Allocution d’Hervé Gaymard à l’Académie des Sciences morales et politiques, le 17 octobre 2024.
Dans les premiers mois de l’année 1944, les habitants du centre de Lyon prennent l’habitude de voir déambuler un homme âgé, vêtu d’un inamovible pardessus, à la démarche discrète, aidée d’une canne. De son bureau, rue des Cordeliers, il déploie une activité mystérieuse, qu’un camarade qualifiera de vie de « chien des rues » Cet homme qui pourrait si facilement passer inaperçu est pourtant le principal coordonnateur des actions de résistance pour la région Rhône-Alpes, après y avoir représenté son mouvement, Franc-Tireur, au sein des Mouvements Unis de Résistance.
Cet homme est l’historien Marc Bloch, vivant alors, toujours au cœur de l’action, ses dernières semaines, et se préparant, comme il l’a écrit à son ami et collègue Lucien Febvre, à une arrestation et à une mort atroce. Elles le seront en effet : le 8 mars, la Gestapo investit le centre de Lyon et arrête celui que Abetz présentera ainsi : « Le chef de cet État-Major est un juif français nommé Block dont le pseudonyme est Narbonne ». Après des semaines de souffrance et de torture au cours desquelles il ne donnera que son propre nom, Marc Bloch est abattu par les nazis le 16 juin 1944, dix jours après le débarquement de Normandie, et les prémisses d’une Libération qu’il aura servie, et qu’il ne verra pas.
Médiéviste de renom, Professeur exigeant, Marc Bloch fut happé par les drames de son époque, auxquels le relièrent son patriotisme intransigeant, et ses origines juives, dont il disait ne faire cas que lorsqu’on les lui rappelait, comme il l’écrira dans L’étrange défaite, qui n’était alors qu’un manuscrit au destin incertain. Il avait accompli ses classes parallèlement à sa carrière universitaire, puis fait, comme on disait alors, une « belle guerre. » Mobilisé en 1914, à 28 ans, le jeune agrégé enchaîne les campagnes sur les fronts les plus meurtriers, de l’Argonne au Chemin des Dames, plusieurs fois blessé, titulaire de la Croix de Guerre, avec quatre citations dont il tirait une fierté justifiée.
Marc Bloch a toujours répondu à son devoir patriotique, avec une ardeur que le poids de l’âge n’a jamais émoussée. Certes, entre les deux guerres, il n’a guère le temps de se consacrer aux périodes de réserve, et de ce fait ne franchira pas de grades. Il pourra ainsi se targuer auprès de ses camarades de résistance, qui auraient pu être ses fils, d’être « le plus vieux capitaine de l’armée française », avec sans doute plus d’orgueil et moins d’ironie qu’on ne pourrait l’imaginer. En 1939, à 53 ans, le « vieux capitaine » demande à combattre, alors que son âge et sa famille nombreuse auraient pu l’en dispenser. «Fais ce que dois» aurait pu être sa devise.
« Faire ce que dois », toujours. Affecté au Service des Essences, ballotté près d’un front qui se dérobe, où l’ennemi n’est jamais là où on l’attend, embarqué à Dunkerque vers l’Angleterre, il retraverse dès que possible la Manche pour la Normandie puis la Bretagne, où il souffre dans sa chair d’entendre une voix chevrotante appelant à cesser le combat. Dès le début juillet, il passe en zone dite « libre » pour retrouver son cher refuge de la Creuse. Exclu de la fonction publique en application du statut des Juifs du 3 octobre, aggravé par la main du Maréchal Pétain, son appartement parisien est saisi. Réintégré dans ses fonctions pour « services exceptionnels » le 5 janvier 1941, nommé à la Faculté de Strasbourg repliée à Clermont Ferrand, il refuse de s’exiler aux États-Unis. À sa demande, il est nommé à l’automne à Montpellier, où il vivra avec sa famille dans des conditions très précaires, en proie à l’ostracisme.
Combattre encore, dès lors. Il prend contact en mars 1943 avec le réseau Franc-Tireur, et se fond dans ces nouvelles identités qui s’enchainent, Rollin, Arpajon, Chevreuse, puis Narbonne. Cette entrée en résistance se fait dans la plus grande humilité. Le Professeur en Sorbonne fait l’apprentissage des résistants débutants : porter des messages. Le drame de Caluire accélère son ascension : représentant de Franc-Tireur au sein des Mouvements Unis de Résistance dès l’été 1943, il monte en responsabilité au gré des arrestation de ses camarades, selon la sinistre loi hiérarchique de cette époque. Au printemps 1944, il fait déjà figure d’ancien dans cette confrérie traquée au sein de laquelle l’espérance de vie était inversement proportionnelle au courage déployé quotidiennement. Les témoignages évoquent sa rigueur et sa méthode dans la confection et la distribution de faux papiers, ou l’aide aux maquis qui foisonnent à partir du printemps 1944. On ne se refait cependant pas, même dans les contextes les plus extrêmes. Il ne suffit pas de lutter, il faut « refaire la France », selon l’expression matricielle de Michel Debré. Avec René Courtin et d’autres, Bloch contribue aux travaux du Comité Général d’Études, imaginant une Université idéale, avec la « liberté grande » qui le signe : « on ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines », écrit-il drôlement.
Bien évidemment, tout propos sur Bloch au cours de cette période est en quelque sorte encapsulé dans ces phrases d’une lucidité douloureuse qui lui vinrent, dès l’été 1940, dans un ouvrage devenu un classique, L’Étrange défaite, réévalué en 1979 par notre ancien confrère Jean-Baptiste Duroselle dans son maître-livre La Décadence. « J’appartiens à une génération qui a mauvaise conscience », écrit-il. Cette matrice, dont l’ombre portée voile toujours le malaise français, sublime la continuité viscérale de l’engagement patriotique d’un grand français, juif alsacien, que ses origines poussent à combattre l’ennemi, – chez les Bloch on se bat pour la France au moins depuis 1793. Mais le patriote rejoint l’intellectuel sans le pervertir : l’analyse, précoce et lucide, de la défaite donne les clés du combat de demain. Malraux aurait pu dire de lui, comme il l’a fait de De Gaulle : « Il a désinfecté le nationalisme. » La compréhension des faillites françaises ne suscite pas l’abattement, encore moins la résignation, mais la volonté de lutter, de prendre son risque. Son combat n’est pas un témoignage, mais une implication concrète, méthodique. Avant de mourir, le petit homme de la rue des Cordeliers aura fait du mal à l’envahisseur et à ses séides, lui dont la tête est mise à prix, avant d’emporter avec lui ses secrets sous les balles allemandes.
Marc Bloch fut un patriote ardent. « La France, enfin, dont certains conspireraient volontiers à m’expulser aujourd’hui et peut-être (qui sait ?) y réussiront, demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » On serait même tenté de dire qu’il avait ce pays dans le sang, si l’on se réfère à sa proclamation de 1940 : « Je souhaite, en tout cas, que nous ayons encore du sang à verser, même si cela doit être celui d’êtres qui me sont chers (je ne parle pas du mien, auquel je n’attache pas tant de prix). » Mais chez cet intellectuel, il n’existe pas, comme chez d’autres, de barrière entre les mots et les actes.
Mais comme De Gaulle décrivait la désastreuse campagne de juin 1940 comme un mauvais rêve, Bloch est habité de ne pas avoir pu se battre, égaré par un commandement sans queue ni tête, désorienté par la rapidité de l’ennemi, perdu au milieu de forces sans colonne vertébrale. Il procède à une analyse spectrale des causes de la défaite qui rend à eux-mêmes les hommes et femmes désireux de se battre. Comprendre pour résister, et reconstruire. L’examen de conscience impitoyable est celui d’un pays qui a failli, qui a manqué l’épreuve pour s’y être refusé, mais pas d’un pays sans avenir. Bloch s’en prend aux « moralistes expiateurs » de la défaite, qui osent capitaliser sur elle pour imposer leur vision rétractée de la France : ils ont accepté le désastre « parce qu’ils lui trouvaient ces atroces consolations : écraser sous les ruines de la France un régime honni, plier les genoux devant le châtiment que le destin avait envoyé à une nation coupable». Du fin fond du sertao brésilien, Bernanos fustige pareillement le 10 février 1941 cette « prétendue révolution nationale, [qui est celle] des ratés, si facilement incarnée dans les vieillards. Les ratés voulaient la France et la France ne voulaient pas d’eux. Ils n’étaient pas plus capables de la forcer que de la séduire, ils ont attendu que [ l’ennemi] la leur donne. (…) Les ratés ne vous rateront pas. »
Restait finalement, à mourir après avoir combattu. Trahi, capturé en pleine rue le 8 mars 1944, Bloch entame alors l’abominable chemin de l’honneur et de l’horreur, de bains glacés en séances de torture, qu’il endure à plus de 55 ans. Sans doute s’est-il préparé à son destin, car tous les Résistants ont enduré l’angoisse de l’arrestation. Peut-être ne s’y est-il pas préparé, d’ailleurs. Qui peut savoir ? On veut toujours croire au printemps. Et comment imaginer le moment d’après ? Qu’est-ce, finalement, que la disparition d’un homme qui meurt « en bon français », quand la France renaît, et trouve en elle, en se nourrissant de ce sacrifice et d’autres, la force de se relever ?
C’est peut-être la dernière pensée qui a animé Marc Bloch dans son calvaire, et c’est au fond la leçon, la dernière d’une vie consacrée à en prodiguer, que Bloch nous donne. Puisque tout recommence toujours, Bloch a consacré sa dernière énergie à « refaire une France neuve», fidèle à cette « tradition française » dont il exalte « le goût de l’humain » et « le respect de la spontanéité spirituelle et de la liberté » : « Nous savons que, pour lui être vraiment fidèles, elle nous commande elle-même de la prolonger vers l’avenir ».
Écoutons, le cœur serré, le dernier alinéa de son testament, rédigé à Clermont-Ferrand, le 18 mars 1941 :
« Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et son histoire, incapable, en vérité, d’en concevoir une autre où je puisse respirer à l’aise, je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de Juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. Au cours des deux guerres, il ne m’a pas été donné de mourir pour la France. Du moins, puis-je, en toute sincérité, me rendre ce témoignage : je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. »
« Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations. »
Marc Bloch est éternel.
Hervé GAYMARD, Président de la Fondation Charles de Gaulle