Henri Fertet est né à Séloncourt, une petite ville métallurgique du Doubs, à 10 km au sud-est de Sochaux. A 7 ans, sa famille part pour la région de Besançon. Son père, un ancien de Verdun, exerce la profession d’instituteur. L’enfant a 10 ans, lorsque celui-ci l’emmène en pèlerinage à Verdun, dans les tranchées. L’ancien combattant lui raconte l’épopée des poilus, lui fait revivre la Grande Guerre. Le garçon a moins de 13 ans lorsque la France entre dans le deuxième conflit mondial. Mais déjà, de par son éducation et la tradition familiale, Henri a pris conscience des choses.
Henri Fertet
(27 octobre 1926-29 septembre 1943)
Compagnon de la Libération du 7 juillet 1945,
Chevalier de la Légion d’honneur
Croix de guerre 39-45 (1 citation), Médaille militaire, Médaille de la Résistance
A 15 ans, lorsque son camarade, Ubersfeld, arrive dans la cour de l’école avec l’étoile jaune, tous les enfants s’en méfient, s’en détournent, par réflexe, par peur, par recommandation. Seul, Henri lui déclare que bien qu’il y ait cette marque discriminatoire, rien ne changera entre eux. Un jour, au censeur de son lycée résigné, il répond : « Nous ne sommes pas vaincus, nous ne sommes pas encore vainqueurs, mais nous le serons. »
C’est durant l’été 1942 qu’il décide d’entrer chez les Francs Tireurs et Partisans (seule organisation existante dans la région), détachement Guy Mocquet. Son chef : Marcel Simon, agriculteur, est un « vieux de 22 ans ! ». Ses parents ne le savent pas encore. Lorsqu’ils l’apprendront, son père lui en fera le reproche. Non pas qu’il désapprouve ses faits et actes, mais bel et bien parce qu’il entrevoit, lui l’ancien combattant, les terribles dangers auxquels s’expose son cher et tendre enfant.
Le soir, Henri prend son vélo et part, en mission, conscient de ce qu’il fait : « Notre chef est le général de Gaulle, nous sommes des soldats… Quand je sors ainsi le soir, je ne suis jamais sûr de revenir. » L’occupant n’identifiera pas moins de 31 attentats à l’actif du groupement, en à peine plus de 6 mois. La présence du lycéen sera attestée pour au moins 3 expéditions :
– 16 avril 1943, attaque du poste de Montfaucon, pour s’emparer d’un dépôt d’explosifs.
– 7 mai 1943, attaque de nuit à Château Farine, pour la destruction d’un pylône haute tension.
– 12 juin 1943, attaque d’un commissaire des douanes pour saisir les documents importants qu’il transportait.
Ces opérations ne vont pas sans risques. Des membres du détachement Guy Mocquet ont été capturés. Le 2 juillet, Henri Fertet est arrêté chez ses parents en plein milieu de la nuit. 23 suspects sont appréhendés puis incarcérés à la prison de la Butte à Besançon. Mais le jeune adolescent ne craque pas, il garde son sang froid, et, dans la rigueur du régime cellulaire, réussit même à faire parvenir des messages « rassurants » à sa famille. Très débrouillard, il contacte un détenu qui doit être libéré : « Vous direz à ma famille que je vais bien…Dites-leur aussi qu’ils écrivent mon adresse à l’encre verte si les choses vont bien pour moi, et à l’encre rouge si les Anglais ont débarqué. » Démuni de tout, il récupère de petits lambeaux de papier journal sur lesquels il écrit avec son sang des messages à ses parents qu’il jette dans la rue espérant qu’il seront récupérés : « Mon cœur éclate d’amour pour vous,… Ici, votre présence me manque plus que vos colis… » Fervent croyant, l’adolescent envisage même le séminaire. Il a réussi à se confectionner une Vierge à l’enfant avec de la mie de pain devant laquelle il se recueille très fréquemment. Au gardien qui s’obstine à le narguer en criant : « Tu seras fusillé. Tu vas mourir », Henri répond en allemand : « Mais j’en suis fier ! J’irai au poteau en chantant. » Le 18 septembre, le jugement du tribunal de guerre de la Feldkommandantur tombe, impitoyable : il y a 17 peines capitales, dont le jeune Henri ; les autres sont condamnés aux travaux forcés ou à l’emprisonnement. Tout recours en grâce est rejeté. Juste avant l’exécution, une feuille de papier et un crayon leur sont remis. Pour la première fois, ils peuvent écrire à leurs proches. Henri Fertet rédige alors cette lettre sublime qu’on ne peut relire sans larmes (extraits):
« Chers Parents,
Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vus si pleins de courage que je n’en doute pas, vous voudrez bien encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.
Vous ne pouvez pas savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, ce que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir peser sur moi votre tendre sollicitude que de loin. […]
Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi […].
Je meurs pour ma Patrie Je veux une France libre et des Français heureux. […]
Pour moi ne vous faites pas de souci, je garderai mon courage et ma bonne humeur jusqu’au bout et je chanterai […].
Les soldats viennent me chercher, je hâte le pas. Mon écriture est un peu tremblée, mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort j’ai la conscience tellement tranquille.
Adieu, la mort m’appelle. Je ne veux ni bandeau ni être attaché. Je vous embrasse tous. […]
Expéditeur: Henry Fertet. Au ciel près de Dieu. »
Peu de temps après, 4 camions embarquent les condamnés. A peine ont-ils démarré que La Marseillaise s’élève de chacun d’eux. Le jeune garçon est du premier groupe de fusillés. L’adolescent lance « Vive la France ! », un commandement, une rafale.
Il n’avait pas 17 ans.
Aspirant Régis AUBRY
Revue Espoir, n°106