Le 27 avril 2026, Sébastien Lecornu, Premier ministre, a inauguré l’amphithéâtre Pierre Messmer au ministère des Armées et des Anciens Combattants.
Arnaud Teyssier, Président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle a prononcé à cette occasion un éloge de Pierre Messmer.
Monsieur le Premier ministre,
Madame la ministre,
Mesdames et messieurs, en vos grades et qualités,
Pierre Messmer fut, de 1992 à 1998, président de l’Institut, puis Fondation Charles de Gaulle. Je viens vous apporter aujourd’hui le témoignage de cette institution dont l’existence fut voulue, de son vivant, par le fondateur de la Vème République : et vous dire que nul nom de baptême ne pouvait mieux convenir à cet amphithéâtre que celui du ministre qui fut choisi par Charles de Gaulle pour mettre en œuvre une réorganisation profonde de notre défense nationale et pour créer, véritablement, un grand ministère des Armées unifié.
Le Général savait ce qu’il faisait en nommant Pierre Messmer. Vous avez rappelé, Monsieur le Premier ministre, les engagements successifs de cet homme extraordinaire : un soldat valeureux, qui fut aussi un grand serviteur de l’Etat pendant toute son existence, d’abord comme haut fonctionnaire outre-mer, ensuite comme homme de gouvernement.
Pierre Messmer était compagnon de la Libération. Il n’était pas devenu, pour autant, un baron du gaullisme. De Gaulle va littéralement le chercher, il le choisit de manière délibérée, réfléchie, volontaire, en février 1960, pour succéder à Pierre Guillaumat au ministère des Armées : parce qu’il sait qu’il servira, avec le mélange de loyauté et d’efficacité qu’il en attend, les ambitions qu’il porte pour la défense et l’indépendance de la France.
Pierre Messmer occupera cette fonction pendant plus de neuf ans et quatre mois. Les défis sont immenses, du règlement du conflit algérien, marqué par des crises aiguës avec l’institution militaire, à la mise en œuvre de la dissuasion, en passant par l’affirmation d’une distance critique, mais franche, avec l’Alliance atlantique : tels sont les choix gaulliens, mûris de longue date, et mis en action avec une détermination sans faille.
Pierre Messmer n’est pas sans atouts dans cette entreprise. Il bénéficie, à ses côtés, d’une génération exceptionnelle de grands subordonnés qu’il va placer au cœur de cette entreprise et qui, sans être en aucune manière des esprits dociles ni assujettis, n’en sont pas moins parfaitement alignés derrière la vision gaullienne : avec le CEMA, le Général Ailleret, le SGA, Bernard Tricot, les DMA, les généraux Lavaux et Fourquet, Pierre Messmer dispose des piliers sur lesquels il peut fonder une réorganisation de grande ampleur, qui est en réalité une véritable fondation du ministère des Armées.
De son action ministérielle, j’évoquerai brièvement deux lignes de force.
La première, c’est en effet l’unification du ministère, traversé de longue date par des influences centrifuges. Le choix de directions transversales, le souci d’interarmisation sont au cœur de son action. On aurait tort de croire que cette évolution est facile, ou harmonieuse, chacune des armées résistant farouchement à l’idée d’un ministère unifié : il s’agit d’une entreprise difficile, sans cesse susceptible d’être remise en cause, mais où seule prime l’intérêt supérieur de la Nation, dressé contre tous les corporatismes.
La seconde ligne de force est celle de du redéploiement stratégique de notre outil de défense. Pour de Gaulle, qui veut redresser la France et lui rendre la puissance que la IVème République a généreusement gaspillée, le temps est compté. Le début des années soixante, c’est « l’heure des cuirassiers », pour reprendre l’expression de Napoléon, immortalisée par Stendhal. Pierre Messmer l’a compris : c’est un ministre qui, loin d’être un exécutant, sait s’extraire de la gestion du quotidien pour mettre en œuvre des orientations stratégiques de grande ampleur.
C’est sous son ministère que la mise en place de notre système de dissuasion connaît ses avancées décisives, symbolisées par la première mise en alerte des Forces aériennes stratégiques le 8 octobre 1964, puis par la mise à flot du Redoutable le 29 mars 1967. Cette réussite impose des choix de long terme, portés par les deux lois de programmation militaire de 1960 et 1964. Elle impose aussi des mutations vécues parfois comme des sacrifices, notamment en termes d’effectifs. Mais c’est le prix à payer pour que la France puisse être assurée de son indépendance dans un monde en mutation constante, avec de nouveaux rapports de force qui sont parfois écrasants. Il s’agit de voir le monde tel qu’il est, et non tel qu’il fut, ou tel qu’on voudrait qu’il soit. C’est tout le sens du discours magnifique de De Gaulle, le 27 avril 1961, au moment du putsch, dans lequel il souligne que ce qui est en jeu, c’est rien moins que l’entreprise de restauration nationale engagée vingt ans plus tôt, en juin 1940.
Mais, au-delà de ces lignes de force, il y a une dimension humaine d’un genre absolument singulier, qui frappe l’imagination. Rien de ce que fit, et entreprit Pierre Messmer n’aurait été possible sans la confiance exceptionnelle que le général de Gaulle avait placée en lui. Cette confiance était l’expression d’un respect mutuel, lui-même d’une qualité inestimable et qui unissait deux hommes communiant dans l’amour de la France, dans le souci intangible de son indépendance, et dans le culte de l’action.
S’il fallait caractériser d’un trait Pierre Messmer, pour expliquer la force de sa relation avec de Gaulle, ce serait son exigence morale, qui allait avec sa prestance physique et sa force de caractère, ainsi qu’avec une très grande culture.
Messmer est un homme du Grand Siècle, comme de Gaulle. Mais avant même le siècle de Louis XIV, il est du premier XVIIème siècle – celui de Richelieu : « Beaucoup se sauveraient comme personnes privées qui se damnent, en effet, comme personnes publiques », écrivait le grand cardinal à son roi. Pierre Messmer savait que l’homme d’Etat n’entend nullement ainsi s’affranchir de la morale, mais qu’il obéit à une morale publique qui est d’un ordre supérieur, qui est infiniment plus haute, plus âpre, plus exigeante que celle de l’homme privé. Il savait que pour être pleinement « dans sa charge », il avait le devoir, parfois, de faire taire ses doutes et ses scrupules d’homme privé pour faire prévaloir l’intérêt supérieur et absolu de la France, de l’Etat, et du peuple français. De Gaulle savait parfaitement, en nommant Pierre Messmer, à ce poste, et à ce moment, quels sacrifices il allait exiger de lui. Messmer le ressentit douloureusement dans l’exercice de ses responsabilités, en particulier, bien sûr, lors de la guerre d’Algérie – à l’image de De Gaulle lui-même, sans aucun doute, mais qui, lui, le dissimula toujours au plus profond de lui-même.
Et Pierre Messmer est aussi du siècle de Vauban, comme lui grand soldat, grand commis de l’Etat au service de Louis XIV, homme de profonde culture, qui ne cessa jamais de penser, à chaque instant de sa vie, au destin de la France et des Français. Quand on lit la correspondance qu’échangèrent Vauban et le roi, on trouve les marques d’un étonnant respect mutuel, et une liberté de ton qui n’est jamais absente, chacun restant, pour autant, toujours « dans sa charge ». Peu féru de la Cour et de ses rituels, travaillant sans relâche au service de son pays, Vauban avait ces qualités que décrivit Fontenelle dans l’hommage qu’il lui rendit à sa mort : « Un sens droit et étendu, qui s’attachait au vrai par une espèce de sympathie », et « qui lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent. »
Pierre Messmer savait les exigences de la discipline et du devoir, mais il était guidé en cela par une forme de liberté supérieure, digne, fière, altière, si gaullienne en somme, que la belle photographie aux portes de cet amphithéâtre nous laisse entrevoir, à travers cette posture, et ce regard, qui marquent le visiteur. La liberté du Français libre, mû par un instinct patriotique presque physique, qui le poussa vers son destin dès l’été 1940, à l’âge de 24 ans.
Il l’écrit lui-même, en véritable moraliste, en stoïcien même, à la fin de ses Mémoires, Après tant de batailles…
« Alors qu’approche la mort qui m’a fait signe plusieurs fois de très près, il m’arrive de me demander si moi, Pierre Messmer, j’ai choisi mon destin ou si j’ai été le jouet plus ou moins conscient d’événements dont je pensais être l’acteur.
La réponse n’est pas indifférente car la dignité d’un homme ne tient pas aux grades qu’il a atteints, aux distinctions qu’il a reçues, aux fonctions qu’il a remplies, à son intelligence ou à sa richesse, mais à l’usage qu’il fait de sa liberté. »
Je vous remercie.