« Poursuivre la guerre ? Oui, certes ! Mais pour quel but et dans quelles limites ? Beaucoup, lors même qu’ils approuvaient l’entreprise, ne voulaient pas quelle fût autre chose qu’un concours donné, par une poignée de Français, à l’Empire britannique demeuré debout et en ligne. Pas un instant, je n’envisageai la tentative sur ce plan-là. Pour moi, ce qu’il s’agissait de servir et de sauver, c’était la nation et l’État.

Je pensais, en effet, que c’en serait fini de l’honneur, de l’unité, de l’indépendance, s’il devait être entendu que, dans cette guerre mondiale, seule la France aurait capitulé et qu’elle en serait restée là. Car, dans ce cas, quelle que dût être l’issue du conflit, que le pays, décidément vaincu, fut un jour débarrassé de l’envahisseur par les armes étrangères ou qu’il demeurât asservi, le dégoût qu’il aurait de lui-même et celui qu’il inspirerait aux autres empoisonneraient son âme et sa vie pour de longues générations. Quant à l’immédiat, au nom de quoi mener quelques-uns de ses fils à un combat qui ne serait plus le sien ? À quoi bon fournir d’auxiliaires les forces d’une autre puissance ? Non ! Pour que l’effort en valût la peine, il fallait aboutir à remettre dans la guerre, non point seulement des Français, mais la France.

[…]

Ce que je savais des hommes et des choses ne me lassait pas d’illusions sur les obstacles à surmonter. Il y aurait la puissance de l’ennemi, que seule pourrait briser une longue usure et qui trouverait le concours de l’appareil officiel français pour s’opposer au redressement guerrier de la France. Il y aurait les difficultés morales et matérielles qu’une lutte longue et acharnée comporterait forcément pour ceux qui auraient à la faire comme parias et sans moyens. Il y aurait la montagne des objections, imputations, calomnies, opposées aux combattants par les sceptiques et les peureux pour couvrir leur passivité. Il y aurait les entreprises dites « parallèles », mais en fait rivales et opposées, que ne manqueraient pas de susciter, parmi les Français, leur passion de la dispute et que la politique et les services alliés utiliseraient, suivant la coutume, afin de disposer d’eux. Il y aurait, de la part de ceux qui viseraient à la subversion, la volonté de dévoyer la résistance nationale vers le chaos révolutionnaire d’où leur dictature sortirait. Il y aurait, enfin, la tendance des grands États à profiter de notre affaiblissement pour pousser leurs intérêts au détriment de la France.

Quant à moi, qui prétendait gravir une pareille pente, je n’étais rien au départ. À mes côtés, pas l’ombre d’une force, ni d’une organisation. En France, aucun répondant et aucune notoriété. À l’étranger, ni crédit, ni justification. Mais ce dénuement même me traçait ma ligne de conduite. C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver l’autorité. C’est en agissant comme champion inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper, parmi les Français, les consentements, voire les enthousiasmes, et d’obtenir des étrangers respect et considération. Les gens qui, tout au long du drame, s’offusquèrent de cette intransigeance, ne voulurent pas voir que, pour moi, tendu à refouler d’innombrables pressions contraires, le moindre fléchissement eût entraîné l’effondrement. Bref, tout limité et solitaire que je fusse, et justement parce que je l’étais, il me fallait gagner les sommets et n’en descendre jamais plus.

La première chose à faire était de hisser les couleurs. La radio s’offrait pour cela. Dès l’après-midi du 17, j’exposai mes intentions à M. Winston Churchill. Naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre, qu’aurais-je pu faire sans son concours ? Il me le donna tout de suite et mit, pour commencer, la BBC à ma disposition. Nous convînmes que je l’utiliserais lorsque le gouvernement Pétain aurait demandé l’armistice. Or, dans la soirée même, on apprit qu’il l’avait fait. Le lendemain, à 18 heures, je lus au micro le texte que l’on connaît. À mesure que s’envolaient les mots irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une indivisible armée. À quarante-neuf ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. »

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome 1