LE PUTSCH D’ALGER, MAURICE VAÏSSE

par Frédéric Fogacci,
Directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle

Il est toujours un peu fascinant de suivre l’histoire d’un beau livre d’histoire. En 1983, voici presque 40 ans, Maurice Vaïsse publiait une première édition du Putsch d’Alger. Le sujet avait encore un caractère sulfureux, suscitant des témoignages sous couvert d’anonymat : bien des acteurs de premier plan de cet évènement étaient encore en vie, et le fait que, l’année précédente, François Mitterrand ait rétabli dans leurs grades et dignités le « quarteron de généraux » dénoncé par le général de Gaulle (Salan, Challe, Jouhaud, Zeller) avait suscité de violentes indignations, par exemple celle de Pierre Joxe, alors Président du groupe socialiste à l’Assemblée et fils de Louis Joxe, l’un des hommes décisifs dans la résolution de la crise aux côtés du Général.

Cette troisième réédition du Putsch, près de 40 ans plus tard, apporte des informations supplémentaires, précises, glanées dans différents centres d’archives, qui permettent notamment de préciser le déroulé concret de ce soulèvement quasiment sans coups de feu et faisant un seul mort, dont la dangerosité réelle pour la République a été du coup bien souvent soit surestimée, soit sous-estimée. L’ouvrage peint de manière saisissante cette atmosphère étrange où, dans l’armée « tout se passe en discussions, en affirmations et en prises de conscience sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré », selon la formule du général Ailleret, ce à quoi répond l’atmosphère de « kermesse héroïque » à Paris, certains hommes politiques comme Charles Hernu, patrouillant dans Paris, casque sur la tête, en attente d’un débarquement de parachutistes qui ne viendra pas. Pourtant, la situation initiale est bien angoissante pour la République : plus de 400 000 hommes du contingent sont en Algérie, près du double de ceux qui stationnent en métropole. Le projet putschiste lui-même est enfermé dans cette formule saisissante de Maurice Vaïsse : « Le putsch a d’abord réussi parce qu’il a été improvisé, puis échoué parce qu’il a été improvisé ». Le rôle de quelques hommes, dont Louis Joxe, mais aussi Michel Debré, alors malade mais transcendé par la crise, est mis en lumière. Mais surtout, l’ouvrage offre un recul assez saisissant : plus la mécanique de l’évènement est précisément connue, mieux le regard de l’historien peut l’embrasser avec recul, et le replacer dans une perspective élargie.

Il s’agit ici du putsch d’Alger, et non du putsch des Généraux. L’inscription dans le terreau algérien, le lent cheminement du discours du Général vers l’autodétermination de l’Algérie, l’immense difficulté à y amener progressivement la population pied-noir est ici au cœur du sujet. Le putsch succède à la semaine des barricades, bien plus meurtrière. L’évolution progressive du discours gaullien vers l’autodétermination, définitivement et abruptement assumé avec la conférence de presse du 11 avril 1961 (« Ouvrir à l’Algérie sa route »), précipite les évènements. Et pourtant le putsch surprend, car Paris l’attend finalement depuis si longtemps que l’on s’y est fatigué de l’attendre, et que la vigilance s’est relâchée. Mais ce chemin, donc, douloureux, difficile, en rencontre un autre, celui que suit l’armée depuis l’effondrement de 1940, puis la guerre d’Indochine. Sa relation au pouvoir politique est complexe, a fortiori quand celui-ci est incarné par le général de Gaulle. L’ombre du 13 mai 1958 plane, bien des généraux, comme Salan, ayant à cette occasion l’impression d’avoir « repris la main ». C’est cette jonction entre le court terme et le moyen terme qui produit le soulèvement d’une partie de l’armée, dans un rapport de force qui initialement peut inquiéter le pouvoir politique, et oblige le général de Gaulle à agir très vite, s’appuyant notamment sur la mission périlleuse confiée à Louis Joxe et au Général Olié.  

La réflexion est aussi nourrie et passionnante sur les putschistes eux-mêmes. De Gaulle vitrifie le putsch de sa seule intervention, dramatique, le dimanche 23 avril, au soir, dans laquelle il fustige le « quarteron de généraux en retraite ». Son intervention est décisive, elle fait basculer les hésitants. La formule fait mouche. Le travail de Maurice Vaïsse permet pourtant de la nuancer. D’abord car ce quarteron n’en est pas un. De Challe, militaire républicain, partisan de gagner militairement avant de « rendre l’Algérie à de Gaulle sur un plateau », mais réticent à vraiment incarner la rébellion (il se refuse à « faire du cirque ») à Jouhaud, général d’origine pied-noir, partisan d’une attaque en métropole afin de créer l’irréversible, les nuances apparaissent nombreuses. Mais plus encore, à lire Maurice Vaïsse, on se demande si ce quarteron n’a pas plus constitué, par ses hésitations et ses tiraillements, un frein au mouvement : les forces de ruptures se trouvent dans la génération des colonels (Gardes, Argoud, Lacheroy), voire des lieutenants (Degueldre), formées à la guerre contre-insurrectionnelle en Indochine. Le putsch est aussi une sélection des hommes qui restent fidèles à la légalité républicaine, et qui le restent activement. Parmi ceux qui ont « tenu », on retrouve les deux premiers chefs d’Etat-major des armées, ceux que choisira le général de Gaulle : Charles Ailleret et Michel Fourquet, dont le rôle est crucial dans le Constantinois. 

On ne rendrait pas pleinement justice à cette belle réédition sans en citer deux apports tout à fait remarquables. Maurice Vaïsse se livre d’abord à un exercice, courageux et poignant, d’introspection, confrontant ses souvenirs d’élève d’Hypokhâgne au lycée Bugeaud d’Alger au moment du putsch à sa vision d’historien. Il faut lire ce texte, qui en termes pudiques, dit beaucoup sur le déchirement de la population pied-noir, qui suit le chemin aussi douloureux qu’inéluctable vers l’indépendance de l’Algérie, une lucidité amère le disputant à une espérance irrationnelle mais irrépressible placée dans le statu quo. Il y a ici un véritable élément de compréhension de cette histoire « à hauteur d’homme ». L’ouvrage offre également un beau texte de Pierre Racine, « Adieu à l’Algérie », écrit le 14 juillet 1962, après avoir vu, une dernière fois, un régiment de spahis défiler sur les Champs-Elysées. Directeur de cabinet de Michel Debré, partisan précoce d’une négociation avec le FLN, Racine propose une autopsie lucide et amère des erreurs, des occasions manquées par la France qui conduisent, inéluctablement, à l’indépendance.

Au final, on ne saurait trop conseiller cette lecture, qui en partant de cette crise entre pouvoir politique et pouvoir militaire, dit beaucoup sur des sujets bien plus vaste, et dit beaucoup sur le général de Gaulle et sa manière de trancher et d’imposer sa vision. Mais il faut également écouter Maurice Vaïsse évoquer ces sujets, dans cet entretien qu’il nous a accordé.

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