EXPOSITION CABU, LA RAFLE DU VEL D’HIV’
Mémorial de la Shoah, juillet-novembre 2022

par Frédéric Fogacci,
Directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle

Voici un peu plus de 80 ans, les 16 et 17 juillet 1942, une vaste rafle de juifs à Paris, dite Rafle du Vel d’Hiv’, envoyait près de 12900 personnes vers la déportation, dont seuls quelques rares reviendront pour témoigner. Le Vélodrome d’Hiver, situé dans le 15e arrondissement, rue Nélaton, fut détruit en 1959 : il avait servi de principal centre de transit pour des juifs raflés par la police française, à la demande du Général SS Carl Oberg et sur ordre du gouvernement de Pierre Laval, dans tous les arrondissements de Paris : seules les familles y furent acheminées, les adultes sans enfants étant envoyés à Drancy. Plus de 5000 personnes, hommes, femmes, enfants, bébés, personnes âgées, handicapés, malades, mourants, y furent détenus pendant cinq jours, nourris de 70 grammes de pain et deux bouillons Kub par jour dans un Vélodrome offrant un seul point d’eau et une dizaine de cabinets de toilettes. Dès le 22 juillet au matin, le Vel d’Hiv est désert : les raflés ont été expédiés vers la Gare Montparnasse, d’où, dans des conditions atroces, ils sont convoyés vers divers camps de rétention situés dans le Loiret (Beaune La Rolande, Pithiviers), où les familles sont séparées. En août, en plusieurs convois, ils sont acheminés vers Auschwitz, où ils sont exécutés dans les chambres à gaz à leur arrivée, ou envoyés en camps de travail. Un mois après la rafle, l’immense majorité de ceux qui ont constitué cette foule détenue au Vel d’Hiv sont morts.

La mémoire du « Vel d’Hiv » a été longtemps complexe, pour deux raisons hélas bien simples. La rareté des témoignages de victimes, d’abord, bien peu y ayant survécu : quelques enfants devant bien trop tôt et tragiquement laisser leurs parents derrière eux, comme Lazare Pytkowicz ou Michel Muller, ou des femmes ayant réussi, dans le chaos ambulant, à se glisser hors du Vélodrome, comme Marjem Lichtsztejn et sa fille. Entendre leur témoignage, proposé lors de cette exposition ou dans le très beau catalogue qui l’accompagne (publié aux Editions Taillandier) donne une dimension particulière, bouleversante aux dessins de Cabu. Ensuite, la mémoire archivistique de cette rafle est longtemps restée avant tout administrative, donc abstraite, ensuite : l’on dispose des instructions précises du directeur de la police municipale, le commissaire  Hennequin, enjoignant aux forces de l’ordre mobilisées par sections de deux policiers d’ « éviter tout commentaire » lors de l’interpellation, de demander aux familles de se munir d’ « une couverture » et de « deux jours de vivres » avant de quitter leur domicile, de « bien songer à couper l’eau, le gaz et l’électricité avant de quitter les logements ». Les négociations de Laval et de René Bousquet avec l’occupant allemand sont également documentées : devant l’exigence posée par Oberg, le 26 juin 1942 que la France livre 40000 juifs et juives en âge de travailler, le choix est fait de limiter les arrestations aux Juifs dits « étrangers », ce qui donne lieu à des discussions glaçantes pour définir ce « statut », qui conduit parfois à séparer des enfants en bas âge de leurs parents. Pour autant, de toute la guerre, jamais autant de juifs français ne seront livrés aux troupes d’occupation qu’à l’occasion de cette rafle.

Mais les archives ne disent pas les fuites provenant de la préfecture, l’information qui circule la veille, relayée par certains policiers rétifs, des personnalités, comme le futur prix Nobel de physique Georges Charpak, qui passe la soirée précédant la rafle à mettre en garde et appeler les familles à quitter leur domicile, les solidarités de voisinage qui s’organisent à la hâte, le rôle des concierges d’immeubles, le manque de zèle de certains binômes policiers (parfois renforcés de militants du PPF de Jacques Doriot) : de la théorie à la pratique, deux tiers des juifs ciblés échapperont à la rafle. Difficile cependant de théoriser un mouvement de solidarité général ou organisé : chaque cas, chaque famille rencontre dans son environnement un contexte particulier, des hommes et des femmes qui apportent leur aide, qui s’y refusent, ou qui au contraire dénoncent et condamnent. Mais comme le fait observer Laurent Joly, les familles les moins intégrées, les plus pauvres, les familles nombreuses sont les plus exposées, les moins à même de bénéficier d’une aide potentielle. Les gares sont surveillées dans les jours qui précèdent la rafle, et certain commettent l’erreur de rentrer chez eux car le 15 juillet est une échéance pour les locataires : de peur d’être expulsées, des personnes en sécurité reviennent s’exposer à l’arrestation.

Cette histoire, longtemps occultée, est désormais mieux connue : le récent ouvrage de Laurent Joly, paru aux éditions Grasset, fait référence. Mais comment saisir le ressenti, on serait presque tenté de dire, en des circonstances si inhumaines, la « dimension humaine » de cette mécanique d’extermination à l’œuvre ? Comment se sont opérées, concrètement, les arrestations ? Comment certaines personnes visées ont-elles pu y échapper en fuyant leur logement ? Comment les raflés ont-ils vécu ces quelques jours, pour la plupart les derniers, entre désespoir et incompréhension ?  Une unique photo, identifiée par Serge Klarsfeld en 1990, présente des autobus, mobilisés pour transporter les raflés, sinistrement garés en file le long du Vélodrome. C’est pourquoi, en 1967, la parution de l’ouvrage de Claude Lévy et Paul Tillard, La Grande rafle du Vel d’Hiv, fait figure d’évènement : en collectant cette mémoire, ces témoignages, souvent difficilement soutenables, Lévy et Tillard rendent leur nom et leur histoire aux victimes. Pourtant, il reste à leur donner un visage, à reconstituer une photo effacée. C’est ici qu’un très étrange hebdomadaire, Le nouveau Candide, journal habituellement porté sur les titres et sujets « de société » plus racoleurs et moins poignants, près du terme d’une aventure éditoriale entamée en 1961, demande à un jeune dessinateur de 29 ans, Jean Cabut, d’illustrer de larges extraits de l’ouvrage publiés dans un dossier spécial, extrêmement détaillé et richement nourri de témoignages, étalé sur quatre numéros.

Ces dessins, tirés de l’oubli par Veronique Cabut, donnent à l’exposition imaginée par l’historien Laurent Joly une force peu commune. La scénographie, qui reproduit les œuvres sur les murs d’exposition en grand format, donne au trait de Cabu toute sa puissance d’évocation. La sécheresse du trait, le noir et blanc permettent de ressentir, presque physiquement, ces « heures tragiques » qu’évoquera De Gaulle, et donnent vie aux documents administratifs et aux témoignages qui scandent cette histoire. L’expression d’ « heures les plus sombres » n’a alors rien de galvaudé, elle est palpable, les bouches d’ombre, métaphore d’une issue fatale au plus grand nombre, se rencontrent à chaque recoin du trait de crayon. Pourtant, Cabu, s’il décrit ma mécanique administrative huilée, les interpellations, les enfants séparés à jamais de leurs parents (inoubliable dessin de Lisa Fajnzylberg serrant sa poupée, sans doute le plus emblématique de l’exposition), la première rétention, souvent dans les mairies ou les commissariats, l’acheminement vers le Vel d’Hiv par le réseau d’autobus réquisitionnés, puis cette captivité, cet effet de foule dans un Vélodrome devenu inhumain, Cabu laisse également apparaître les lâchetés, la peur, les doutes, peut-être, bref, des sentiments humains au cœur d’une mécanique qui les nie.

Le rôle des forces de l’ordre est par exemple rendu avec finesse. Les dessins se répondent, du policier courant après un petit garçon parti jouer sur la piste du Vélodrome, aux gardiens de la paix incapables de s’opposer à la ruée de mères de familles vers une épicerie située en face du Vélodrome, pour trouver de l’eau, du lait, de quoi nourrir leurs enfants. Les traits de leurs visages laissent l’interprétation ouverte : furieux d’être ainsi débordés ? Soulagés de l’être un instant avant que la mécanique fatale ne reprenne ses droits, ce qui expliquerait qu’ils n’aient pas tiré, mais qu’ils aient ensuite reconduit les femmes à l’intérieur du Vélodrome, les condamnant ? Que penser de ce contrôleur de train, Gare d’Austerlitz, fixant sa montre quand des femmes et des enfants sont parqués à bord de wagons de trains vers une issue fatale ? Indifférence ? Lâcheté ? Gêne ? Honte ? La force du dessin de Cabu est de ne pas trancher, de nous laisser libres d’imaginer les sentiments contradictoires qui accompagnent l’horreur sans pour autant l’empêcher.

Les raflés, eux, retrouvent leur identité, l’humanité qu’on leur avait alors niée car chacun, chacune est porteur d’une expression spécifique, d’une histoire qu’on devine ou que Cabu nous laisse imaginer.  Sur le Quai de la Gare d’Austerlitz, des enfants pleurent, d’autres dorment, certains essaient de fuir. La plupart sont hébétés, tristes, inquiets, peut-être trop jeunes pour être désespérés, mais chacun est unique. Pressentaient-ils le sort qui les attendait ? Marjam Lichtsztejn décide de courir le risque de s’enfuir avec sa fille quand arrivent au Vel d’Hiv des malades et des handicapés, peu susceptibles de « travailler en Allemagne », comme les policiers français l’ont laissé entendre. Au départ de Drancy, un dessin poignant, difficilement supportable, montre des femmes lançant par la fenêtre, en guise de dérisoire cadeau d’adieu, leurs rations de pain à des hommes partant à la mort, tête basse, le regard perdu… Ici, le dessin de Cabu comble les interstices, nous donne à imaginer une vérité émotionnelle absente des archives, esquissée par les témoignages des survivants.

Ces dessins, et cet ouvrage, sont enfin un moment d’histoire. La date de publication, à compter du 24 avril 1967, n’est pas anodine. Elle précède d’un peu plus d’un mois la Guerre des Six jours, marquée par un soutien massif de l’opinion publique française à Israël, et de cinq mois le voyage du Général en Pologne, au cours duquel il se rendit à Auschwitz, le 8 septembre 1967. On connaît ses mots, inscrits au Livre d’Or du camp : « Quel dégoût ! Quelle tristesse ! Quelle pitié ! et pourtant, quelle espérance humaine ! ». De Gaulle avait lu l’ouvrage de Lévy et Tillard, dépeignant, selon ses termes, « une des pages les plus sinistres de l’histoire, de l’occupation et de la « collaboration » » (les guillemets sont de sa main). Un courrier inédit, présenté à l’exposition, l’atteste : « Vous pourrez être certain que votre récit sera présent à ma mémoire lorsque je me rendrai à Auschwitz et que j’y évoquerai la mémoire de ceux qui, tels vos courageux parents, y trouvèrent la mort dans des circonstances si cruelles ». On ne sait si le Général eut connaissance des dessins de Cabu, un dessinateur ne le ménageant guère, par ailleurs. Mais il y a dans la sobriété du trait, dans le refus de tout lyrisme pour traiter un sujet si émotionnellement lourd, quelque chose de l’attitude du Général, marchant dans Auschwitz habité par une expression d’une gravité qu’on ne lui retrouve que rarement, comme ailleurs, parfaitement indifférent à Ochab et aux officiels polonais l’accompagnant, avant de demander à se recueillir, seul, sans journalistes ni témoins.

On ne saurait donc trop recommander à tous et à chacun de consacrer un moment choisi à cette exposition proposée par le Mémorial de la Shoah qui, si elle contribue au nécessaire travail de mémoire avec une force rare, constitue aussi un formidable exercice d’histoire, dans toute sa puissance et sa plénitude.

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