Témoignage de Robert Galley

Des heures « flamberge au vent »

Extrait de l’entretien sur mai 1968 accordé à Daniel Desmarquest le 22 décembre 1993 dans le cadre de la campagne de recueil d’archives orales menée par la Fondation Charles de Gaulle.

Lorsqu’arrive la révolution de mai 1968, j’étais délégué à l’Informatique et mon bureau était au 233, boulevard Saint-Germain. J’étais donc aux premières loges.

Les débuts m’ont semblé sympathiques. La remise en cause a toujours un côté frondeur. Puis la décomposition de la société m’a horrifié. J’étais extrêmement choqué par tout ce qui arrivait, étant entendu que mon réflexe était de dire : on n’a pas flanqué à la porte les Allemands avec toutes les pertes que nous avons subies pour voir arriver au pouvoir, ici, des Krivine et toute l’équipe d’énergumènes autour de Geismar et de Cohn-Bendit. Surtout que nous savions très bien que ces gens-là basaient une partie de leur propagande contre le militarisme, la force de dissuasion. Il faut dire qu’à l’époque, cela n’était pas du tout admis comme ça l’est aujourd’hui. Par conséquent, c’était des adversaires. J’ai supporté tout cela vaillamment jusqu’au jour où je me suis mis en colère, vers le 20 mai. J’avais rencontré mon ami Jordan, parachutiste de la France Libre, compagnon de la Libération et ambassadeur avec lequel je travaillais au Quai d’Orsay, qui m’avait passé un papier sur lequel on décomposait la mécanique provocation, répression, soulèvement, etc. Cela m’avait semblé une analyse pertinente. Je suis allé voir quelques camarades comme Philippe Peschaud, président des Anciens de la 2e DB et nous avons organisé une soirée au cours de laquelle j’ai rédigé « la machine infernale ». C’était un tract qui décomposait toute la mécanique de 1968 et qui disait : la société occidentale ne doit pas se laisser enfermer dans ce processus diabolique qui détruit tout. Ce tract a eu une influence considérable. Je suis allé trouver la famille Wendel, car nous n’avions pas d’argent pour imprimer le tract à 2 millions d’exemplaires. Pour diffuser ce tract, j’ai fait appel à la 2e DB, à la 1ère DFL, aux Français libres et j’ai convoqué les officiers. Je suis allé voir le général Simon qui était gouverneur de Lyon, des officiers à Marseille et le 25 mai, j’avais réuni autour de moi un mouvement de 5 000 officiers. Ce mouvement n’était pas décidé à ce que la chose tourne à la chienlit. Nous avons eu un choc lorsque le général de Gaulle est parti car jusque-là nous avions confiance. Nous commencions à penser que la décomposition s’était même installée dans les hautes sphères de l’Etat. Je me souviens que je suis allé trouver le général Fourquet, qui était chef d’état-major des Armées, avec mes amis et nous lui avons demandé des caisses de grenades. J’étais tout à fait disposé à remonter le Quartier latin avec des grenades pour mettre de l’ordre. Cela a failli basculer. Je faisais cela en tenant au courant Jacques Foccart de qui j’étais très proche. C’est comme cela que nous avons lancé la manifestation des Champs-Elysées.

Qu’avez-vous pensé du comportement de Georges Pompidou pendant ces semaines-là ?

Remarquable. En particulier, je l’ai vu le soir où le Général était à Baden-Baden ; il était d’une sérénité absolue. Je lui avais dit que nous étions tous derrière lui et que si cela tournait mal, nous étions prêts.

Que pensait-il de votre initiative ?

Elle n’était pas contrôlable. Quand un sauvage comme moi décide de lancer des gens dans la rue avec des grenades, on ne contrôle pas. On aurait eu toute l’armée derrière nous. ON sentait que le pays en avait assez. Cela a bien tourné parce que le Général est revenu et il y a eu la manifestation des Champs-Elysées, mais nous Français libres, nous ne pouvions tolérer cela. Au moment de la manifestation des Champs-Elysées, j’étais chez le général Fourquet pour essayer de concerter nos efforts avec ceux de l’armée française car nous pensions que la gauche allait réagir à cette manifestation qui a surpris par son ampleur. Mais nous ne savions pas ce qui allait se passer. Nous avions réfléchi à beaucoup de choses, en particulier de nous constituer, pour réagir, un PC clandestin. Nous nous préparions à la guerre civile, nous ne voulions pas la subir. Si c’était allé trop loin, nous l’aurions lancée nous-mêmes avec violence, tout de suite, pour créer la terreur. C’était la méthode commando. Il ne faut pas subir, il faut avoir une attitude offensive. Nous étions absolument déterminés. J’étais donc dans la préparation du PC clandestin à quatre heures de l’après-midi le vendredi quand j’ai eu Jacques Foccart au téléphone qui me communiquait le numéro de téléphone du général de Gaulle en me disant que si dans les cinq minutes je ne l’avais pas appelé, j’entrais au gouvernement comme ministre de l’Equipement. Je n’ai pas appelé. C’est ainsi que je suis entré en politique.

Je suis donc entré en politique le 1er juin 1968 sur un appel de Jacques Foccart. Pompidou m’avait beaucoup apprécié et il avait besoin de remplacer Peyrefitte à l’Education nationale. Cela devenait un secteur névralgique les étudiants. Il avait désigné son directeur de cabinet qui était François-Xavier Ortoli mais ce dernier était au ministère de l’Equipement. Il fallait le remplacer. Il y a eu une discussion entre Robert Poujade qui était le secrétaire de l’UDR et Pompidou au cours de laquelle, Pompidou a dit : Au ministère de l’Equipement, il nous faudrait un type comme Galley ». Et Poujade a répondu : « Et pourquoi pas Galley ? ». C’est comme ça que ça a basculé mais c’est venu de Pompidou, pas du Général.

Je fais ce ministère de l’Equipement. J’avais comme directeur de cabinet Georges Pébereau. On a lessivé le ministère de l’Equipement en deux semaines et je suis entré en campagne électorale. Je n’avais aucune idée de ce qu’était la politique. Après une courte analyse, j’ai décidé de me présenter contre un député socialiste qui était dans mon pays natal, dans l’Aube, à Troyes. Je suis le seul des membres du gouvernement de Georges Pompidou qui est allé affronter un socialiste. J’ai gagné. Ça m’a donné un relief supplémentaire. Pompidou m’a fait venir à une réception à Matignon dans les premiers jours de juillet pour me féliciter et me dire : «Il n’y a rien de fait, maintenant la mairie de Troyes ». Je lui ai dit : « Ça va pas, vous perdez la tête, j’ai autre chose à faire ». Il m’a répondu : « Je ne vous demande pas votre avis ». Quelques jours plus tard, il a été démissionné et le lendemain matin, j’étais convoqué chez le général de Gaulle. Il m’a dit : « Mon cher Galley, on a besoin d’un choc psychologique dans le pays, je pense à vous pour aller à Matignon. Je vous demande d’y réfléchir et de vous y préparer ». Au bout de 48 heures, il m’a reconvoqué et m’a dit : « Ce n’est pas pour cette fois-ci, vous entrerez au gouvernement de M. Couve de Murville. Je souhaite vous garder mais réfléchissez que cela viendra un jour ».

Vous étiez prêt ?

Non, mais je n’aurai pas refusé. Vous imaginez le bouleversement ; être à Pierrelatte en octobre 1966 et qu’on me pressente pour Matignon deux ans après. C’est un peu rapide. Je me souviens d’avoir réfléchi à la manière dont je formerai le gouvernement et manquant totalement d’imagination, j’aurai probablement repris les mêmes que Pompidou. Je ne voyais pas de raisons de changer ce qui montre que j’étais totalement inadapté à cette fonction. Cela aurait été une erreur majeure de m’envoyer là-dedans. Je ne sais pas ce que j’aurai fait. J’aurai certainement incliné la France dans des voies extrêmement réactionnaires. J’ai toujours été très brutal et pas du tout adapté à la tâche qui m’attendait. La tâche qui attendait le gouvernement de 68 était une tâche de douceur, il fallait combler les plaies, faire du faurisme, comme E. Faure l’a fait, il ne fallait surtout pas continuer, flamberge au vent, la révolution de juin 1968. Il fallait calmer le jeu.