MESSAGE D’HERVÉ GAYMARD,

 Président de la Fondation Charles de Gaulle.

La disparition de Jacques Chirac plonge ceux qui l’ont connu et servi dans une immense tristesse, car c’était un homme vivant, qui conjuguait le charisme, l’autorité naturelle et la chaleur humaine. Nommé en 1967 secrétaire d’État par le général de Gaulle dans le gouvernement de Georges Pompidou, il sera, malgré les tours et détours de la vie publique, pendant quarante ans l’incarnation de l’expression politique du gaullisme, dont beaucoup étaient pourtant sceptiques quant à sa pérennité. Comme Président de la République, il a incarné la fonction avec hauteur et dignité, et fait porter loin la voix de la France. Il était un ami de la Fondation Charles de Gaulle, et chacun ici a en mémoire la chaleur de sa présence. Aujourd’hui nous sommes tristes et fiers d’avoir accompagné cette belle vie au service des femmes et des hommes de notre pays, et de cette patrie dont nous sommes fiers.

MESSAGE DE JACQUES GODFRAIN

Président d’honneur de la Fondation Charles de Gaulle

Jacques Chirac était avant tout un humaniste. Pour lui, le service du pays était d’abord inspiré par le service de l’homme dans toute son acception. Sa réflexion le conduisait au respect de l’autre quitte à prendre d’abord en compte ce qui lui était dit avant même d’exprimer sa vérité. Le respect de l’autre était sa règle et pas seulement dans nos terroirs de Métropole et d’Outre-mer mais dans tous les continents et sur toutes les mers.

Chacun avait compris son amour pour notre pays, la France. Son courage lui avait permis d’éviter une guerre au Moyen-Orient. Résistant à de violentes pressions anglo-saxonnes, il avait tenu notre pays à l’écart d’un conflit pouvant devenir mondial. Rien de ce que les Français vivaient au quotidien ne lui échappait et sa grande proximité faisait de lui un chef d’État digne du général de Gaulle et de Georges Pompidou.

Il savait donc mieux que quiconque parler au nom de la France.

DISCOURS DE JACQUES CHIRAC, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, À L’OCCASION DE LA POSE DE LA PREMIÈRE PIERRE DU MÉMORIAL CHARLES DE GAULLE À COLOMBEY-LES-DEUX-ÉGLISES (HAUTE-MARNE), LE JEUDI 9 NOVEMBRE 2006

Amiral,
Chère Madame de Boissieu,
Messieurs les Premiers ministres,
Monsieur le président du Sénat,
Monsieur le président de l’Assemblée nationale,
Mesdames et messieurs les ministres,
Monsieur le président du Conseil constitutionnel,
Monsieur le président de la Fondation Charles de Gaulle, Cher Yves Guéna,
Monsieur le président du Conseil régional,
Monsieur le président du Conseil général de la Haute-Marne, Cher Bruno Sido,
Messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et messieurs les parlementaires et les élus,
Mesdames et messieurs,

Plus le temps passe, plus la figure du Général de GAULLE grandit. Il domine notre histoire. Il a incarné la France dans ce qu’elle a de meilleur. Son message moral et politique – et en cela surtout il est unique – nous offre la plupart des clés de notre avenir.

Aujourd’hui, à l’heure où nous posons la première pierre du Mémorial Charles de GAULLE, je voudrais évoquer d’abord l’homme.

Un combattant, un visionnaire, un héros parmi les plus grands de notre histoire. Un homme animé d’un infini courage. Le capitaine intrépide de la Première Guerre mondiale. L’officier supérieur qui n’hésite pas, tout au long des années Trente, à s’opposer à la doctrine militaire inadaptée de ses supérieurs. Seul ou presque seul, fort de son immense culture, armé d’une connaissance historique hors du commun, il a compris que le monde a changé, et la guerre avec lui. Face aux chars, face à l’aviation, c’est toute la stratégie défensive de l’état-major qui est tragiquement obsolète.

Mais la France a placé sa confiance dans les vieilles gloires de la guerre précédente, notamment le maréchal PÉTAIN, son ancien colonel, qu’il connaît bien. Il se croit à l’abri, derrière la protection illusoire de la Ligne Maginot. Et lorsque les armées nazies déferlent sur le pays saisi de stupeur, de GAULLE voit ce qui reste du pouvoir tourner à vide, dans une immense confusion. Les faits lui donnent dramatiquement raison. Mais pour l’heure, il n’a qu’une idée : combattre.

Car le courage du Général de GAULLE, c’est aussi celui d’un grand soldat : en mai 1940, à la tête d’une division blindée constituée à la hâte, il dirige vers Montcornet l’une des seules contre-attaques qui parvienne à repousser les troupes allemandes. À la fin du mois, à la hauteur d’Abbeville, il fait des centaines de prisonniers. En prouvant que l’ennemi n’est pas invincible, il sauve l’honneur de l’armée.

Mais très vite, il comprend que c’est sur le terrain politique qu’il faut désormais se battre. Appelé au gouvernement par Paul REYNAUD, il s’efforce de lutter contre le défaitisme qui ronge l’État de l’intérieur. En vain.

Dans le pire effondrement de notre histoire, il prend alors une décision qui change le destin de la France. Le 16 juin 1940, le maréchal PÉTAIN a formé un nouveau gouvernement. Il entraîne la France dans le choix funeste et déshonorant de l’armistice.

Quelle grandeur il faut au Général de GAULLE pour prendre aussitôt l’avion pour Londres, survolant la ville où sa mère se meurt, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants ! Seul, pour assumer la France.

Quel courage, quelle grandeur il lui faut, après une nuit qu’on imagine sans sommeil, écrivant, raturant, réécrivant, pesant chacun de ses mots, pour lancer l’Appel du 18 juin ! Seul encore, il porte la continuité et les valeurs de la France, abandonnée par ses élites. Il incarne déjà l’espoir d’un peuple jeté sur les routes et bouleversé par la défaite. Tout n’est pas perdu. Le pays peut poursuivre le combat à partir de son Empire. Cette guerre sera une guerre mondiale, un choc frontal entre les démocraties et le totalitarisme nazi. Tôt ou tard, la victoire basculera dans le camp de la liberté.

Quel courage il lui faut, alors que le gouvernement de Vichy l’a condamné à mort, quelle humanité, au sens le plus noble du terme, pour poursuivre le combat après l’échec de Dakar ! Quelle grandeur, lui qui n’est presque rien, pour regarder droit dans les yeux CHURCHILL, pour tenir tête à ROOSEVELT, qui lui préfère le général GIRAUD ! Ce courage, il le puise dans l’idée qu’il se fait de la France, et dans sa foi dans les valeurs de la République. Alors que Vichy, servile, livre les juifs à leurs bourreaux, de GAULLE ne veut connaître que deux catégories de Français : ceux qui font leur devoir, et ceux qui ne le font pas.

Grâce à lui, la France est dans le camp des vainqueurs. Il charge Jean MOULIN d’unifier la Résistance. En 1942, les Français Libres se couvrent de gloire à Bir Hakeim. Le 6 juin 1944, les hommes du commandant KIEFFER débarquent en Normandie. En août, Paris est libérée par les Parisiens et la division LECLERC. Aux côtés des Alliés, des Français participent à la délivrance du pays jusqu’à Strasbourg, accomplissant ainsi le serment fait à Koufra, avant de marcher sur Berlin.

Dans Paris libéré, les Champs-Élysées, envahis par une foule immense, s’ouvrent devant lui comme une mer. Il refait autour de sa personne l’unité de la France déchirée. Et lorsqu’on lui demande de proclamer la République, il répond qu’elle n’a jamais cessé d’être : la France Libre, la France Combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incarnée face à Vichy.

Mesurons aussi que bien peu d’hommes ont eu deux fois rendez-vous avec l’histoire. En 1946, voyant que la classe politique se refusait à la réforme des institutions qui s’impose, il n’hésite pas à se retirer. Mais, pendant ces années de solitude, il ne désarme pas. Il écrit ses Mémoires, non pas à sa gloire, mais comme un message de volonté et d’action adressé à tous les Français. Surtout, il refuse de voir le pays s’enfoncer dans le désordre institutionnel, la nation se déchirer dans des convulsions de la guerre d’Algérie. Il ne se dérobera pas quand, en 1958, il faudra restaurer l’autorité de l’État pour remettre la France en marche. Par deux fois, de GAULLE aura sauvé la France et la République.

Mesdames et Messieurs,

Je veux aussi, aujourd’hui, rendre hommage au bâtisseur et au visionnaire. La France est forte quand elle est fidèle à son identité, quand elle se fixe les ambitions les plus élevées. Pour le Général de GAULLE, ce n’est pas une conviction abstraite, c’est une conviction qui s’inscrit dans une vision de la France et du monde, une vision d’une profonde lucidité.

Il connaît la France, son aspiration à la grandeur, mais aussi sa tentation permanente de la division et de l’affrontement. Pour lui, l’exigence première de l’action politique, c’est la cohésion nationale. À la Libération, il fait entrer la France dans la modernité en accordant le droit de vote aux femmes. Il met en place la Sécurité sociale pour faire disparaître l’angoisse que la maladie, l’accident, la vieillesse, le chômage faisaient peser sur les Français. Cette protection collective fait partie, maintenant, grâce à lui, de notre identité nationale. C’est cette exigence qui nous conduit à améliorer sans cesse notre modèle de solidarité au service de tous les Français.

Le Général de GAULLE est animé par la conviction que les modèles poussés à l’extrême, qu’il s’agisse du communisme, ou du libéralisme économique débridé, ne sont pas faits pour notre pays. Il sait qu’il faut créer les conditions d’une adhésion des travailleurs à l’économie de marché : c’est le choix de la participation, dont chacun mesure l’extraordinaire actualité et dont le gouvernement fait aujourd’hui l’une des priorités de son action.

Il sait aussi que l’effondrement de l’État est au cœur du drame de 1940 et des journées de Mai 1958. Il faut à la France des institutions fortes et stables. Tout émane du peuple : le Président de la République doit être élu au suffrage universel. C’est la clé de voûte des institutions de la Cinquième République. Elle a donné à la France ce qui lui manquait depuis des décennies : une exceptionnelle solidité institutionnelle, une remarquable capacité d’adaptation. Depuis 1958, notre Constitution nous a permis de surmonter toutes les crises, d’affronter toutes les situations politiques.

À ceux qui aujourd’hui, par ignorance ou par calcul, voudraient ébranler cet édifice, je dis : mesurez toute l’irresponsabilité qu’il y aurait à brader ce qu’il y a de plus solide dans nos institutions.

Jamais la Constitution de la Cinquième République ne fut un obstacle à la modernisation de la France : depuis 1958, c’est elle qui la rend possible, face aux conservatismes et face aux extrémismes.

Le Général de GAULLE sait aussi qu’à tout moment, en France, de nouvelles Lignes Maginot peuvent s’édifier. Il a voulu que la France prenne résolument la voie du progrès. Après avoir sorti le pays de l’impasse algérienne, il sait que la France doit se porter aux avant-postes du monde nouveau. À l’ère industrielle, elle doit être industrielle. À l’ère de la compétition, elle doit être compétitive. À l’ère de la science, elle doit être à la pointe de la recherche.

Plus que jamais, cette ambition qui fut la sienne et dont nous avons hérité, est une exigence pour la France. Face aux évolutions du monde, face à une compétition exacerbée entre les nations, c’est dans cet esprit que j’ai souhaité que la France se donne une politique de recherche et d’innovation, une politique industrielle à la hauteur des défis qui doivent être relevés.

Et puis, le Général de GAULLE nous a laissé ce message, comme un repère fondamental : la France se doit de s’affirmer face aux bouleversements du monde. La France a une singularité. La France a un message : face à ce que nous appelons aujourd’hui la mondialisation, elle doit porter haut les valeurs universelles sur lesquelles elle s’est construite. Pour cela, elle doit avoir les moyens de sa propre sécurité et de son indépendance : c’est tout le sens du choix qu’a fait le Général de Gaulle de la dissuasion nucléaire. C’est dans cet esprit que j’ai placée cette dissuasion nucléaire avec la professionnalisation de nos armées, au cœur de la modernisation permanente de notre politique de défense.

Le Général de GAULLE, c’est aussi le refus d’un univers dominé par la confrontation des blocs. L’écho puissant de sa voix, à Moscou, à Phnom Penh, à Mexico, résonne dans nos mémoires. C’est dans le prolongement de cette conception que j’ai voulu construire la réponse de la France à la mondialisation : la recherche d’une gouvernance mondiale fondée sur des valeurs partagées, au premier rang desquelles le caractère sacré de la dignité humaine, qui ne saurait tolérer aucune exception ; le respect des peuples, indépendants et souverains ; le refus de l’usage unilatéral de la force dans un monde qui doit être régi par le droit et par la solidarité ; la diversité conçue comme une richesse ; le refus du choc des civilisations et la nécessité du dialogue des cultures.

Enfin, le Général de GAULLE a fait de l’Europe l’arme de la paix et la réponse au développement sans précédent de l’économie mondiale. Avec le chancelier Konrad ADENAUER, dont je voudrais saluer amicalement ici le petit fils, en tournant définitivement la page des guerres fratricides, il a inversé le cours de l’histoire et jeté les bases de la construction européenne. Ensemble, le Chancelier et lui-même ont fait de l’Europe de l’agriculture, des grands projets, de l’innovation, le fer de lance de cette construction. À l’heure où nous travaillons à une relance de l’idée européenne, dans un monde marqué par l’émergence de nouveaux géants, cette vision nous montre la voie. Car l’avenir de la France est dans une Europe ambitieuse et indépendante, une Europe qui assure à tous ses habitants la paix, la démocratie et le progrès auxquels, à juste titre, ils aspirent.

Mes chers amis,

C’est avec une profonde émotion que je rends l’hommage de la nation au Général de GAULLE. Nul ne pourrait dire ce que ferait aujourd’hui le Général de Gaulle. Mais chacun peut être sûr qu’il aurait la volonté d’adapter la France aux réalités contemporaines. Son message nous éclaire, son message nous engage. Toujours, nous devons aller de l’avant. Oui, la France est grande quand elle affirme son identité et qu’elle est rassemblée ! Oui, la France se doit d’être au premier rang des évolutions du monde ! Oui, la France est animée d’une exigence particulière : faire rayonner, chez elle comme partout ailleurs, les valeurs qui sont les siennes, des valeurs qui sont celles d’un monde de progrès, de justice et de paix.

Vive la République, et vive la France !

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