L’histoire du Grand Paris : un chantier en cours

Article paru dans le N°160 - Printemps 2010
"L’histoire du Grand Paris : un chantier en cours" Par Thibault Tellier
Thibault Tellier*
L’histoire du Grand Paris : un chantier en cours, Espoir n°160, printemps 2010
La discussion en 2009 à l’Assemblée nationale du projet de loi sur le Grand Paris a constitué une nouvelle étape dans la construction politique de la région-capitale (1) . Ce projet dont l’un des objectifs majeurs est de permettre de doubler, en quinze ans, la croissance de la région Ile-de-France et susciter la création de 800 000 à 1 million d'emplois, a fait, et fera encore, sans nul doute, l’objet de très vifs débats. Au cours de ceux-ci, les références historiques n’ont pas manquées, à commencer par celle, classique, du baron Haussmann et de sa vision autoritaire pour le développement parisien au cours du Second Empire. Certains observateurs voient en effet dans le projet animé par Christian Blanc une manière pour l’État d’imposer ses vues en manière d’aménagement et d’urbanisme. Selon l’une des équipes d’architectes en lice pour le concours, il convient justement d’oublier « l'urbanisme d'État » et de « s'affranchir de l'ombre d'Haussmann » (2). La référence historique peut en effet permettre de mieux resituer les enjeux au regard d’une histoire tumultueuse dont les origines lointaines renvoient à Etienne Marcel et à ses velléités émancipatrices vis-à-vis de l’État médiéval en cours de construction.
L’histoire de Paris et de sa région a fait l’objet, depuis plusieurs années, de nombreux travaux qui ont contribué à renouveler en profondeur l’historiographie consacrée à ces questions (3) . Les questions urbaines ont été, à l’exemple des travaux récents d’Emmanuel Bellanger, revisitées sous l’angle des cultures politiques et des constructions des identités territoriales (4) . Le dossier qui est présenté ici fait le point sur un épisode essentiel de la fabrication historique du Grand Paris, à savoir la mise en place durant l’exercice du pouvoir suprême par le général de Gaulle des organismes destinés à organiser politiquement et administrativement la région parisienne. L’anecdote est célèbre mais mérite d’être encore une fois rappelée : survolant précisément la région parisienne en hélicoptère aux côtés de Paul Delouvrier, le Général aurait demandé à ce dernier de mettre de l’ordre dans ce b…
* Maître de conférences à l’Université de Lille III – Charles de Gaulle
(1) Le projet de loi a été examiné en première lecture à l’Assemblée nationale les 24 et 26 novembre 2009.
(2) Cité par Christine Garin, « Le Grand Paris dans l'ombre d'Haussmann », Le Monde, 8 novembre 2009.
(3) Pour une approche générale, on se reportera en particulier au texte d’Emmanuel Bellanger, Annie Fourcaut et Matthieu Flonneau, « Aux origines historiques du Grand Paris », paru dans l’ouvrage collectif Paris sous l’œil des chercheurs, Paris, Belin, 2008.
(4) Emmanuel Bellanger, Naissance d’un département et d’une préfecture dans le 9-3, Paris, La Documentation française, 2005.
De cet ordre intimé au grand commis de l’État serait né le schéma directeur de la région parisienne. Quoique plaisant, cet épisode n’en révèle pas moins une réalité qui est encore d’actualité : c’est effectivement au cours de la seconde moitié des années 1960 que le gouvernement dirigé alors par Georges Pompidou organise ce que l’on appellerait aujourd’hui la gouvernance métropolitaine (5). Après la création en 1961 par l’équipe de Michel Debré du district de la région parisienne, Roger Frey, ministre de l’Intérieur, reçoit la mission de mettre fin à l’organisation territoriale qui depuis 1790 avait consacré l’existence du département de la Seine. La loi du 10 juillet 1964 apparaît fondamentale en proposant la création de six nouveaux départements. Comme le souligne Emmanuel Bellanger dans sa contribution à ce numéro thématique, cette loi constitue une rupture majeure dans l’histoire des institutions parisiennes et des politiques publiques locales. Les débats qui sont ici analysés démontrent les logiques politiques qui sont alors à l’œuvre. Le débat ne vit pas s’affronter une gauche unie contre une droite censée l’être tout autant. En réalité, l’article montre en quoi une coalition d’élus locaux se mobilisa en opposition à ce qui apparaissait contre une décision arbitraire de l’État, destinée avant tout affaiblir le pouvoir local. De ce point de vue, la position du Parti communiste, beaucoup moins hostile à la loi que la SFIO, apparaît quelque peu paradoxale. Le parti de Maurice Thorez comprend ce qui peut retirer, sur le plan électoral, de la nouvelle donne. Le Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme créé en 1965 est la suite opérationnelle de la loi 1964. Il organise les conditions de création de ce que l’on appelle alors les centres nouveaux, destinés à desserrer l’étau démographique dans lequel se trouve Paris et sa périphérie.
Dans l’article que nous propose Frédéric Theulé, il restitue la genèse de la constitution des villes nouvelles de la région parisienne jusqu’à la loi dite Boscher de 1970. Ici également, l’État gaullien aura contribué à façonner la morphologie de la région parisienne telle qu’elle existe encore aujourd’hui. On suivra tout particulièrement les efforts déployés depuis 1959 pour inciter les communes d’Ile de France à fusionner. Des Sivom aux villes nouvelles, il s’agit de susciter une organisation plus rationnelle du maillage communal. A la lecture de l’article, il semble difficile de ne pas faire de concordance avec la réforme territoriale que le gouvernement actuel propose aux élus locaux. Frédéric Theulé montre en quoi le gaullisme originel suggère une lecture neuve du territoire basée avant tout sur l’intercommunalité, remettant ainsi en cause le rapport de force traditionnel entre les municipalités et leurs syndicats communautaires. Cette vision connaitra aussi ses détracteurs. Dès 1959, une fronde des élus locaux, y compris gaullistes, s’organise, en particulier au sein de l’Association des maires de France, pour s’opposer au dessein du gouvernement. Mais de ce point de vue, l’avenir, si on peut le dire ainsi, semble être du côté du Pouvoir en place. Il est donc également nécessaire, comme le fait Matthieu Flonneau dans son texte, d’interroger la réalité des décisions prises au miroir de la modernité qui caractérise les années 1960. Dans le cas présent, l’enjeu de la mobilité apparaît essentiel. Alors qu’il pourrait n’être qu’une question laissée à l’organisation administrative, la création du boulevard périphérique parisien consacre au contraire, comme le souligne Matthieu Flonneau, le rapport que la capitale doit entretenir avec la modernité. La construction de la région parisienne moderne répond ainsi à la volonté du général de Gaulle de faire de la région parisienne une région-monde alors même que le passé colonial de la France semble déjà loin. L’enjeu de l’organisation des transports et de la mobilité qui en découle devient primordial dans la définition d’une politique urbaine innovante pour l’Ile de France. La définition d’une nouvelle modernité en passe également par la recherche de meilleures conditions de vie pour tous ceux qui vivent dans les centres urbains réalisés depuis la fin des années 1950, principalement sous la forme de grands ensembles. L’étude des décisions qui ont été prises à l’égard de l’évolution du logement social dans la seconde moitié des années 1960 a également contribué à la mise en œuvre d’une nouvelle politique urbaine francilienne. L’article de Thibault Tellier montre que l’appréhension des phénomènes de ségrégation et de relégation est très tôt perçue par les autorités compétentes et qu’une réponse politique est dès lors envisagée par Albin Chalandon, ministre de l’Équipement depuis 1968. Ce dernier et ses collaborateurs craignent surtout une détérioration des rapports sociaux au sein des nouveaux ensembles urbains comme un certain nombre d’études menées par des équipes de sociologues l’ont montrés. La vision gaullienne en matière d’urbanisme passe aussi par une redéfinition large des cadres sociaux de l’habitat. Celle-ci doit notamment s’incarner par un accès facilité des populations les plus modestes aux HLM ainsi que par la promotion de la vie sociale collective.
(5) Voir à ce sujet le dossier consacré au Grand Paris dans la revue Urbanisme, sept. oct. 2009.
Les problématiques urbaines n’apparaissent pas, au premier abord, comme essentielles dans la pensée du général de Gaulle. Les références à ces questions ne sont effectivement pas essentielles dans ses Mémoires d’Espoir. Les contributions rassemblées ici montrent pourtant qu’il convient de nuancer très sensiblement cette affirmation. L’organisation administrative et politique de la région parisienne, telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, est encore très largement redevable de la manière dont le général de Gaulle en a défini l’esprit il y a de cela maintenant près d’un demi siècle. Si des hauts fonctionnaires comme Paul Delouvrier ou bien encore Maurice Doublet, préfet de la Seine puis de la région parisienne, ont joué un rôle très important dans la naissance de la nouvelle région parisienne, il n’en reste pas moins que le général de Gaulle s’est également personnellement investi dans ce qui lui apparaissait devoir incarner l’un des symboles de la modernité française. De ce point de vue, il sera intéressant de poursuivre la réflexion avec la manière dont le successeur de Charles de Gaulle à l’Elysée en 1969 poursuivra la réflexion et l’action (6). Enfin, l’analyse de la vision gaullienne des questions relatives au Grand Paris conduit à élargir le propos en la resituant dans la recherche d’une réforme de l’État telle qu’elle apparaît effective depuis 1962. L’affirmation de l’État comme le conçoit le général de Gaulle induit la recherche d’une efficience accrue de l’administration publique (7). L’étude de l’invention du Grand Paris au cours des années 1960 dépasse donc très largement les frontières de la région parisienne. Ce dossier, pour lequel je remercie la revue Espoir d’en avoir accepté la publication, a donc pour objectif de s’interroger sur la manière dont le général de Gaulle et ses collaborateurs ont façonné, de manière durable, un modèle de gouvernance rationalisée pour la région parisienne mais aussi pour la France.
(6) En 2010, sous l’égide de l’Association Georges Pompidou et des Archives nationales, doit paraitre une étude dirigée par Philippe Nivet et Matthieu Flonneau consacrée au Grand dessein parisien de Georges Pompidou.
(7) Philippe Bezes, Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Paris, PUF, 2009.













