Le soixante-huitième anniversaire de la Constitution du 4 octobre 1958, élaborée au retour au pouvoir du général de Gaulle, est l’occasion de rappeler qu’en dépit des difficultés auxquelles la France est aujourd’hui confrontée dans de nombreux domaines, notre pays possède un patrimoine commun qui lui permet encore de se projeter dans l’avenir et d’être entendu dans le monde.
Son histoire politique, institutionnelle, sociale et culturelle constitue un socle rare, forgé dans les épreuves autant que dans les ambitions. Elle ne se résume pas à la succession des gouvernements, des présidents ou des majorités. Elle est faite de choix, de débats, de renoncements parfois, de réussites et d’échecs, mais aussi d’une volonté constante de préserver, à travers les générations, ce qui permet à la Nation de demeurer une communauté politique.
La Ve République n’est pas une simple succession de présidences. Elle est une continuité exigeante, née de la volonté de concilier stabilité démocratique, autorité de l’État et responsabilité historique face aux défis du monde. La Constitution de 1958 a institué un cadre destiné à assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’État. Elle affirme également que la souveraineté nationale appartient au peuple, exercée par ses représentants et par la voie du référendum.
L’œuvre fondatrice du général de Gaulle (institutions solides, souveraineté nationale, capacité à penser le temps long) a donné à la France un cadre dans lequel ses successeurs ont cherché, chacun à leur manière, à adapter le pays aux transformations économiques, sociales, technologiques et géopolitiques de leur époque.
Tous n’ont pas laissé un héritage de même ampleur, ni de même lisibilité. Mais tous ont exercé le pouvoir dans un monde en mutation, fait de contraintes, d’incertitudes et de choix difficiles.
C’est précisément cette réalité qui peut et doit parler aux jeunes générations. Car l’histoire n’est pas une suite de certitudes. Elle est un enchaînement de décisions, de débats et de responsabilités assumées, parfois avec succès, parfois avec des limites, toujours dans un contexte particulier.
Redonner le goût du temps long
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la capacité à penser le temps long fut décisive. La France, pourtant profondément meurtrie et appauvrie, entreprit de reconstruire le pays autour d’un projet associant reconstruction matérielle, progrès social et modernisation de l’État.
La Sécurité sociale, les grands services publics, la planification, les infrastructures, l’effort industriel et scientifique témoignaient d’une volonté de préparer l’avenir autant que de répondre aux urgences du présent.
Ces choix n’étaient pas dictés uniquement par l’immédiateté électorale. Ils procédaient d’une certaine idée de l’avenir et de la volonté de reconstruire une communauté nationale durable.
Lorsque la République se laissa progressivement enfermer dans le court terme, les rivalités partisanes et l’instabilité gouvernementale, cette capacité d’anticipation s’émoussa. À mesure que l’horizon politique se réduisait à l’échéance suivante, l’action publique pouvait perdre en cohérence et en lisibilité.
Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958 marqua alors, dans un contexte historique particulier, un retour à une conception plus exigeante de l’État et de la République : des institutions stables, une autorité assumée et une stratégie nationale inscrite dans la durée.
La concordance entre la légitimité démocratique et la continuité de l’État permit à la France d’engager une période de redressement et de modernisation qui accompagna les Trente Glorieuses.
La leçon n’est pas, aujourd’hui, de reproduire mécaniquement les solutions du passé. Elle est de comprendre qu’une Nation ne peut préparer son avenir si elle renonce à penser au-delà de l’urgence.
Réapprendre à gouverner dans le temps long
La République ne se mesure pas seulement à l’intensité de ses débats ni à la succession de ses majorités. Elle s’inscrit dans le temps long, celui de la continuité nationale, de la transmission et de la fidélité à des principes qui dépassent les circonstances.
Lorsqu’elle sait se projeter au-delà de l’urgence, elle peut redevenir un cadre de stabilité, de cohésion et d’espérance. La difficulté contemporaine est précisément de retrouver cet équilibre.
Le débat démocratique est devenu permanent. L’information circule à une vitesse inconnue des générations précédentes. Les citoyens peuvent réagir instantanément à une décision, interpeller un responsable public, créer un mouvement ou faire entendre une opinion.
Cette transformation constitue une formidable possibilité d’expression. Mais elle comporte aussi un risque : celui de confondre l’expression immédiate avec le débat, la réaction avec la réflexion, l’audience avec la représentation et la confrontation des opinions avec la construction d’un compromis.
Les réseaux sociaux permettent de prendre la parole ; ils ne permettent pas toujours de véritablement se parler. Ils favorisent parfois la juxtaposition des opinions davantage que leur confrontation argumentée. Ils peuvent donner à chacun l’impression d’être entendu tout en réduisant les espaces dans lesquels on accepte réellement d’écouter l’autre.
Or une démocratie ne peut vivre durablement de réactions instantanées. Elle a besoin de lieux où l’on délibère, où l’on argumente, où l’on accepte la contradiction, où l’on transforme des aspirations particulières en intérêt général.
Retrouver les espaces du dialogue démocratique
C’est ici que les institutions prennent tout leur sens. La Constitution ne constitue pas seulement un ensemble de règles juridiques organisant les pouvoirs publics. Elle est aussi le cadre dans lequel s’exerce la souveraineté du peuple et dans lequel sont garanties les expressions pluralistes des opinions et la participation à la vie démocratique de la Nation.
Elle ne doit donc pas être perçue par les jeunes générations comme un texte lointain, réservé aux juristes ou aux responsables politiques. Elle est leur affaire. Car les institutions ne sont vivantes que si les citoyens s’en saisissent.
Comme les institutions ne sont vivantes qu’avec la participation des citoyens, tous les espaces intermédiaires de la démocratie méritent d’être revitalisés en s’adaptant aux formats du débat d’aujourd’hui: associations, syndicats, collectivités locales, conseils municipaux de jeunes, établissements scolaires et universitaires, mouvements civiques, organisations professionnelles, lieux culturels, fondations, débats publics et, naturellement, partis politiques.
Ces espaces permettent de passer de l’opinion individuelle à la discussion collective, de la revendication à la proposition, de la colère à l’engagement et, finalement, de l’expression à la décision.
La Constitution elle-même reconnaît cette dimension : les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage et la loi garantit le pluralisme des opinions ainsi que la participation à la vie démocratique de la Nation.
Faire de la jeunesse non pas une génération à convaincre, mais une génération à associer
Les jeunes souhaitent pouvoir comprendre, questionner, proposer et agir. Il ne suffit donc pas de leur parler de démocratie. Ils souhaitent plutôt l’expérimenter.
La République n’a pas vocation à demander aux jeunes d’adhérer sans discussion à un héritage. Elle doit leur transmettre les clés pour le comprendre, le discuter et, s’ils le souhaitent, le transformer. Car transmettre n’est pas conserver à l’identique. Et se préparer à prendre part à la vie démocratique et civique suppose de connaître ce qui a été construit, d’en comprendre les fondements, mais aussi les forces et les fragilités. On ne bâtit pas l’avenir en effaçant le passé. On le construit en le questionnant, en l’actualisant, parfois en le dépassant, mais sans le renier.
Transmettre, c’est donner les moyens de continuer
Mettre en valeur la vitalité agile de la Ve République, ce n’est pas sacraliser une époque ou transformer son histoire en récit immuable. C’est faire vivre une mémoire active, capable d’éclairer sans imposer, d’inspirer sans contraindre et de relier les grandes décisions du passé aux défis du présent et aux responsabilités de demain.
La France a besoin de cette continuité pour affronter les transformations du siècle. Elle a besoin d’une jeunesse qui connaisse son histoire sans y être enfermée, qui assume son héritage sans le considérer comme intangible et qui puisse inventer l’avenir sans être privée des repères nécessaires pour le construire.
La Constitution de 1958 demeure, dans cette perspective, bien davantage qu’un texte fondateur. Elle constitue le cadre institutionnel dans lequel les générations se succèdent, exercent leur souveraineté et peuvent participer à la vie démocratique.
Les réseaux sociaux peuvent multiplier les voix ; ils ne doivent pas faire disparaître les lieux où ces voix apprennent à se répondre. Comment, dès lors, peuvent-ils s’intégrer dans le cadre institutionnel ? Peuvent ils devenir un nouvel espace pour dialoguer, s’engager et agir ?
Car la démocratie ne consiste pas seulement à pouvoir parler. Elle consiste aussi à écouter, délibérer, décider et accepter la responsabilité de la décision collective.
C’est pourquoi, soixante-huit ans après sa naissance, la Constitution demeure un cadre vivant que les jeunes générations ont vocation à connaître, à faire vivre et à enrichir. Le cadre de l’action et la garantie de son caractère démocratique, là où les réseaux sociaux ne garantissent que les intérêts de ceux qui les gèrent.
La démocratie ne peut être réduite ni à l’affrontement permanents des blocs, ni au seul moment où les citoyens choisissent le bulletin de vote qu’ils vont glisser dans l’urne. Le sursaut est possible.
Raviver l’espérance, ce n’est pas fuir le réel. C’est le regarder en face et décider ensemble de ne pas s’y soumettre. C’est sortir des obstinations partisanes ou catégorielles pour rendre possible ce qui semble bloqué. La République a besoin d’associer les citoyens à sa gouvernance pour que la France puisse rester ce qu’elle a toujours voulu être : une nation non asservie qui éclaire, qui propose, qui entraine en tenant sa place en Europe et dans le concert des nations.
par Jean-Marie Dedeyan,
Professeur-associé honoraire des Universités,
Vice-président de la Fondation Charles de Gaulle.