DE GAULLE ET L’AMÉRIQUE LATINE

par Danièle Küss*

*Danièle Küss est Membre du Conseil d’Orientation Stratégique de l’IHEAL, l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine (Sorbonne nouvelle), et a publié plusieurs ouvrages sur les cultures latino-américaines et des poètes espagnols. Elle est actuellement Expert en Tourisme culturel international, notamment auprès du Conseil de l’Europe.

Rien ne prédestinait Charles de Gaulle à s’intéresser à l’Amérique latine. Ni l’homme, ni le Général, ni même le Président de la République car aucun de ses prédécesseurs n’avait vraiment engagé la France depuis Napoléon III et son aventure malheureuse qui y avait laissé une image de la France très négative.

En 1964 le monde était bipolaire. Il fallait choisir : en politique intérieure entre capitalisme et socialisme, et en politique extérieure, entre impérialisme et isolationnisme. Ce sous-continent étant de toute façon pour tous l’arrière-cour géopolitique et économique réservée des Etats-Unis depuis la Doctrine Monroe de 1823.

Dont acte. Mais pas pour le Général.

Avec le soutien de la Fondation Charles de Gaulle, sous la direction de Maurice Vaïsse [1], dans un ouvrage collectif remarquable par la richesse de sa documentation et de ses analyses, De Gaulle et l’Amérique latine [2], 17 universitaires éminents et notre regretté Président des amis de la Fondation, Michel Anfrol, racontent la naissance de ce lien très personnel qui a écrit des pages importantes mais méconnues ou oubliées de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Diplomatie française des années gaulliennes. Qui se souvient par exemple que le gouvernement chilien a décrété trois jours de deuil national à la suite du décès du général de Gaulle [3] ?

C’est l’Amérique latine qui est venue à lui, en entendant l’Appel du 18 juin, avec ses élites, francophones et la plupart du temps francophiles, et sa population plus simplement amoureuse de notre Marianne, incarnation depuis le début du 19e siècle des luttes pour la Liberté, la Démocratie et les Droits de l’Homme. Depuis le Siècle des Lumières Paris était en effet la capitale à partir de laquelle la Culture rayonnait dans le monde, et le voyage en France faisait partie du cursus honorum indispensable aux élites latino-américaines. Au moment des grands mouvements d’indépendance c’est donc la France qui leur a fourni son modèle de système politique. Ils ne l’ont jamais oublié.

L’absence de ces pages de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale est d’autant plus injuste que sur les 400 Comités de la France Libre à travers le monde, 300 étaient latino-américains (dont 42 chiliens), et qu’ils ont offert à la Résistance beaucoup d’argent et de volontaires. Cuba est le premier pays, avec Haïti, à avoir reconnu la France Libre, et selon Jacques Soustelle, le Comité de Cuba a même été l’un des premiers au monde [4].

Au lendemain de la Libération, le général de Gaulle va tout de suite pressentir qu’il faut maintenir la présence française dans ce « grand continent latin » à travers les réseaux gaullistes. D’autant plus que l’image de la France s’était enrichie, grâce à lui, de la lutte contre le fascisme, du refus des fatalités, et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Il n’a pas oublié non plus que c’est grâce à l’appui des Etats latino-américains que la France a pu défendre l’idée que la coopération intellectuelle était un facteur de paix fondamental, et que Paris a finalement été choisi pour héberger l’Unesco, alors que Londres était la grande favorite.

Les nombreux déplacements d’intellectuels français, pour des cours ou des conférences, ont nourri pendant près de deux siècles cette communauté d’idéal, et le voyage triomphal d’André Malraux, « délégué personnel » du Général, en 1959, s’inscrit dans cette tradition, même s’il a dû mettre de côté son rôle de ministre de la Culture car il avait en fait un but beaucoup plus politique, et qui a été atteint :  obtenir le soutien de nos « sœurs latines [5] », y compris par des abstentions, le 15 septembre 1960 lors de la 15ème Assemblée générale de l’ONU au cours de laquelle la question de l’Algérie allait être traitée [6]. Le récit de cette mission est passionnant et annonce l’étape suivante : les deux grands voyages de 1964 qui vont marquer un tournant décisif de la politique étrangère de la France.

En effet le périple du Général est déjà exceptionnel par sa durée et son ampleur : Il a effectué des voyages officiels dans 30 pays différents, dont 11 en Amérique latine ; du 15 au 23 mars au Mexique, puis du 20 septembre au 16 octobre en Amérique du Sud, où il a parcouru plus de 20 000 km, et où la France est présente par une de ses Régions des Outre-Mer, la Guyane française, qui a des frontières avec le Brésil et le Surinam, et où il s’était rendu quelques mois plus tôt.

Ce déplacement est aussi fondateur par son contenu. En France, en 1964, la décolonisation est presque achevée avec l’indépendance de l’Algérie. Le général de Gaulle peut donc bousculer les clivages traditionnels « Est/Ouest » et « Nord/Sud », et il veut inventer une nouvelle diplomatie ambitieuse pour la France visant à casser l’étau idéologique de la guerre froide et à affirmer son indépendance totale dans toutes les parties du monde.

Elle est fondée sur deux concepts très innovants : la « Coopération » et la « 3e voie ».

Une Coopération qui dépasserait le cadre africain et qui constituerait « en vérité, une politique mondiale. Par cette voie, la France peut se porter vers d’autres pays, qui dans d’autres continents, sont plus ou moins largement en cours de développement, qui nous attirent d’instinct et de nature [7] ». Quand il évoque cette région du monde le Général parle de « longue et chère parenté d’idéal », de « communauté de sentiments », de « culture commune », « d’héritage spirituel », de « valeurs latines » que l’on « ne trouve ni en Russie, ni aux États-Unis [8] ».

Une coopération « la mano en la mano » selon la formule célèbre, destinée d’une part à organiser une coopération « technique, scientifique, culturelle et économique au bénéfice de leur progrès », et d’autre part à « resserrer leurs contacts politiques pour mieux servir au-dehors le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’équilibre mondial et la paix [9] ». Nous dirions aujourd’hui une Coopération durable, dans tous les sens du terme, et sans ingérence.

L’autre pilier de cette nouvelle politique étrangère de la France était la « 3e voie ». L’expression n’a cependant jamais été prononcée pour ne pas gêner les Chefs de gouvernements, déjà bien embarrassés, parfois, par la peur d’une éventuelle réaction des Etats-Unis. En effet, en Amérique latine les idées de la révolution castriste s’étaient propagées comme une onde de choc dans tout le sous-continent, surtout après les crises de 1961 et 1962, et elles ont renforcé la contestation du pouvoir du nouveau colonisateur économique. Les Etats-Unis considèrent donc, dans un premier temps, ce voyage comme une provocation (comme ils l’avaient fait quelques mois plus tôt pour la reconnaissance de la Chine populaire), un encouragement à des volontés d’indépendance, et parfois même un soutien caché aux communistes…

D’autant plus que les tensions étaient déjà nombreuses au sein de l’OTAN, annonçant le retrait prochain de la France de son commandement intégré.

Le Président Johnson et le général de Gaulle n’étaient pas non plus d’accord sur Cuba, le Vietnam, l’Allemagne, l’URSS, la politique nucléaire, les affaires monétaires… La liste était longue. La sensibilité du Président nord-américain était à fleur de peau. Le moindre dérapage verbal, même infime, aurait pu déclencher une réaction disproportionnée. Mais le Général le savait et il a parfaitement dosé ses déclarations, parfois même en espagnol afin de toucher plus directement les peuples qui étaient venus l’acclamer. Peu à peu les diplomates nord-américains ont été rassurés et ont eu pour instruction de ne pas réagir. Le voyage s’est terminé sans incident diplomatique.

Les inquiétudes étaient aussi parfois internes. Certains opposants aux pouvoirs en place ont en effet tenté de récupérer la visite du Général, comme par exemple le mouvement péroniste en Argentine. D’autres critiquaient même violemment sa venue pour des raisons très diverses : il était trop à droite pour certains, trop à gauche pour d’autres, et ils menaçaient de faire des manifestations.

Par ailleurs, la sécurité des déplacements du Général en voiture décapotable pour le contact direct avec la foule enthousiaste a été un vrai sujet, un an seulement après l’assassinat du Président Kennedy. Ce fut le cas notamment en Argentine, où s’étaient installés de nombreux réfugiés politiques français, des anciens de Vichy puis des anciens de l’OAS qui fuyaient la justice française depuis un an, en recherche urgente d’anonymat mais voulant aussi peut-être retenter des attentats manqués. A noter qu’à l’occasion du récit de cette étape, l’histoire de l’installation de ces familles en Argentine est très surprenante dans tous les sens du terme.

L’analyse des relations diplomatiques militaires et économiques entre la France et certains pays latino-américains à cette époque est également très instructive sur les forces et les faiblesses de nos politiques d’exportation. Elle montre aussi que la France a su bousculer la répartition du monde pour trouver des nouveaux débouchés car le Général avait compris avant les autres que les marchés traditionnels allaient bientôt être saturés et que les Chinois et les Latino-Américains étaient les partenaires et les clients de demain.

Cet ouvrage est à relire aujourd’hui car il n’est pas seulement un brillant récit historique. Il est aussi d’une grande actualité politique.

Il est en effet urgent que l’Europe s’intéresse davantage à « l’Extrême-Occident » du fait qu’elle a une fenêtre de tir qui ne se reproduira pas : Depuis son élection Joe Biden ne s’est pas encore prononcé sur cette région du monde mais il ne manquera pas de le faire très bientôt, puisque ce sont les Etats-Unis qui vont accueillir cette année le Sommet des Amériques au début de l’été, à un an de la célébration du 2e Centenaire de la Doctrine Monroe.

La France pourrait saisir l’occasion des premiers mois de sa Présidence pour faire enfin « remonter l’Amérique latine dans l’Agenda européen ».

C’est donc le moment de rappeler qu’au-delà des engagements politiques, les enjeux globaux nous rapprochent, comme la démocratie, la liberté et les droits de l’homme, mais aussi le climat, la biodiversité, la déforestation, l’inclusion urbaine, l’égalité hommes/femmes, la francophonie, la diversité culturelle, le multilatéralisme et une autre façon de traiter les relations bilatérales.

C’est le moment de tenter de concurrencer la Chine qui accélère son emprise depuis une vingtaine d’années au point d’être devenue le premier partenaire commercial de plusieurs pays dont le Brésil, le Venezuela et le Chili. Leurs nombreux accords bilatéraux de coopération économique, scientifique, militaire et spatiale ont fait reculer l’Europe et les Etats-Unis au deuxième plan, et surtout effraient aujourd’hui ceux qui doivent les honorer, car le bilatéral chinois est aux antipodes de la coopération gaullienne. Il est en effet fondé sur un endettement (comme en Afrique) qui crée une dépendance économique et politique dont le résultat est déjà la re-primarisation de son Economie ; Une évolution incompatible avec son développement, en plus de son endettement.

C’est le moment pour l’Europe de se souvenir qu’une Civilisation « est quelque chose de plus permanent que les philosophies politiques ou les systèmes sociaux. C’est une vision du monde et une action, une mémoire et une volonté : une âme [10] ».

[1] Professeur des universités émérite à Sciences-Po Paris.

[2] 2014, Presses Universitaires de Rennes.

[3] P.218

[4] P.45

[5] Le Général utilisait souvent cette expression pour évoquer les pays latino-américains.

[6] P.112

[7] P.9

[8] P.108

[9] P.125

[10] P.254, lettre d’Octavio Paz au Directeur du quotidien mexicain Novedades, 15 mars 1964.

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