Un dîner chez le général de Gaulle (9 novembre 1944), par Daniel-Rops
Impression singulière que de retrouver chef d’État, maître de la France, un homme avec lequel je me sentais de plain-pied il y a cinq ans. Sur quel plan situerait-il nos relations ? A vrai dire, l’idée ne m’était pas venue un instant que je puisse le retrouver autre que je l’avais connu. En toute occasion où je l’ai vu jadis, la qualité qui, en lui, m’a toujours frappé est son absence totale d’emphase, sa complète simplicité. Ce grand orgueilleux n’a aucun goût pour les vanités du succès : rien ne se trouve à sa mesure qui ne soit plein de la sereine certitude de la grandeur personnelle.
Le carton nous était arrivé dimanche 5 novembre. « Dîner à la villa ». Aucune adresse. Au ministère de la Guerre , l’officier d’ordonnance nous renseigne. Il s’agit d’une de ces grandes villas qui sont bâties dans le bois de Boulogne, en lisière du boulevard Richard Wallace, près de la porte de Madrid. Le choix est heureux. Cet isolement et cette discrétion lui conviennent : il eût pu prendre aussi bien Matignon ou l’Élysée. En me faisant ces remarques, j’avais l’arrière-pensée que cette simplicité même n’était pas exempte d’intentions.
De la même façon, le jour de son entrée dans Paris, en août, il descendit à pied les Champs-Élysées et, à Lyon, la rue de la République. Intention sans doute, volonté bien arrêtée de ne pas laisser la moindre prise au soupçon de prétendre au pouvoir personnel . Mais ce plan certainement conscient coïncide si parfaitement avec le plus spontané de son attitude, que nul ne pourrait marquer où cesse la simplicité naturelle et où commence le contrôle de soi sur soi.
Simplicité, voilà le mot qu’il faudrait écrire à chaque ligne pour rapporter les impressions de cette soirée. Tout est simple. L’entrée dans ce parc pas très grand, où seul un planton courtois renseigne plus qu’il ne contrôle. Le cadre général de cette assez vaste villa, aux murs nus, aux meubles convenables (Mobilier national, certainement) mais sans richesse excessive. Cette table où les assiettes sont de faïence bourgeoise, où les verres ne sont que deux, où un seul maître d’hôtel assure le service, aidé d’une femme de chambre. Détail révélateur : le Général à table, se fait servir le dernier, après le plus humble des hôtes ; le chef d’État cède devant la politesse du maître de maison.
Nous arrivons à 8h 20, Madeleine et moi, dans la voiture de R. Denis, directeur de Neuilly-Résistance : tout heureux et fier, il n’a voulu laisser à quiconque le soin de nous conduire. Les hommes doivent être en veston (moi veston noir, pantalon rayé, cravate bordeaux), les femmes en robe longue (Madeleine jupe noire longue, tunique brillante d’étoffe de vair). Dans le hall, nous sommes accueillis par un jeune capitaine de spahis marocains, G. du Pavillon , environ 30 ans, beau regard sympathique. André Siegfried et Madame André Siegfried arrivent un instant après nous, et nous nous serrons la main avant d’entrer au salon.
Madame de Gaulle, environ 47-48 ans, un air de grande réserve, distinguée, plutôt timide et même un peu gauche. Leur fille aînée, 20 ans, mince et jolie dans une robe bleu pastel qui semble imperceptiblement de coupe étrangère : faite à Londres. Il y a là déjà le général Pechkoff, ambassadeur auprès de Tchang Kaï-chek, beau visage d’officier, aux yeux très brillants, nombreuses décorations sur la poitrine, une manche vide. Un grand jeune homme en civil, nommé Fouchet (je crois) qui arrive de Moscou où il est à l’ambassade. Deux minutes après, Pierre Brisson, le directeur du Figaro (ce qu’on ne croirait vraiment pas à le voir).
A 8 h 35, le Général arrive. Il est en petite tenue kaki, sans aucune décoration : rien qu’une petite croix de Lorraine sur le dolman. Deux étoiles aux manches. Chaque fois que je l’ai vu, sa taille m’a toujours frappé, et aussi cette curieuse disproportion de la tête, qui est assez petite, avec le corps magnifique. Il n’a guère changé en cinq ans : cependant le cerne sous les yeux s’est accentué et le visage s’est quelque peu creusé. Il fait le tour de l’assistance, en commençant par les femmes, puis Pechkoff, Siegfried, Brisson, moi. « Cher ami, cela me fait plaisir de vous revoir après tout ce temps ». A travers le salon, il s’adresse à Madeleine dans le silence : « Madame, je n’oublie pas que j’ai eu l’honneur de faire votre connaissance à votre table, il y a déjà bien longtemps. La dernière fois que je vous ai vue c’était il y a … ». Il hésite : « Cinq ans… Ah ! C’est vrai, cinq ans. A Pâques 1940… ». L’arrivée de Palewski son chef de cabinet, (un peu « oriental », ce secrétaire d’hommes politiques : l’air intelligent) et l’on annonce : « Madame est servie » (et non « le Général » : rien vraiment de Boulanger .)
La salle à manger est aussi simple que le salon. On s’étonne presque de trouver les murs si nus : le Mobilier national n’a-t-il donc pas quelques bonnes peintures ? Grande salle ovale. Nous sommes douze. En partant du Général, à sa droite : Madame Siegfried, moi, le capitaine du Pavillon, Palewski, général Pechkoff (à gauche de Madame de Gaulle), Madame de Gaulle, André Siegfried, Mademoiselle de Gaulle, capitaine Fouchet, Pierre Brisson, Madeleine (à la gauche du Général). Repas très simple, mais bon : consommé, bouchées à la reine, gigot d’agneau, savarin. Un seul vin, bourgogne rouge d’année convenable .
Gaulle semble, au début du repas, assez fatigué. Il a parlé cette après-midi à l’Assemblée consultative. Il ne parle qu’à voix assez basse, souvent même presque en aparté, à destination de ses voisins, Madeleine surtout. Vers le milieu du repas il s’anime un peu plus. La conversation se cantonne à des sujets généraux. Madame Siegfried lui pose des questions sur le charbon, le ravitaillement. On vient à parler du métro : je lui cite un mot que j’ai entendu [d’un employé] l’avant veille, comprimant dans le wagon, avec beaucoup de gentillesse, vingt voyageurs en surnombre. Il s’est écrié : « Faites cela pour de Gaulle ! » Cela le fait sourire : il ajoute : « Pour moi, ils feraient mieux de ne pas monter en surcharge ». L’extraordinaire entassement du métro semble l’étonner : « Il y a des moments où vous n’arriveriez pas à y pénétrer ! » lui dit Madeleine.
La conversation passe à Pechkoff, Fouchet et Palewski qui parlent de leurs voyages. Le général Pechkoff arrive de Tchoung-King et raconte ses souvenirs de Chine avec enthousiasme, l’immensité du pays, la beauté du Bassin Rouge. L’ambassade soviétique qui occupe une manière de château-fort où aucun Chinois ne pénètre : les Russes y ont leurs écoles, leur hôpital, jusqu’à un théâtre. Fouchet raconte quelques souvenirs de Moscou. Il a aperçu Staline à une représentation du vieux ballet de Gisèle : « La salle était si pleine de policiers que je ne pouvais pas mettre ma main à ma poche pour sortir mon mouchoir sans qu’un regard inquisiteur ne me suive… ». Comme le capitaine Fouchet vient de dire : « Staline est très petit de taille : quand on le photographie, c’est toujours par-dessous, de bas en haut… », André Siegfried s’écrie : « Comme c’est curieux, je me le représentais grand ! » - « Pourquoi ? » demande Gaulle. Comme André Siegfried ne répond rien tout de suite : « Je vois : c’est à cause de sa grosse moustache ».
André Siegfried parle de l’Amérique : « C’est curieux, chaque fois qu’une guerre européenne éclate, je me trouve en Amérique : j’y étais le 4 avril 1914, j’y étais encore en septembre 1939. - Jamais deux sans trois ; nous serons prévenus ! lui dis-je. - Retournez-y maintenant, c’est plus sûr", ajoute de Gaulle. - Mais je n’en aurais pas le temps. - Oh, bien sûr que si, tout le temps, mon cher maître, tout le temps ». On continue sur l’Amérique. Siegfried a un peu tendance à faire un cours : c’est intelligent, mais vaguement solennel. Gaulle semble s’en amuser. « Est-ce que Roosevelt a toujours son célèbre sourire ? - Vous appelez cela un sourire ? » dit le Général avec cet air légèrement gouailleur qu’il prend volontiers. La conversation dévie de nouveau vers la Russie. Le Général se penche vers Madeleine : « Vous avez remarqué que tous les voyageurs qui parlent de la Russie racontent toujours les mêmes choses ? » - C’est peut-être, suggère ma femme, qu’ils n’en savent pas plus les uns que les autres ? » Il se met à rire : « C’est bien ce que je pense : ils ne savent rien ni les uns ni les autres ».
Tout le dîner se passe ainsi. Un bref échange de mots, drôle, entre Palewski et Gaulle. On vient de parler de la libération des peuples, etc. André Siegfried et Brisson ont dit quelques phrases un peu convenues, très de circonstance. Palewski, entre haut et bas, à travers la table : « Il va être bientôt temps de rouvrir une souscription pour la libération des Poldèves ». Le Général a attrapé le mot au vol et, sur le même ton : « N’en doutez pas, ils doivent avoir leur Front National ». Je suis seul à surprendre la phrase et je ris : le Général me jette un regard de coin, comme quelqu’un qui a fait une bonne blague…
On se lève de table. Au moment où l’on sert le café et les cigares, le Général me prend par le bras et m’emmène dans un coin du salon, exactement à l’opposé du canapé où Madeleine est assise à côté de Madame de Gaulle. Il me fait asseoir, insiste même pour que je prenne un fauteuil, ce que je refuse. Il me questionne très amicalement sur les livres que j’ai écrits depuis quatre ans, sur ce que je fais en ce moment. Je le retrouve vraiment tout à fait tel que je l’ai connu il y a huit ans, dans le salon du colonel Mayer, ou quand il venait me voir au moment où La France et son armée allait paraître dans « Présences » ; j’oublie totalement que je parle au président du gouvernement français. Principaux sujets évoqués, la question des évêques que certains « résistants » veulent un peu trop vigoureusement épurer ; Mgr Dutoit d’Arras . « Ce n’est pas grave, dit-il, cela se tassera. Mais il faut que Mgr Valerio Valeri s’en aille. – Pourquoi ? Parce qu’il était avec Pétain ? Il était déjà avec Daladier ? – Quand même ! Il ne faut pas se moquer du monde. Il a joué un trop grand rôle à Vichy. D’ailleurs, c’est l’opinion du cardinal Tisserant, lui aussi : il vient d’arriver à Paris. Vous le connaissez ? - Oui, il m’a fait visiter le Vatican en 1934. C’est un homme bien. Il comprend ».
Politique intérieure : « Tous mes embêtements me viennent du même côté. C’est comme cela depuis Alger. Les communistes ne jouent qu’un jeu, celui de leur parti. - Mais n’avez-vous pas l’impression qu’ils sont en train de perdre la partie ? - Entièrement. Ils ont raté deux fois leur coup. La première, le 19 août : ils ont eu envie de prendre le pouvoir et c’est pourquoi ils ont déclenché tout avant les ordres. Mais je suis arrivé et ma présence a tout cristallisé autour de moi. - L’incident de Notre-Dame a achevé de vous faire une auréole. – (Rire) - C’était une tartarinade de ces messieurs. Je suis sûr que c’est eux qui ont tiré sur les toits pour essayer de jeter le trouble. Ils ont encore manqué le coche une seconde fois depuis. S’ils avaient un sentiment : nous avons été les héros de la Résistance, mais maintenant nous nous éclipsons, nous laissons la parole au peuple libre, les braves bourgeois auraient voté pour eux sans malice. Mais maintenant ils s’isolent dans la nation et, en février, ils ne seront pas les plus forts ».
Nous parlons de la presse. Je lui signale que l’excès de journaux de gauche et d’extrême gauche le déséquilibre : « Je m’en aperçois. Aussi, à mesure que le papier arrivera, on rétablira l’équilibre. Le Paris-Presse de Philippe Barrès va paraître et Le Temps va ressortir sous le nom de Monde, mais avec le même esprit ». On reparle des journaux communistes… « Croyez-vous que l’ambassade de la rue de Grenelle les aide, leur donne des mots d’ordre ? Je n’en sais rien rigoureusement, mais j’en ai la conviction. Elle perd son temps d’ailleurs » (J’observe toujours la même franchise, la même simplicité. Il donne l’impression très forte d’être totalement renseigné : sa mémoire est certainement très fidèle).
Nous parlons des quatre ans d’exil. Je lui dis que le moment où je l’ai le plus admiré c’est lors du retournement de la situation à Alger, après l’arrivée des Américains. « - Oui, ça n’a pas été très commode ». Il ajoute, l’air grave : « A certains moments, cela a même été un calvaire. Il y avait Giraud : ce n’était pas grand chose ; mais derrière lui l’Amérique et… (il fait un geste vague et large)… ses puissances. Enfin, je les ai eus. Pas sans peine. - C’est le problème des bases qui était la pierre d’achoppement ? Quand vous avez déchiré les accords Murphy-Darlan … (il a un bon rire). – Ils n’ont pas été satisfaits, mais pas du tout. C’est ce qu’ils nous demandaient, des bases et des colonies, à la paix. (Il rit de nouveau, très gai). Ils les demanderont, mais ils ne les auront pas ».
La conversation glisse sur les sentiments de la France à son sujet. « Que pense-t-on autour de moi ? » Je lui donne mon avis. J’insiste sur le fait que la grande bourgeoisie, passionnément gaulliste il y a un an, est aujourd’hui sur la réserve et pis encore. « Oui, je le sais. C’est fatal quand je fais ce que je fais. Ils ne se rendent pas compte… ». Je lui dis : « Ils devraient penser au contraire que la France a eu une chance étonnante d’éviter presque tout désordre, en un moment où nulle force ne pouvait s’opposer au désordre - Bien sûr, mais ils ne sont jamais contents ». Il hausse les épaules. « Cela n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance : la grande bourgeoisie, on la ressaisit quand on veut ». Après un temps : « Ce n’est pas tant cela qui m’intéresse. En ce moment, mon premier but, c’est de refaire notre armée . Vous verrez, l’an prochain, quelle armée nous aurons : une armée dont on parlera ! Il y a déjà beaucoup de progrès d’accomplis. Vous verrez après-demain défiler 15 000 FFI aux Champs-Élysées : vous verrez, ce n’est plus des maquis. - Le problème des armes ne vous préoccupe-t-il pas ? – Si, c’est l’embêtement. Il faut en demander aux Anglais, aux Américains. Mais peu à peu nos usines reprendront tout doucement. Il y a une chose qui est sûre, c’est qu’au moment de la paix, nous aurons une armée ! – Dans combien de temps, la paix, mon général ? Vous vous souvenez, vous m’avez dit à Pâques 40 : « Cette guerre-ci est perdue ; il faut préparer la victoire pour 1945 ». – 1945, oui ; c’est cela. Encore six ou huit mois. Les Allemands se sont ressaisis et se battent admirablement. Leclerc et de Lattre ont du mal et les autres plus encore. C’est vraiment un grand peuple que les Allemands. – Croyez-vous qu’il y ait à brève échéance du changement, des ruptures chez eux ? – Je n’en sais rien. C’est dans les choses possibles. » Il se met à rire : « Les Allemands, ils sont en train de devenir gaullistes. Mais c’est un peu tard…».
Nous parlons encore de Maurice Schumann qui est arrivé à Londres avec ma carte le présentant à Gaulle : « Il a été une des chevilles ouvrières de toute cette histoire » dit le Général. Je dis que sa plus grande qualité a été sa totale fidélité. « Oui, d’ailleurs, presque tous ceux du début m’ont été fidèles, à part deux ou trois sans importance ».
La conversation à l’écart a duré près d’une demi-heure. Je me rends compte que, de l’autre bout du salon, des regards se dirigent vers nous (ce que Madeleine me confirme). Je tâche de faire comprendre au Général… Finalement je le lui dis, en bravant le protocole : « Il ne faut pas que j’aie l’air de vous chambrer ». Nous retournons dans l’autre angle, près de Brisson, Siegfried, Pechkoff.
Pendant ce temps, Madeleine a beaucoup parlé avec Madame de Gaulle qui lui a très gentiment dit quel bon souvenir son mari gardait des déjeuners chez nous, qui l’a remerciée des livres que j’ai fait déposer la veille, à son nom et à celui du Général… « Mais il y a quelqu’un qui nous a fait presque une scène ! » La jeune fille rougit, se met à rire : « Il n’y avait que moi qui n’avais rien. » Madeleine promet l’envoi de livres et, quand je m’approche du canapé, me raconte l’incident. Je parle un instant avec Madame de Gaulle, elle rapporte son départ pour Londres en juin 1940, sans valise ni aucun bagage, sans argent, prenant un vieux petit cargo (son compagnon de route fut torpillé et périt corps et biens) ; nourrie, elle et ses enfants par des soldats anglais. L’hydravion que son mari lui avait envoyé ne la trouva pas. Le soir de son arrivée, son mari qui ignorait ce détail, lui demanda de s’habiller selon les habitudes anglaises…
La conversation, plus générale, se poursuit avec Siegfried et Brisson. Ce dernier parle de la presse, les plus grosses ventes à Paris sont le Figaro, Combat et Le Parisien libéré. Quant à l’Humanité, elle fait un gros effort en banlieue et dans la province proche de Paris. Je parle avec le capitaine du Pavillon qui me rappelle que je lui ai fait jadis passer le bachot. Il évoque ses souvenirs d’Afrique, le moment où, devant l’échec de tentative de débarquement à Dieppe, le découragement guettait même les meilleurs. « Mais nous avons été payés de tout cette année, quand, par ces admirables journées d’été, nous sommes entrés dans Paris avec le général Leclerc ».
A 10h 30, on sert de l’orangeade et du whisky avec soda. André Siegfried donne le signal du départ quelques dix minutes plus tard . En me quittant, le Général me dit encore : « J’ai eu grand plaisir à vous revoir. » Nous sommes ramenés à la maison par le chauffeur du Général.














