SUR UNE PHOTOGRAPHIE DU GÉNÉRAL ENTOURÉE DE MYSTÈRES

par David Brunat
Écrivain

Le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD), importante institution muséographique et scientifique lyonnaise située dans les anciens locaux de la Gestapo avenue Berthelot, a fêté ses trente ans d’existence en 2022. À cette occasion, le Centre a puisé dans ses riches collections pour proposer une passionnante exposition intitulée « Visages, portrait des collections du CHRD ».

Constituée principalement de portraits – peints, gravés, photographiés, sculptés, tissés, etc. –, l’exposition entendait faire connaître et mettre en lumière des trajectoires résistantes individuelles et collectives. Elle a fermé ses portes le 13 novembre.

Au nombre des pièces présentées dans ce parcours iconographique très original figurait une photographie du général de Gaulle, de la taille d’une carte postale. Probablement prise sur le perron de l’Hôtel de Brienne en juin 1940, mais ce n’est pas sûr. La photo n’est pas posée. Le musée de l’Armée et le CHRD n’ont pas réussi à identifier avec certitude le lieu et le moment auxquels ce cliché a été pris. Ils ne se prononcent pas non plus sur l’identité de son auteur. On pourrait penser également que l’image a été saisie à Londres quelques semaines plus tard et réalisée par Howard Coster.

Une chose est sûre : un certain William Brunat en reçut cinq cents exemplaires en 1941. A distribuer au hasard dans les boîtes aux lettres. Le catalogue de l’exposition explique :

« La diffusion à la manière d’un tract de cette image illustre la nécessité pour les mouvements d’affirmer leur légitimité en produisant des signes d’identification. Il s’agit d’offrir un visage à l’homme de Londres, très peu connu alors, ce que ne manque pas de souligner la propagande légale. »

Autre information établie : le « facteur » improvisé était médecin et habitait Lyon, rue de la République – cette même rue que remontera le Général le 14 septembre 1944 avant de prononcer depuis le balcon de l’Hôtel de Ville le discours dans lequel il consacrera Lyon comme « Capitale de la Résistance. »

De père anglais, ledit médecin écoutait quotidiennement la BBC. Il avait entendu en direct l’Appel du 18 juin sur les ondes britanniques alors qu’il était mobilisé comme médecin à Embrun auprès du 140e régiment d’infanterie alpine stationné à la caserne Vallier de Lapeyrouse.

Admirateur de la première heure du chef de la France Libre, il affermit sa fibre résistante au temple lyonnais de la rue Lanterne, aux côtés de Berty Albrecht, Henri Frenay ou André Philip, illustres paroissiens de ce foyer d’opposition au nazisme animé par le pasteur suisse Roland de Pury.

Il soigna de nombreux résistants, au nombre desquels le futur Compagnon de la Libération (à titre posthume) André Bollier, brillant polytechnicien avec lequel il noua une brève et lumineuse amitié jusqu’à la mort de ce dernier, les armes à la main, en juin 44 dans son imprimerie clandestine de la rue Viala. Il confectionna à tour de bras des certificats de réforme pour le STO, intervint dans les maquis du Rhône et de l’Ain auprès de combattants blessés, cacha des membres de l’Armée Secrète dans sa maison de campagne de la banlieue lyonnaise, fut très proche des époux Victor et Hélène Basch jusqu’à leur tragique disparition, et tint un étonnant et passionnant journal de guerre retrouvé par hasard il y a quelques années – journal dont il n’avait apparemment jamais parlé à quiconque. Ses descendants se sont empressés de le donner au CHRD.

A quel moment de l’année 1941 le toubib républicain reçut-il le lot de photographies ? Par quel canal ? Des mains de qui ? Avec quelles instructions d’expédition postale (s’il y en eut) ? De telles opérations de boîtage aléatoire, a priori très risquées, étaient-elles fréquentes ? Groupées et menées à grande échelle ou bien isolées et résultant d’initiatives individuelles exécutées à l’échelon le plus local ? On peut enfin s’interroger sur leur portée, leur impact, leur durée.

Autant de questions sans réponse, du moins dans le cadre de l’exposition.

Cette dernière présentait une note manuscrite du docteur Brunat, écrite longtemps après la guerre, dans laquelle il précisait avoir écoulé tout le stock d’images à six exceptions près, six photos qu’il avait conservées chez lui jusqu’à la Libération, volontairement ou inconsciemment. « Il m’est resté ces six exemplaires, égarés dans mon bureau. Ce qui était une grave imprudence, si la Gestapo ou pire encore la milice avait perquisitionné. » Pourquoi ces six exemplaires – pièces à conviction assurément fort compromettantes en cas de « visite » de la police allemande ou de ses supplétifs français – demeurèrent-ils, si l’on peut dire, en « poste restante » ? Mystère.

On baigne un peu dans une ambiance à la Modiano avec ses zones d’ombre, ses flous de mémoire, ses coups de gomme du destin. Car l’étrange ne s’arrête pas à la distribution des tracts.

En effet, ce médecin jouissant d’une solide renommée comme chirurgien s’employa plus tard à effacer toute trace de son action dans la Résistance. Non pas, certes, parce qu’il en avait honte, bien au contraire. Mais, désireux de se faire oublier à tout jamais une fois la page de la guerre tournée, il ferma à double tour sa boîte aux lettres personnelle à tout signe mémoriel et à toute marque de reconnaissance en sa faveur. Il se fâcha avec Frenay qui ne comprenait pas qu’il refuse de recevoir la médaille de la Résistance. C’est qu’il estimait n’avoir fait que son plus élémentaire devoir et ne mériter aucune distinction. Il aspirait juste au cachet de l’oubli et à l’oblitération historique.

Il vous faudra une loupe pour trouver son nom dans les livres sur la Résistance parus avant le versement aux archives du CHRD, il y a quelques années, de son journal et d’autres documents de sa main. « Inconnu à cette adresse ». Cela lui convenait à merveille.

Ses proches savaient qu’il avait joué un rôle dans la Résistance notamment au sein du mouvement Combat, que Klaus Barbie, le suspectant de ce rôle, l’avait interrogé mais sans recueillir suffisamment de preuves pour l’arrêter, non sans avoir placé la clinique où il travaillait sous étroite surveillance (Bollier y avait été opéré sous un faux nom et l’avait quittée, une fois rétabli, déguisé en … bonne sœur !). Ils savaient également qu’il avait eu la vie sauve grâce à la chance et à son extrême discrétion alors que les milieux médicaux lyonnais, peuplés d’admirateurs de Pétain, soupçonnaient ce confrère incongru, fils d’un Anglais et marié à une femme née en Russie, de penser mal et de fricoter avec les adversaires de Vichy.

Il s’était fondu dans le paysage et avait réussi le tour de force de disparaître presque totalement des radars de la geste résistante locale. Curieux gaulliste ayant filé à l’anglaise une fois la paix revenue, à la barbe de ses compagnons de combat et, plus tard, des historiens de la période !

Et puis, patatras, plus de vingt ans après sa mort, on a découvert son journal de guerre.

Ce représentant de l’art médical avait maîtrisé à merveille l’art de se faire discret et même de faire le mort. Mais longtemps après la Libération, il excella aussi dans cet art que Victor Hugo a célébré, celui d’être grand-père. Je parle d’expérience : c’était le mien.

Nous avons exhumé de l’oubli – un peu – son action dans la Résistance lyonnaise. Bien malgré lui, à son corps et à son esprit défendant, et je ne doute pas qu’il se retourne dans sa tombe, agacé que l’on vienne impudemment troubler son sommeil éternel et parler de lui aux vivants.

Tant pis. Le devoir de mémoire et l’intérêt du témoignage que représente son journal l’emportent sur toute autre considération. Le CHRD projette d’ailleurs de le publier.

On y lit à la date du 18 juin 1940 ces mots écrits (depuis Embrun) d’une écriture claire et ronde, et qui n’a, du reste, rien à voir avec la calligraphie proverbialement illisible de la Faculté :

« Bouleversé par l’appel d’un général. Un vrai type, celui-là ».

Une image d’Embrun, et non d’Epinal, à verser modestement aux archives de la légende gaullienne…

Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur et du CHRD.

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