QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA SOUVERAINETÉ SELON DE GAULLE

Par Arnaud Teyssier
Président du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle

Et Frédéric Fogacci
Directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle

« Cette Nation à qui, depuis 1500 ans, aucune tempête, pas même celle-ci, n’a pu ôter sa souveraineté ni arracher ses dernières armes » qu’évoque Charles de Gaulle dans des pages célèbres des Mémoires de guerre [1] annonçant le débarquement, c’est bien évidemment la France : en reprenant le flambeau de sa souveraineté un jour de juin 1940, et l’emportant avec lui à Londres, en l’incarnant de sa personne et de son verbe, de Gaulle se pare alors de cette légitimité unique, qui fonde sa relation particulière et durable avec les Français. Alors que la Fondation organise, le 15 septembre prochain, un colloque sur les enjeux actuels de souveraineté et la question des « nouvelles souverainetés » qui se dessinent, il est absolument nécessaire de revenir à la source gaullienne, aux principes d’action et aux lignes de force : en effet, de Gaulle est amené à sauvegarder la souveraineté de la France (1940), à la refonder (1944), puis à l’assurer en la dotant de bases durables, notamment sur le plan institutionnel (1958). En ce sens, la question n’est pas tant de savoir si les piliers posés dans divers domaines (institutionnels, défense, économie, technologie, etc) sont encore valides, que de nous demander comment nous nous positionnons par rapport à eux, comment nous les adaptons aux enjeux actuels, en ayant à l’esprit la pertinence, l’éventuelle modernité du message gaullien.

Le terme de souveraineté est employé par le Général à 75 reprises dans les Mémoires de Guerre comme dans les Mémoires d’Espoir. Il semble avoir à ses yeux une signification spécifique, car il le distingue à plusieurs reprises de l’indépendance, terme plus rare sous sa plume. Parfois, les deux termes sont juxtaposés : à Anthony Eden en 1941, il expose ainsi que les buts de Guerre de la France libre consistent « à redresser la France et à reconstituer l’unité nationale dans la guerre aux côtés des alliés, mais sans rien sacrifier de l’indépendance, de la souveraineté et des institutions françaises » [2]. Ce terme est mobilisé aussi bien pour évoquer le rapport de force avec les alliés pendant la guerre et à la Libération que pour pointer, après 1958, le nécessaire maintien d’une « souveraineté » française dans un monde bipolaire, face à la construction européenne, ou évoquer l’accès à la souveraineté des anciennes colonies.

Plusieurs termes viennent immédiatement à l’esprit quand il s’agit de considérer la conception gaullienne de la souveraineté. Celui de Nation, d’abord : de Gaulle ne conçoit la souveraineté qu’à l’échelle de la Nation, dont l’Etat est le bras armé. Restaurer la souveraineté de la France, en 1944, c’est restaurer l’Etat. « Pour marcher droit vers un but, il faut que la Nation soit guidée par un Etat cohérent, ordonné, concentré, capable de choisir et d’appliquer impartialement les mesures commandées par le salut public ». (14 avril 1947). Celui d’irréductibilité, ensuite : la souveraineté existe tant qu’il existe quelqu’un pour la porter, pour refuser la soumission de la nation à autrui. « La souveraineté peut n’être qu’une flamme sous le boisseau, pour peu qu’elle brûle, elle sera tôt ou tard ranimée », confie de Gaulle au Shah d’Iran en 1944 [3]. Dès lors, une Nation ne peut disparaître tant que quelqu’un se trouve pour relever la flamme de sa souveraineté, comme de Gaulle le fait en 1940. Celui d’indivisibilité, aussi : la souveraineté ne se partage pas, ne se divise pas, elle repose sur une organisation cohérente, interministérielle (que l’on songe à cette définition de la politique étrangère datant de novembre 1945 : « La diplomatie qui l’exprime, l’armée qui la soutient, la police qui la couvre »). En ce sens – unité d’action et vision d’ensemble de la puissance publique -, on retrouve une conception du gouvernement déjà dessinée par Guibert en introduction à son célèbre Essai général de tactique (1772). Guibert, on le sait, était une lecture du Général, au même titre qu’elle le fut de Napoléon. Celui de décision : la souveraineté consiste à conserver, pour ceux qui gouvernent, un pouvoir de décider de manière aussi autonome que possible, tout simplement parce qu’ ils le font en vertu de la volonté populaire et au nom du principe de salut public. De Gaulle l’exprime très clairement à Londres, le 25 mai 1942 : « La démocratie se confond exactement, pour moi, avec la souveraineté nationale. La démocratie c’est le gouvernement du peuple par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple exerçant sa souveraineté sans entrave ». En somme, on pourrait attribuer naturellement à de Gaulle le raisonnement lapidaire du publiciste Dupont-White au XIXème siècle : « Il n’y a qu’une manière, je suppose, de définir la liberté politique : ce n’est pas une liberté, c’est un pouvoir, le pouvoir des peuples sur eux-mêmes. ». On y ajoutera enfin un terme, celui de vision stratégique, indissociable de celui d’intelligibilité : la souveraineté consiste à définir un périmètre au sein duquel la décision se doit d’être aussi autonome que possible, aussi claire, également, pour être comprise et appliquée par l’ensemble des acteurs, publics mais aussi privés.

En ce sens, la Ve République est, à l’origine, un régime de souveraineté restaurée dans la mesure où elle tente précisément de créer le lien le plus direct entre la souveraineté du peuple français et celui qui, en l’incarnant, décide en son nom (élection du président de la République au suffrage universel direct, désignation explicite du référendum, donc de la démocratie directe, comme un mode d’expression du suffrage de même niveau et de même portée que le système représentatif). Mais, de manière peut-être plus surprenante, de Gaulle est sensible à la notion  de limite : la souveraineté n’est pas un absolu, l’indépendance totale n’existe pas dans un monde que dès les années 1960, de Gaulle perçoit comme interdépendant. Il l’exprime clairement en décembre 1959 devant l’assemblée fédérale du Mali : « L’indépendance est un terme qui signifie un désir, qui signifie une attitude, qui signifie une intention. Mais le monde étant ce qu’il est, si petit, si étroit, si interférent avec lui-même, que l’indépendance réelle, l’indépendance totale n’appartient en réalité à personne » [4]. Cette conception, profondément réaliste, renvoie à un marqueur évident de la souveraineté : celle-ci est nécessairement limitée, bornée, faute de quoi elle se heurte également à une « limite hors de lui », selon la formule de Simone Weil [5]. Conserver une autonomie de décision aussi large que possible, dans les domaines jugés stratégiques pour la nation, garder un système cohérent d’appréciation et de décision, voici, en quelque sorte, le cadre de souveraineté auquel une nation se doit d’aspirer. Or précisément, ce cadre n’est jamais acquis, posé pour toujours. Dans un monde intégré, il est sans cesse réduit, attaqué par des interférences étrangères, par la tentation, également, plus intérieure et si humaine, du renoncement à jouir de la responsabilité de décider. C’est pourquoi cette limite conditionne sans doute le dernier terme à retenir de la conception gaullienne, celui d’effort, l’effort qui vient d’ailleurs après le renouveau dans l’intitule successif des volumes appelés à composer les Mémoires d’espoir. L’effort doit être constant pour préserver sa sphère de souveraineté, contre les pressions externes, contre la tentation interne du renoncement et contre les  « ferments de dispersion ».

Ces quelques lignes se borneront à développer les grands axes de ce système de pensée, en le liant à quelques grands exemples gaulliens. Il reviendra au colloque du 3 novembre de préciser cette conception, et d’introduire une comparaison avec nos conceptions actuelles.

I. La souveraineté, la Nation et l’Etat

« La souveraineté, la dignité d’une grande nation doivent être intangibles. J’étais en charge de celles de la France ». C’est en ces termes que Charles de Gaulle rejette, début 1944, l’invitation que lui lance Franklin Roosevelt, de retour de Yalta, à la rejoindre sur son croiseur, le Quincy, au large d’Alger, répondant d’un trait profondément gaullien : « On ne m’invite pas chez moi », Alger appartenant au territoire français. La souveraineté est donc indissociable de la Nation, de son territoire, de son histoire. La nation s’appréhende par sa géographie, comme le font les premières pages de Vers l’Armée de métier et par son histoire, qui appartient au patrimoine commun et qu’évoque longuement la France et son armée. La souveraineté d’une Nation résulte d’un long processus, de guerres externes et internes (« La France fut faite à coups d’épée »), et d’un discours sur la nation qui, peu à peu, s’impose comme une référence commune pour les citoyens. Cette histoire est englobante, cumulative : la construction de la souveraineté française lie les régimes qui se sont succédé, de Gaulle exaltant les soldats de Louis XIV puis ceux de Valmy comme les bâtisseurs de cette souveraineté. A la source de la pensée gaullienne sur la souveraineté territoriale se trouve son éducation dans un pays mutilé par la défaite de 1870, privé de capacités d’initiative en Europe, mais mobilisé par un processus d’éducation patriotique. Elevé derrière la ligne bleue des Vosges, De Gaulle est aussi l’enfant de Fachoda (1898), de la crise de Tanger (1905), de ces moments où la défense scrupuleuse de la souveraineté française s’est cristallisée autour d’un maintien scrupuleux de ses prérogatives territoriales. Dès lors, la souveraineté française s’incarne pleinement, absolument dans la République, qui a su mener le redressement après 1870, et mener à bien la guerre de revanche. Dans les moments cruciaux, les références de de Gaulle sont sans ambiguïté. Que l’on se souvienne de son apostrophe à Reynaud, le 3 juin 1940 : « Soyez Carnot ou nous périrons ! Carnot fit Hoche, Marceau, Moreau ». Grand lecteur de Péguy, on peut penser que le Général souscrit même à l’idée que le patriotisme et l’idée de Revanche s’inscrivent dans un combat pour la civilisation.

De Gaulle est aussi d’une génération qui, se relevant difficilement d’une guerre meurtrière encore si proche, vit pleinement une forme de relâchement patriotique dans les années 1920 (les années Briand) et 1930, mais également un relâchement de l’Etat qui s’égare dans les divisions et l’inefficacité des années 1930 : il en est un témoin privilégié, depuis son poste au Conseil supérieur de la Défense Nationale (1932-1937). Ce qu’il y voit confirme les thèses déjà énoncées dans la Discorde chez l’ennemi (1924) : la souveraineté nécessite une conduite politique prééminente, qui assume pleinement le risque de décider pour le pouvoir civil. La nation exerce sa souveraineté par le biais de ses représentants choisis, et l’Etat est le bras armé de cet exercice. Symboliquement, de Gaulle résume son combat de la Libération en trois points, liés entre eux : « restauration de l’unité nationale, sauvegarde de la souveraineté, redressement de l’Etat » [6]. Ces quelques mots montrent le caractère profondément démocratique, au sens le plus direct, le plus épuré, de la conception gaullienne : un pouvoir se doit d’être souverain pour être l’expression directe, sincère, sans entrave de cette volonté populaire. Tout obstacle, corps constitué, groupement d’intérêt particulier qui s’insère dans cette relation y fait donc obstacle. La souveraineté repose largement sur le caractère épuré de cette relation (que de mauvais exégètes caricaturent en « verticalité ») : le pouvoir choisi par le peuple peut en retour lui demander efforts et sacrifices, au service de l’intérêt commun dont il est le garant. C’est là l’explication la plus claire de la formule de mai 1942 : « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple exerçant sa souveraineté sans entrave ». La constitution de 1958 se situe dans la droite ligne : « La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».

Si cette idée constitue un « fil rouge » de la pensée gaullienne, exprimé de manière claire lors de la fondation de la Ve République, on méconnaît souvent, dans le parcours du Général, les discours qu’il prononce aux débuts du RPF, alors qu’il redoute une mise en cause de la souveraineté française, tant à cause des crises internes (tournant du PCF après 1947, grèves de 1947 et 1948, guerre d’Indochine) que de ce qu’il perçoit comme un risque croissant de tutelle des Etats-Unis sur la politique extérieure de la France (OTAN, OECE, etc). De Gaulle y oppose l’Etat comme condition, comme outil de la souveraineté française, comme garant contre les « ferments de dispersion » qui obèrent la volonté nationale et la rendent vulnérable à des ingérences étrangères. Dans ces moments, le Général dénonce les partis qui « tâchent de retarder le moment où le peuple tranchera dans sa souverai eté » : le modèle politique hérité de la IIIe République et remis en usage sous la IVe République, parfois par les mêmes hommes, fait en effet du Parlement, contrôlé par les grands partis politiques,  un obstacle à toute relation directe entre le peuple et l’exécutif – cette relation étant par avance qualifiée de « césarisme » (Pierre Mendès France, lui aussi, devra, lors de son expérience gouvernementale, essuyer ce reproche). Plus encore, le Parlement révèle les dissensions françaises là où, selon la formule de François Burdeau, il revient au chef d’élever le peuple à la conscience nationle, donc de la « rassembler ».

En somme, la souveraineté nationale est indissociable d’une démocratie forte, armée, efficace, capable de décider au nom du peuple, et de refuser toute intrusion des intérêts catégoriels ou particuliers, des ingérences néfastes et des soumissions rampantes. Cette notion presque schmittienne de « décision » (le Carl Schmitt de l’époque de Weimar, que de Gaulle a pu lire dans les années vingt, et que René Capitant a lu abondamment de toute façon), de capacité à décider, notamment dans les circonstances les plus graves, au nom de l’intérêt supérieur de la Nation, par délégation du peuple français, constitue finalement le cœur de la souveraineté. C’est bien là ce qui, en 1940, distingue de manière irrémédiable, d’un côté l’acceptation par Vichy d’un rôle de supplétif de l’Allemagne hitlérienne, rendu à une position de collaboration, de l’autre la volonté de la France Libre de conserver à tout prix, dans son action, une liberté de choix et de participation, quitte à en user dans le cadre d’une alliance très inégale avec l’Angleterre. Le fait que la liberté de décider souverainement se trouve bien à Londres et non à Vichy autorise de Gaulle, malgré le dénuement des premiers temps de la France libre, à dire à Cassin « Nous sommes la France ». Et c’est cette liberté, dans sa genèse même, qui sera le premier élément déterminant du retour de la France dans le camp des vainqueurs et des grands Etats souverains.

II. La souveraineté comme effort constant

La souveraineté d’une Nation est donc difficilement éradicable : elle existe tant qu’il existe des hommes et des femmes prêts à lutter pour la préserver, si isolés soient-ils. Le 18 juin 1940, selon la formule de Philippe Ratte, la souveraineté française ne s’étend territorialement guère au-delà de la chaise qu’occupe de Gaulle derrière le micro de la BBC, et de l’appartement qu’il partage avec Geoffroy de Courcel à Seymour Grove. Elle n’en est pas moins inextinguible, farouche : ce n’est pas par hasard que de Gaulle emploie la métaphore de la « flamme » de la résistance française dans son appel fondateur, celle-ci gardant la possibilité de s’étendre en embrasant les consciences françaises. Pour autant, toute flamme est fragile, elle n’est jamais acquise, soumise à une double menace. Une menace extérieure, tout d’abord : par définition, la souveraineté nationale, limitée par essence, ne peut que se heurter à d’autres souverainetés. Il convient donc de la défendre de manière intransigeante, sourcilleuse, vis-à-vis des adversaires bien sûr, mais aussi vis-à-vis des alliés. En se montrant un allié incommode avec les Anglais comme avec les Américains tout au cours de la guerre, de Saint-Pierre et Miquelon à Strasbourg, de Gaulle n’hésita jamais à mettre en œuvre ce principe qu’une souveraineté doit être défendue avec d’autant plus d’intransigeance que son périmètre est limité. On connait son adresse à Churchill : « Je suis trop faible et trop pauvre pour céder ». Rien à voir, donc, avec les simples vices ou vertus d’un orgueil démesuré ou d’un caractère intraitable, si souvent soulignés par les auteurs : l’enjeu véritable domine tout, et c’est pourquoi de Gaulle, de son propre aveu, doit parfois s’armer d’une dureté extérieure qu’il décrit comme une armure « de glace ».

Cependant, l’effort est aussi à mener pour prévenir toute limitation interne de la souveraineté, toute soumission rampante. On connait le qualificatif employé par de Gaulle pour désigner les communistes français, le « parti séparatiste », ce qu’il justifie dans une lettre à Jules Monnerot (19 décembre 1949) après lecture de sa Sociologie du communisme. Mais ce refus de toute soumission des consciences est perceptible dès la guerre : de Gaulle n’hésite pas à tancer ses lieutenants jugés trop accommodants avec les alliés, il les engage toujours à aller à l’épreuve de force, à refuser d’être les vecteurs d’une influence contraire à l’intérêt national. Aucune alliance n’engage inconditionnellement la France, et l’établissement d’une dissuasion nationale lui autorise cette liberté de jugement et d’action : l’appartenance à l’OTAN n’interdit pas à la France l’établissement de relations diplomatiques avec la Chine (1964) ou la politique en direction de l’Europe de l’Est après 1966. En retour, la souveraineté des alliés est pleinement reconnue, et la solidarité sans faille lorsqu’elle est nécessaire. Lors de la crise de Cuba (1962), de Gaulle annonce au représentant de Kennedy, Dean Acheson, s’en remettre à la décision américaine pour Cuba : « Je comprends qu’un grand pays menacé emploie toutes ses armes pour se défendre » [7].

La souveraineté n’est donc jamais acquise, définitive, mais c’est cette fragilité même qui nourrit l’effort national dans tous les domaines, en particulier dans le domaine économique. Le souci constant de l’innovation, celui de développer des filières nationales, en articulant effort de recherche et production industrielle, bref, le contrôle de ce que l’on nomme désormais les « chaînes de production » sont manifestes dans plusieurs domaines, et les entreprises nationalisées servent de bras armé à cette politique, qu’il s’agisse de Elf Aquitaine, destiné à assurer l’indépendance énergétique, ou de EDF, qui mène à bien le programme électronucléaire en collaboration avec le CEA [8]. Nulle idéologie en ce domaine, et c’est un contresens ou un anachronisme que de traiter l’action gaullienne selon les canons de « l’étatisme » ou du « libéralisme » : la logique des entreprises ou des agences d’Etat est reconnue, le pouvoir se gardant de tout micro-management. Au contraire, le réalisme prévaut, les collaborations avec l’étranger, notamment dans le domaine spatial, sont précocement encouragées (le CNES ouvre un bureau à Washington dès 1965). Dans de nombreux domaines, comme celui des lanceurs, le Général de Gaulle se montre ouvert à des coopérations européennes (programme Blue Streak).  On ajoutera enfin que l’effort énorme que le Général fait porter sur le nucléaire militaire, que résume son célèbre télégramme à Pierre Guillaumat au matin du 13 février 1960, après la réussite du premier essai Gerboise : « Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière ! ». C’est au prix de ces efforts énormes, coordonnés par l’Etat, que la France se retrouve en mesure de mettre en œuvre le programme énoncé à l’Ecole militaire en 1959 : « Un pays comme la France, si elle doit faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort ».

Ce point est essentiel : car la souveraineté gaullienne s’appuie fortement sur les institutions, sur la clarté de la vision du périmètre de ce qui est vital pour l’intérêt national, et de la capacité à tout mettre en œuvre pour le défendre et le faire prospérer. Un terme vient à l’esprit, celui d’intelligibilité de la décision publique. Dans les années 1990, à l’initiative de Jacques Perget, la Fondation a réuni des témoignages de chercheurs, d’ingénieurs, de responsables de programmes dans des domaines aussi variés que le nucléaire, le spatial, la recherche médicale. Il est tout à fait notable que chaque témoignage pouvait établir avec précision où et quand avait été prise par le Général la décision stratégique dans leur domaine de compétence, et comment cette décision avait été connectée à une vision à la fois cohérente et prospective de la souveraineté nationale. Ainsi, en juin 1961, alors que se discute la création du CNES : De Gaulle interroge sur la possibilité d’utiliser les satellites dans le domaine des télécommunications, et de ne pas dépendre dans un domaine clé de technologies américaines. Parfois, cette vision est moins achevée. Le plan Calcul est décidé en réaction à la faillit de Bull (1974), échoue à faire coïncider vision stratégique et vision industrielle, la composante recherche (IRIA, délégation générale à l’Informatique) et l’industriel (Compagnie CII) échouant à développer une synergie.

III. La souveraineté, limitée par essence

Reste que la souveraineté n’est pas l’indépendance stricte, et qu’il serait fallacieux de voir en de Gaulle un nationaliste étroit, le précurseur d’un discours à finalité autarcique, le chantre du repli national. Au contraire, dès le début des années 1960, il assume l’idée d’un monde « interférent », donc interdépendant, dans le domaine de la sécurité comme dans celui de l’économie. Le terme de «pragmatisme », souvent employé pour qualifier la démarche gaullienne, a un caractère sans doute quelque peu limitatif et asséchant : celui de réalisme, de prise en compte des « circonstances », rend sans doute mieux justice à la conception du Général. La souveraineté est un principe, un cadre de pensée, un effort, un objectif constant, mais elle ne constitue ni un absolu, ni, encore moins, un état acquis.

Le réalisme consiste à ne jamais s’interdire pour des raisons de principe une solution qui pourrait mieux servir l’intérêt national. L’exemple du programme électro-nucléaire, souvent mentionné, est sans doute le plus significatif pour saisir cette dimension. Dans l’élaboration du programme des centrales nucléaires, de Gaulle favorise longtemps une technologie au graphite (UNGG) : il s’agit d’une technologie nationale, portée par le CEA, dont il a été le créateur en 1945, et qui est étroitement corrélée avec le primat des enjeux militaires. Pourtant, en 1968, après avoir échangé avec Marcel Boiteux, directeur général d’EDF, de Gaulle accepte la création d’une usine utilisant la technologie vapeur (PWR), quitte pour cela à accepter l’achat d’un brevet américain. En effet, les résultats obtenus sont alors plus rapides, plus compatibles avec l’utilisation de l’énergie nucléaire pour des usages domestiques : ce choix stratégique, repris par Georges Pompidou, posera les bases du plan de 1973 [9].

C’est ici que le réalisme, la prise en compte des circonstances prévaut sur une conception dogmatique de l’intérêt national. Stratégiquement, acheter une licence américaine fait gagner du temps, quitte ensuite à investir massivement dans la recherche pour se libérer de cette licence, et pouvoir à son tour exporter des technologies, par exemple en Chine à partir des années 1980. L’intérêt national se pense donc sur le temps long, indissociable de la permanence de la Nation. Dans d’autres domaines, jugés stratégiques, le réalisme prévaut encore. Dans le domaine de l’armement, la création de la Direction ministérielle à l’Armement (future DGA) en 1961, laquelle travaille directement avec les grandes entreprises d’armement, toutes nationales (DCNS, Thomson, etc), n’empêche pas la mise en place de programmes de coopération bilatéraux, notamment avec l’Angleterre ou l’Allemagne, ou même l’achat « sur étagère » de technologies indispensables dans lesquelles l’effort de recherche français est en retard (par exemple les avions ravitailleurs, achetés au printemps 1962 aux États-Unis) [10].

En somme, la souveraineté est aussi un effort constant de lucidité et d’adaptation, pour tenter de déterminer où se situe l’intérêt national, pour frayer avec les menaces, les ingérences sans jamais y céder. Il s’agit d’une ascèse, d’une volonté d’assumer la « passion orgueilleuse de décider » que de Gaulle définissait comme l’attribut du chef dans le Fil de l’Epée. Et cette ascèse n’est pas dépourvue d’une portée universelle, comme le montrent les grands discours de De Gaulle dans ses grands voyages des années soixante, de Mexico à Québec. On a voulu y voir un défi au géant américain. Bien plus profondément, il s’agit d’un combat pour le maintien des civilisations. La souveraineté nationale va parfois, aussi, avec l’essor ou la survie d’une civilisation qui participe à la noblesse du monde. L’identité culturelle, pour utiliser encore un terme un peu desséchant, est très certainement pour de Gaulle l’expression d’une forme de souveraineté qui reconnaît ses propres limites.

[1] Cf. Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre et Mémoires d’Espoir, Paris, Plon, 2016, p. 1168

[2] Charles de Gaulle, op.cit, p. 515

[3] Charles de Gaulle, op.cit, p. 1481.

[4] Repris dans Espoir, n°196, Hiver 2019-2020.

[5] Cf. Alain Supiot, « La souveraineté de la limite », dans Alain Supiot (dir), Mondialisation ou globalisation, les leçons de Simone Weil, Paris, Collège de France, 2019.

[6] Cf. Charles de Gaulle, Mémoires, op.cit, p. 954

[7] A ce sujet, cf. Maurice Vaïsse, L’Europe et la crise de Cuba, Paris, Armand Colin, 1993, et La grandeur, Paris, Fayard, 2009, rééd 2013.

[8] A ce sujet, cf. Cahiers de la Fondation Charles de Gaulle n° 12, De Gaulle et la recherche scientifique et technologique, Paris, 2003.

[9] A ce sujet, cf. Félix Torres et Boris Dantzler-Kantof, L’énergie de la France : de Zoé aux E.P.R, l’histoire du programme nucléaire français, Paris, ed. François Bourin, 2013.

[10] A ce sujet, cf. Fondation Charles de Gaulle, Défendre la France, l’Héritage de De Gaulle à la lumière des enjeux actuels, Paris, Nouveau Monde, 2020, en particulier l’intervention de Georges-Henri Soutou, pp. 225-232.

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