MATIGNON

par Pierre Racine
Cofondateur de l’ENA, directeur de cabinet de Michel Debré (1959-1962)

Un après-midi de décembre 1958, alors que je siégeais au Conseil d’Etat, Michel Debré, alors Garde des Sceaux au gouvernement présidé par le général de Gaulle depuis juin 1958, me demanda de passer le voir et voici ce qu’il me dit : « Je vais être Premier ministre, je n’y tenais pas ; j’ai dit au Général que c’était trop tôt, mais il me presse tous les jours, je n’y échapperai pas ». On remarquera au passage la modestie de Michel Debré alors que, même aujourd’hui, bon nombre de personnes aspirent à devenir Premier ministre. Il ajouta : « En ce cas, voulez-vous être mon directeur de cabinet ? » J’acceptai.

Michel Debré et moi étions amis depuis l’Ecole des Sciences politiques. Nous avions préparé et réussi ensemble, en décembre 1934, le concours du Conseil d’Etat. A l’époque, l’ENA n’existait pas et les grands corps de l’Etat, Conseil d’Etat, Cours des comptes, Inspection des Finances, Affaires étrangères, recrutaient, chacun, par un concours particulier. Il n’y avait aucune règle pour le corps préfectoral, les préfets choisissaient, selon leurs convenances, et souvent sur la recommandation de leurs parlementaires, leur chef de cabinet, qui devait attendre des années pour être nommé sous-préfet s’il l’était.

Mes relations avec Michel Debré à Matignon n’étaient pas celles d’un simple directeur de cabinet avec le Premier ministre, mais une entente complète de tous les instants sous la présidence éminente du général de Gaulle, élu président de la République en décembre 1958 suivant le mode ancien, c’est-à-dire par les Assemblées parlementaires et des délégués des conseils municipaux. Ce n’est qu’à l’automne 1962 que le chef de l’Etat a été élu au suffrage universel à la suite d’un référendum couronné du plus grand succès.

La période qui commençait en janvier 1959 et la situation étaient exceptionnelle.

La France tout d’abord changeait de constitution et de régime. La Ve République allait commencer. En second lieu, le président de la République était le général de Gaulle. Enfin, la France continuait à vivre le drame algérien auquel elle semblait incapable de trouver une issue et tout le monde pensait que, seul le général de Gaulle pouvait la trouver.

Contrairement à une opinion répandue et à l’évolution qui s’est produite à partir de 1962 pour s’accentuer jusqu’à maintenant, la Ve république était, dans l’esprit de ses fondateurs, un régime parlementaire avec un exécutif fort et durable et il en fut ainsi tant que Michel Debré fut Premier ministre. Le Parlement était un véritable Parlement. Il agissait sur la politique gouvernementale. L’UNR n’y avait pas la majorité : deux autres de ces groupes, importants et nombreux, étaient indispensables pour former une majorité, le groupe des Indépendants qui était, dans l’ensemble, très « Algérie française » et le MRP.

Michel Debré allait très fréquemment au Parlement, à l’Assemblée nationale comme au Sénat ; le général de Gaulle ne voulant avoir aucune relation avec le Sénat, depuis que son président, Gaston Monnerville, avait lancé contre lui des invectives aussi inexactes que déplacées. Michel Debré était un parlementaire et le Général le plaisantait un peu à ce sujet. Il lui disait avec un sourire mi-ironique : « Vous, vous êtes un parlementaire ! » et c’était vrai. Michel Debré se faisait du gouvernement de la République une haute idée.

Quelle conception avaient-il tous deux de leur rôle respectif ?

Contrairement encore à une opinion répandue à tort, le général de Gaulle était pleinement partisan de respecter le rôle du Premier ministre et de lui laisser toutes ses responsabilités. De son côté, Michel Debré, tout en ayant pour le général de Gaulle un grand respect et un attachement profond qui avait un côté affectif évident, entendait exercer pleinement ses attributions.

Il discutait ferme avec lui. La preuve en est dans les propos qu’il tînt au général de Gaulle en janvier 1962 lorsque le premier lui dit : « Une fois arrivé à un accord avec les Algériens, je changerai de Premier ministre, m’en voudrez-vous pour cela ? ». – « Non, répondit Michel Debré, c’est parfaitement votre droit de changer de Premier ministre ; mais je vous en veux pour autre chose. » « Pour quoi ? » demanda le général de Gaulle à la fois soulagé de voir que son Premier ministre ne lui en voulait pas pour son futur changement, mais un peu inquiet de ce qui allait suivre.  – « Eh bien, lui dit Michel Debré, je vous en veux quand vous convoquez mes ministres dans mon dos. Les ministres n’ont pas à aller vous voir avant d’avoir discuté avec moi de l’affaire dont ils viennent vous entretenir. »

C’était une conception forte de la responsabilité du Premier ministre qui ne mettait absolument pas en cause la suprématie évidente du président de la République, surtout lorsqu’il s’agissait du général de Gaulle.

Michel Debré dans son bureau à Matignon.

La dérive des affaires vers l’Elysée s’est faite après le départ de Michel Debré et progressivement. Dès avril 1962, lors de son premier conseil de cabinet, Georges Pompidou, qui succédait à Michel Debré, dit carrément à ses ministres, prenant en cela le contrepied de son prédécesseur : « Ce n’est pas moi qui vous empêcherai de parler directement de vos affaires au Général ». Cette dérive s’est accentuée par la suite et a atteint son maximum sous la présidence de François Mitterrand où un très grand nombre d’affaires étaient portées directement au « Château » ainsi que l’on appelait l’Elysée alors.

Les rapports de Michel Debré avec ses ministres étaient ceux d’un véritable chef de gouvernement. Il voulait les voir agir, les soutenait et les stimulait. Il lui est même arrivé d’en remplacer un, le ministre de l’Agriculture, trop près des revendications des agriculteurs qui ne pensaient qu’au prix des produits agricoles, alors qu’il s’agissait d’établir une véritable loi d’orientation agricole que je fus obligé de rédiger moi-même avec Jean Ravanel, directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture, et mon collègue du Conseil d’Etat.

Michel Debré, qui travaillait de bonne heure le matin, avait l’habitude de dicter, chaque jour, de petites lettres à ses ministres, ou du moins à l’un ou l’autre, pour leur dire d’agir dans tel ou tel sens pour les stimuler.

Dans la matinée, les ministres, qui étaient très sensibles à ces petites lettres, me téléphonaient pour me demander des explications. Or, je n’avais pas lu ces lettres et n’en avais pas eu connaissance ; aussi bien, demandai-je à Michel Debré, de dire à sa secrétaire, Madame Pouzalgues, de me faire tenir chaque matin un double de ces fameuses lettres et je fus désormais en mesure de répondre aux ministres.

A Matignon, règne une activité intense toute la journée. En temps normal, nous arrêtons notre travail à 21 heures ou un peu avant ; pendant les périodes de crise comme pendant les affaires d’Algérie, il m’est arrivé, notamment au moment des barricades, de passer la nuit dans mon bureau.

Toues les affaires du gouvernement aboutissent à Matignon. On y prépare soigneusement le conseil des ministres avant que le Premier ministre aille s’entretenir avec le président de la République. On y prépare et on y tient tous les conseils interministériels sur les questions les plus variées. Les ministres ou leur administration font souvent appel à vous en cas de difficulté. On y voit beaucoup de monde, collaborateurs de ministres, directeurs de ministère, préfets, ambassadeurs, visiteurs de tous ordres, notamment du monde privé, sans compter les inévitables solliciteurs.

Ma conception du cabinet n’était pas celle d’un directeur de cabinet autoritaire qui veut se réserver le droit de présenter seul au Premier ministre les affaires. Je laissais une grande liberté à chacun de mes collaborateurs bien que beaucoup fussent fort jeunes tel Jérôme Monod, Jacques Giscard d’Estaing et d’autres ; mais je leur demandais de me remettre un double de toutes les notes qu’ils faisaient dans leur domaine d’attribution pour le Premier ministre et je pouvais ainsi faire à celui-ci les observations que je jugeais nécessaires. Cette méthode libérale a le mérite d’encourager les collaborateurs, surtout lorsqu’ils sont jeunes, car ils sont heureux et flattés de traiter directement avec le Premier ministre.

Comme le cabinet était très lourd et que plusieurs de ses membres étaient, comme je l’ai dit, encore fort jeunes – moins de trente ans – je sentis le besoin d’en partager le poids avec un homme ayant l’habitude de l’autorité et des affaires. Je demandais donc à Christian Lobut, alors préfet régional de la Marne, de venir à Matignon comme directeur adjoint. Il accepta et nous formâmes tous deux, jusqu’à la fin, une équipe parfaitement unie et amicale.

L’activité était si intense qu’elle vous prenait entièrement et qu’on y prend goût. En avril 1962, lorsque je quittais Matignon avec Michel Debré pour rentrer au Conseil d’Etat, j’eus le sentiment que pouvait avoir un parachutiste dont le parachute ne s’ouvre pas et tombe dans le vide en chute libre. Un long passage à Matignon constitue non seulement une expérience passionnante mais vous donne la connaissance de tous les problèmes du moment en même temps.

La présence à l’Elysée du général de Gaulle vous procurait un sentiment de sécurité et de solidité qu’on n’éprouvait pas avec un autre. Dans les moments les plus difficiles, je me disais : « Il est là ! ». Il en a été ainsi pour les journées des barricades, fin janvier 1960, le putsch des généraux en avril 1961 à Alger, l’OAS et toutes les autres périodes difficiles.

Ce sont des périodes qu’on n’oublie pas et en trois ans, on y apprend plus qu’en vingt ans de vie ordinaire. Je quittais Matignon à regret, non pas par amour du pouvoir, sentiment qui m’est étranger. Je me suis demandé d’ailleurs à l’époque pourquoi le général de Gaulle avait cru devoir changer de Premier ministre, après avoir vu Michel Debré le suivre jusqu’au bout de l’affaire algérienne, lui qui, jusqu’en 1958, était un partisan passionné de l’Algérie française. Le Général avait en lui un Premier ministre remarquable, expérimenté, actif et d’un dévouement sans réserve.

Si par la suite les choses se redressèrent, les premiers mois de Pompidou ne furent pas des plus heureux sur le plan intérieur. Je me suis même demandé, sans être pour cela irrespectueux, si malgré sa prééminence incontestable, le général de Gaulle ne souhaitait pas, outre mesure, que son Premier ministre prenne trop de place même s’il n’avait rien à craindre de lui, ce qui était le cas avec Michel Debré, qui lui était dévoué corps et âme et a fait même, dans l’affaire algérienne, sacrifice de ses préférences antérieures par devoir et sens de l’intérêt général.

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