déployée sur la scène du monde. On en prendra pour exemple les cinq directions où elle s'est le plus fortement engagée : l'Afrique, l'Asie, les Amériques, le Proche-Orient, la monnaie.

En décolonisant en vingt mois toute l'Afrique noire française et Madagascar, le général de Gaulle avait voulu, comme il l'a dit, transformer des rapports de domination en rapports de coopération. Les accords passés avec les nouveaux États – suivant des dispositions et des pratiques qui n'étaient pas destinées à rester telles quelles – ne visaient pas seulement à renforcer leur indépendance et à préserver un certain rôle de la France : on sait qu'ils se rattachaient à un dessein plus large, qui était le développement de l'ensemble des peuples pauvres. Il est significatif qu'en pleine crise de Berlin, en 1959, il se soit publiquement indigné des « dangereuses histoires » que les grandes puissances entretenaient entre elles alors que, disait-il, « les deux tiers des habitants de la terre mènent une existence misérable ». Mais il s'agissait en même temps d'un choix mettant en cause l'ensemble des relations internationales. Il s'en est expliqué, comme on l'a vu avec le président Kennedy dès l'été 1960, rejetant, contrairement à celui-ci, l'idée que l'Afrique soit ou doive devenir un nouveau champ de bataille entre l'Est et l'Ouest. Et l'occasion s'offrit, quatre ans plus tard, de confirmer catégoriquement et publiquement ce choix : le 14 août 1964, des avions américains transportent des armements à destination de l'ancien Congo belge, en pleine crise interne, à partir d'aérodromes français, en application des règles de l'OTAN ; un communiqué fut publié le jour même par l'Élysée, définissant la position française et condamnant formellement toute intervention au Congo.

Impossible aussi de ne pas voir l'action du général de Gaulle en Asie comme champ d'application de sa vision des réalités nationales et de la volonté d'indépendance des peuples. Ce retour de la France en Asie s'est fait, avant tout, par l'établissement et le développement de relations avec la Chine populaire, et on en a dit la portée et la signification. Mais il s'est manifesté aussi par la position qu'elle a prise face à la guerre américaine au Vietnam à partir du communiqué du Conseil des ministres du 29 août 1963 jusqu'à des appels répétés à des négociations politiques – qui finirent par s'ouvrir à Paris en mai 1968 – en passant par le spectaculaire discours de Phnom Penh. Les avertissements du général de Gaulle et ses constantes condamnations du comportement des États-Unis ont vu leur bien-fondé si durement confirmé par les événements que l'on est tenté souvent d'en parler comme allant de soi : ce n'était pas le cas, loin de là. La plus grande puissance économique et militaire de l'Histoire était engagée dans cette guerre. Le régime du Nord Vietnam pouvait susciter dans l'ensemble du Vietnam réserves et même hostilité. Le régime du Sud avait reçu les apparences de l'indépendance. Le fondement de la position prise par le général de Gaulle fut qu'au-delà des données particulières du problème, il a pensé qu'à partir du moment où une intervention étrangère, même écrasante, tenterait d'imposer une solution, une résistance nationale s'y opposerait et qu'elle deviendrait assez profonde, vigoureuse et tenace pour défier le rapport des forces, sans parler des aides extérieures qu'elle finirait par recevoir. Même assuré des milliards de dollars et des immenses quantités d'armes venant des États-Unis, le régime dépendant de cette intervention étrangère n'y survivrait pas. Au Vietnam aussi, la réalité nationale, en effet, devait prévaloir.

Il est profondément révélateur que le général de Gaulle ait voulu étendre le champ d'application de cette vision du monde et de la politique qu'il en déduisait à l'ensemble de l'Amérique latine. Rien ne l'y obligeait, personne ne l'y a incité. Non que l'influence de la France y ait été nulle : mais elle était d'ordre philosophique et culturel, rien d'autre, ou presque. Il y vit, au contraire, le théâtre de changements futurs où la France avait quelque chose à dire et, peut-être, à faire. II le dit à André Malraux, choisi et envoyé à dessein comme précurseur : « Nous ne pouvons admettre, répéta celui-ci, une colonisation de l'esprit par les États-Unis et l'URSS... La France propose de faire ensemble et dans l'égalité le miracle dont l'Amérique latine et la vieille Europe ont besoin ». Quand il fit ses deux périples, au Mexique et en Amérique du Sud, avec un exemplaire retentissement populaire, ce fut pour le redire inlassablement. Au Pérou, il salua « le mouvement général qui porte les peuples par-dessus les idéologies et les hégémonies dans la voie du développement moderne ». Au Chili, il évoqua « la coopération dans le respect de l'indépendance de chacun... [et le] rejet des hégémonies ». En Uruguay, il affirma : « la paix du monde ne doit pas dépendre de la lutte entre les deux géants ». Et, plus synthétiquement à André Malraux : « La France, c'est le recours ».

Un épisode violent lui permit de mettre cette politique en pratique. A Saint-Domingue, après une longue période de dictature conservatrice, Juan Bosch, élu président en décembre 1962, vint faire part de sa volonté d'indépendance et de réforme au général de Gaulle et en obtint l'aide de la France. Il fut renversé en septembre 1963 par un coup d'État, certainement appuyé par les services américains, mais ses partisans reprirent le pouvoir en avril 1965. Le président Johnson fit alors débarquer un corps expéditionnaire pour rétablir la dictature militaire. La France réagit. Le général de Gaulle condamna publiquement, le 26 mai, cette « intervention étrangère » et son représentant aux Nations Unies fit voter une résolution imposant un cessez-le-feu, entraînant ensuite le départ des troupes américaines. Sa politique s'était révélée efficace. Une longue période suivit où les dictatures conservatrices se répandirent même où la démocratie semblait bien implantée, comme au Brésil, en Argentine, au Chili, en Uruguay, tandis que des mouvements révolutionnaires se répandaient en Bolivie, au Pérou, en Colombie, au Venezuela, en Amérique centrale : mais la démarche spectaculaire entreprise par le général de Gaulle résonna comme un appel que les peuples latino-américains auraient suivi s’ils en avaient eu la liberté ; et qu'ils commencèrent à suivre plus tard quand les tournants de l'Histoire le leur auront permis.

Au Proche-Orient aussi, le général de Gaulle voulait que la France revienne, après que la guerre d'Algérie et, beaucoup plus encore, la guerre de Suez, en aient ruiné les positions anciennes. Ses premières décisions illustrèrent bien la façon dont il concevait ce retour. Ce fut d'abord le coup d'arrêt immédiat à la coopération nucléaire franco-israélienne d'où, écrivit-il, « un beau jour peuvent sortir des bombes atomiques » en Israël, après quoi il fallut plus de temps pour mettre un terme à l'extrême intimité entre états-majors français et israélien. Mais, simultanément, il établit avec le Premier ministre David Ben Gourion des rapports personnels à la fois étroits et francs : « Vous symbolisez, lui dit-il, en votre personne, la merveilleuse résurrection, la renaissance, la fierté et la prospérité d'Israël ». Celui-ci assurait qu'Israël était le seul véritable allié des Occidentaux du Proche-Orient, demandait qu'il joue ce rôle en Afrique et en Asie, où la guerre froide se prolongerait, et dénonçait en l'Égypte du colonel Nasser le principal allié de l'Union soviétique. C'était exactement le contraire de ce que le général de Gaulle pensait et voulait. De plus, au même moment, il entamait un rapprochement délibéré avec l'ensemble des États arabes. Logiquement, quand la crise du printemps 1967 annonça la guerre, il en adjura les protagonistes de ne pas ouvrir les hostilités. Quand Israël s'y décida, il en condamna clairement l'initiative en même temps qu'il suspendait toute livraison d'armes. Ce qui atteignit exclusivement l'armée israélienne équipée surtout en matériels français.

L'engrenage implacable de la guerre et de ses interminables séquelles allait justifier, bien plus encore qu'on ne pouvait le penser, ses avertissements et ses appréhensions. Il parut alors emporter par une vague de pessimisme face à la tragique accumulation des conflits qui, du Vietnam au Proche-Orient, ébranlaient le monde « l'esprit et le fait de la guerre s'étendent à nouveau sur le monde » dit-il à ses ministres au Conseil du 21 juin. Il diagnostiqua en tout cas l'affirmation pathétique du fait national palestinien et l'impitoyable engrenage auquel il allait être inévitablement conduit : « Israël ayant attaqué, s'est emparé en six jours de combat des objectifs qu'il voulait atteindre. Maintenant il organise, sur le territoire qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme ».

Si les positions prises par le général de Gaulle sur le Proche-Orient furent celles qui lui valurent les plus âpres critiques, la démarche qu'il entreprit à propos du système monétaire international fut peut-être la plus audacieuse et la plus novatrice. On sait que ce système, fondé au lendemain de la guerre et qui eut longtemps des effets positifs sur la libéralisation des changes et des échanges, se caractérisait par « l'étalon de change-or » qui permettait d'utiliser le dollar autant que l'or comme instrument de réserve. Les États-Unis, dont la monnaie était, à ce titre, acceptée par tous les autres États, pouvaient ainsi se dispenser de toutes les règles ordinaires de l'équilibre de leurs paiements extérieurs, sans devoir régler leur déficit sur le propre stock d'or, et en ne tenant compte que de leurs propres besoins. La tentation était donc grande pour l'administration américaine d'entretenir le déficit de la balance des paiements des États-Unis sans précaution pour les conséquences qui en résulteraient et dont l'essentiel était le développement progressif puis irrésistible, de l'inflation internationale.

Sur la scène du monde, les démarches entreprises par le général de Gaulle, si diverses ont-elles été, obéissaient, au fond, à la même et forte logique. Défendre son indépendance ne peut être un exercice solitaire : il implique d'être solidaire des nations qui cherchent aussi à conquérir, consolider ou préserver leur indépendance. Résister aux hégémonies oblige, pour y réussir, à y résister partout. Tant il est vrai que la force d'une politique est aussi dans sa cohérence.

C'est ce qui était en train de se produire quand le général de Gaulle, sur les conseils de Jacques Rueff, intervint pour en dénoncer les dangers dans sa conférence de presse du 4 février 1965. Il le fit en termes qu'il voulut mesurés, prenant pour but « un système international souple et adapté à l'expansion rapide des échanges de notre temps » et proposant que le noyau en soit l'étalon-or en raison de sa pérennité et de sa neutralité. Mais, comme il le dit plus tard à son conseiller économique Alain Prate : « J'ai proposé l'or, mais j'aurais pu accepter autre chose à condition d'adopter un étalon indépendant des mesures anglo-saxonnes ». Là était le coeur du problème. Et tous les compromis qu'il fit proposer avaient, en effet, le même véritable but : mettre fin à ce qu'il appela « les privilèges exorbitants du dollar ». C'était assez pour susciter les oppositions véhémentes et farouches qui firent échec à toute réforme du système en place et ouvraient la voie à la cascade des crises monétaires qui allaient suivre.