Direction des applications militaires du CEA/ Fondation Charles de Gaulle.

                  Écrire l’histoire de la dissuasion française est un exercice particulièrement délicat, car il s’agit d’une histoire à la temporalité complexe, marquée à la fois par de fortes continuités lancées depuis le début des années 1950 et structurées par la Ve République, et par des inflexions liées aux innovations technologiques ou aux évolutions géopolitiques. Il s’agit surtout d’une histoire empruntant à divers domaines, l’histoire politique, l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des relations internationales, l’histoire des représentations… Il s’agit enfin d’une histoire vivante, particulièrement ces derniers mois, alors que la grammaire nucléaire doit faire face à une géopolitique mouvante et à une multiplication des dangers. Le colloque tenu en 1984 à l’initiative de l’Institut Charles de Gaulle, l’Aventure de la Bombe, avait fait office de point de départ pour l’historiographie de la dissuasion française. Les témoignages d’acteurs clés, civils et militaires, sur une aventure qui avait doté la France d’une triade stratégique complète au début des années 1970, avaient lancé une première vague de recherches et d’ouverture d’archives, initiée par le GREFHAN.

                  Quarante années plus tard, l’heure est au bilan et à la prospective. Alors que l’on s’interroge sur l’ouverture d’un nouvel âge nucléaire porté par la prolifération et des concepts comme la sanctuarisation agressive, il s’agit de tirer le bilan de quarante années de recherches, et de proposer de nouvelles perspectives pour appréhender une dissuasion française aujourd’hui mise à l’épreuve par ce contexte géopolitique dégradé. Là se situait l’objet de ce colloque organisé en partenariat par la Direction des applications militaires du CEA et la Fondation Charles de Gaulle.

                  Deux axes ont guidé la réflexion. Il s’agissait d’abord de définir un socle à la fois politique, militaire et technologique, mis en place entre la Libération et les années 1970, qui assure la permanence de notre dissuasion. Le colloque revient ainsi sur deux époques cruciales de la mise en place et du reformatage de notre dissuasion, notamment sur le plan capacitaire (les années 1960 et les années 1990), et insiste sur deux héritages spécifiques. Le premier porte sur la chaîne de commandement, verticale, directe, qui définit largement les institutions de la Ve République et le dialogue politico-militaire. Le second sur le poids et la place spécifique qu’une dissuasion autonome donne à la France en Europe et dans le monde. Des enseignements importants sur la relation transatlantique, mais aussi sur la dimension nucléaire de nos relations avec l’Allemagne et l’Angleterre seront à considérer avec attention. Dans ce domaine, la place du Général de Gaulle est centrale, mais pas exclusive. On voit surtout un milieu fait de militaires, de hauts fonctionnaires et d’Ingénieurs, avec quelques piliers (la Direction des applications militaires du CEA, la DGA) interagir constamment. Le terme d’« œuvre commune », propre à Michel Debré, trouve ici tout son sens.

                  Mais il s’agissait également de réfléchir à une adaptation de ce système : la dissuasion est en effet un champ dynamique, notamment par une ouverture toujours plus importante des archives et par l’émergence de nouveaux champs de recherche. Cette adaptation constante, qui participe de la crédibilité, se fait en fonction d’un contexte géopolitique mouvant et inquiétant, mais aussi des attentes reposant sur la dissuasion française, notamment chez nos alliés européens ou dans le cadre de l’OTAN. Dans ce domaine, la crédibilité passe par une capacité permanente de mise à jour des vecteurs et des armes. Enfin donner la parole, pour conclure, à des militaires portant l’arme et représentant les trois composantes (la FOST, les FAS, mais aussi la FANU) permettait de faire le lien entre un projet fondateur et un souci constant d’optimiser notre posture. Ce témoignage, précieux, complète la vision d’ensemble et permet de saisir l’effet de dissuasion que peut produire le système cohérent que la Ve République a structuré, tant il rend périlleux et incertain le calcul stratégique d’un agresseur éventuel. Cela permettait en outre de retrouver le lien avec l’Aventure de la Bombe : cette aventure vite et se prolonge par une volonté politique, mais surtout grâce à l’engagement de scientifiques, de hauts-fonctionnaires et, en dernier ressort, de militaires. L’engagement de ces hommes et de ces femmes est, en ces temps gâtés, dans un contexte géostratégique profondément dégradé, une assurance-vie pour le pays.

Frédéric Fogacci,
Directeur des études et de la recherche à la Fondation Charles de Gaulle