En ce début d’année nouvelle, nous associons tout particulièrement les Libanais, confrontés en 2020 à une situation de crise multifactorielle sans précédent, aux vœux chaleureux que la Fondation Charles de Gaulle forme pour les douze mois de 2021 à l’intention des milliers d’internautes qui, en France et dans plusieurs pays du monde, s’intéressent à ses activités mémorielles et pédagogiques.

Le Liban et la France partagent une longue histoire commune. Certains documents, dont l’origine est toutefois contestée, font remonter au XIIIe siècle l’établissement d’une relation spéciale. Le 24 mai 1250, Louis IX (Saint Louis), séjournant à Saint Jean d’Acre aurait remis une charte de protection à l’émir des Maronites du Mont Liban venu le saluer, accompagné de milliers de catholiques orientaux dévoués à Saint Maron.

Le 4 février 1536, François 1er signait avec le sultan Soliman le Magnifique un traité dans lequel était reconnu à la France le rôle de protecteur des Lieux Saints et des chrétiens d’Orient. Mais l’engagement écrit non contesté le plus ancien est, en fait, un document signé de Louis XIV.

Le général de Gaulle, qui y résida de 1929 à 1931 lorsque le Liban et la Syrie étaient sous mandat français, a rappelé la relation pluriséculaire tissée à travers les siècles avec une terre et sa population en écrivant cette belle phrase : « les Libanais, libres et fiers, ont été le seul peuple de l’histoire du monde, à travers les siècles, quels qu’aient été les péripéties, les malheurs, les bonheurs, les destins, le seul peuple dont jamais le cœur n’a cessé de battre au rythme du cœur de la France… ».

J’ai eu l’occasion de découvrir et apprécier cet attachement tout particulier lorsque j’étais étudiant, à l’occasion de mes rencontres à Paris avec Salah Stétié, ce grand poète amateur d’art qui était à l’époque le Conseiller culturel de l’Ambassade du Liban en France, et lors de trois stages effectués chaque été à Beyrouth entre 1964 et 1967 au Bureau régional de l’ORTF, dont la rédaction assurait, alors, les journaux parlés en français de la radio libanaise.

J’ai pu, à cette époque, faire la connaissance de quelques éminentes personnalités : Georges Naccache, qui dirigeait le journal L’Orient, Joseph Oughourlian, premier sous-gouverneur de la Banque du Liban, Kamel el-Assad, qui présidait la Chambre des députés, Michel El Khoury, Kamal Joumblat, Pierre Gemayel ou encore Mme Aimée Kettaneh, fondatrice du Festival de Baalbeck , dont j’étais, en juillet, un spectateur régulier.

J’ai, bien sûr, côtoyé également quelques jeunes Libanais qui, par la suite, ont entrepris de belles carrières dans l’architecture, la diplomatie, la mode ou le tourisme.

Tous connaissaient bien la France, en appréciaient la langue et manifestaient dans nos conversations leur goût pour les livres de nos grands écrivains et leur considération pour le général de Gaulle.

J’ai eu le grand plaisir de revoir le Liban en 2014. Près de 40 ans après la longue guerre civile commencée en 1975, le Liban n’était plus « la Suisse du Moyen Orient » . Mais sa population a su faire face avec imagination et courage aux événements tragiques qui ont successivement marqué cette période pendant laquelle rien ne lui a été épargné.

Je suis retourné au Liban en 2017 avec Jacques Godfrain, Hervé Gaymard, Marc Fosseux et l’ancien ambassadeur Jean-Pierre Lafon pour le projet de création d’un Institut Charles de Gaulle à Beyrouth sur un terrain mis à disposition par l’Ambassade de France, puis en avril 2018 pour y rencontrer le directeur de l’École Supérieur des Affaires (ESA) avec laquelle la Fondation Charles de Gaulle a conclu un accord de partenariat pour la création du futur institut.

Dans un « Orient compliqué », le Liban, qui a accédé à l’indépendance le 22 novembre 1943, a traversé de nombreuses crises. Sa diversité constitue un atout par lequel les Libanais sont toujours parvenus à faire face aux malheurs et à faire preuve de résilience. C’est le seul pays du monde où Islam et Chrétienté sont parvenus à coexister au fil des siècles dans un esprit de dialogue pétri d’histoire et de respect des diversités culturelles.

Mais, en octobre 2019, la crise politique structurelle née d’un système politique communautariste complexe, une inflation de 100% sur un an, un endettement colossal et une crise économique historique ont incité la population libanaise à se mobiliser massivement pour contester le système, exiger des partis communautaristes un gouvernement indépendant et réclamer la mise en œuvre d’un plan de sauvetage économique et financier indispensable et urgent face à une pauvreté qui atteint plus de la moitié de la population.

Le confessionnalisme, l’absence de véritables leaders et la pénurie ont sans doute eu raison de mouvement qui s’affirmait révolutionnaire. Puis la grave catastrophe provoquée par la double explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, est survenue, entrainant la mort de dizaines de personnes et faisant plus de 6 000 blessés.

La solidité d’une amitié profonde, tissée à travers les siècles, a conduit la France à envoyer immédiatement d’importants moyens d’aide humanitaire et son Président de la République à se rendre à Beyrouth pour y manifester le soutien français et amorcer l’indispensable dialogue qui doit s’engager entre les dirigeants politiques libanais pour élaborer les réformes nécessaires.

Cité plus de 70 fois dans la Bible, le Liban recèle de nombreuses traces de son passé mémorable. Dans l’histoire récente, les acteurs régionaux ont violé sa neutralité en y important les conflits qui les déchirent et en y pratiquant des jeux d’influence qui mettent en péril le pays et ses habitants. La classe politique y met en œuvre des pratiques de plus en plus contestées qui fragilisent son indépendance, compromettent les intérêts de sa population et bafouent le bien commun.

La « descente aux enfers » à laquelle s’efforce de faire face actuellement le Pays du Cèdre retarde, malheureusement, le beau projet d’Institut Charles de Gaulle annoncé à Beyrouth en 2018. Certes, la création de cet Institut, fruit d’un partenariat entre la Fondation Charles de Gaulle, l’Ecole Supérieure des Affaires (ESA) et l’Ambassade de France, signé en présence des ministres libanais de l’éducation et de la culture, n’est pas abandonnée.

Les plans sont prêts et l’intérêt du projet évident. Mais en dépit de son intérêt, la sagesse incite à en retarder de quelques mois encore la réalisation, tandis que des missions d’enseignement sont, en attendant, assurées périodiquement à l’ESA par la direction des études de la Fondation Charles de Gaulle.

Bien qu’il n’occupe plus tout à fait la place qu’il y avait autrefois, le français reste aujourd’hui au Liban, qui compte 18 communautés religieuses et déclare accueillir 1,5 million de réfugiés syriens, une langue de culture, de dialogue, d’expression d’une nuance – littéraire, diplomatique, ou politique-, un socle de valeurs communes, le vecteur d’une vision partagée des relations paisibles et confiantes, et le rempart contre la pensée unique qui irait de pair avec une langue unique et tentaculaire.

La création de l’ESA à Beyrouth en 1996, soutenue par le président Jacques Chirac, avec l’appui de la chambre de commerce de Paris, a permis d’offrir aux jeunes Libanais un enseignement francophone en gestion, finance et marketing comparable à ceux des grandes écoles françaises. Et, en une vingtaine d’années, l’ESA a magistralement prouvé sa capacité à répondre aux besoins des entreprises, tant au Liban que dans d’autres pays du Proche et du Moyen-Orient.

Depuis quatre ans, l’un des professeurs de la Fondation Charles de Gaulle vient chaque année à l’ESA dispenser un enseignement sur les méthodes de gouvernance et de leadership du général de Gaulle. Cette coopération porte déjà des fruits.

On ne pourra, dès lors, que se réjouir lorsqu’une amélioration de la situation du Liban permettra à notre Fondation de lui apporter encore plus concrètement son appui en ouvrant l’Institut Charles de Gaulle du Liban dont l’édification sur un terrain mitoyen des bâtiments de l’ESA a dû, malheureusement, être suspendue du fait de la crise actuelle.

C’est au Liban que Charles de Gaulle a écrit Le fil de l’épée, paru dès 1932. Enseigner De Gaulle aux étudiants de l’ESA dans un monde où les enjeux de puissance et de souveraineté s’inscrivent dans une compétition permanente sur les cinq continents, constitue, c’est certain, une contribution très positive à la formation de futurs dirigeants.

Avant de faire des choix importants pour le futur, un dirigeant doit, en effet, pouvoir appréhender les situations, analyser leurs enjeux, évaluer leurs contraintes, déterminer une approche stratégique de ses décisions dans un environnement en constante évolution. Il doit aussi être en mesure de constituer et d’animer des équipes par un mode de gouvernance qui fédère et qui entraine. C’est le thème de l’apport pédagogique de la Fondation aux enseignements dispensés à l’ESA.

Au-delà de son activité académique et mémorielle, l’Institut Charles de Gaulle du Liban, quand il verra enfin le jour, sera, pour sa part, porteur de la vision gaullienne des relations particulières entre nos deux Pays, de son approche de ce que le général appelait « l’Orient compliqué », de sa conception réaliste des rapports avec les pays de la région et de son désir de développer avec eux une relation de confiance, à la fois respectueuse et profitable à chacun.

Il disposera d’une bibliothèque, organisera des séminaires thématiques, accueillera les étudiants et les chercheurs, animera un site internet documenté et facilitera l’accès de tous ses visiteurs à un grand nombre d’archives parmi lesquelles on trouvera, notamment, le discours historique prononcé par le Commandant Charles de Gaulle, le 3 juillet 1931, à l’Université Saint Joseph à l’occasion de la remise des prix de fin d’année : « […] C’est d’un renouveau qu’a besoin le monde… Pour les grandes tâches collectives, ce n’est pas assez d’avoir de l’énergie et des aptitudes. Il y faut, non de l’effacement, mais l’abnégation des personnes. Car la splendeur et la puissance d’un ensemble exigent que chaque partie s’absorbe dans l’harmonie du tout. Ainsi d’une armée, d’un jardin, d’un orchestre, d’un monument… Sur ce sol merveilleux et pétri d’histoire, appuyés au rempart de vos montagnes, liés par la mer aux activités de l’Occident, aidés par la sagesse et par la force de la France, il vous appartient de construire un Etat. Non point d’en partager les fonctions, d’en exercer les attributs, mais bien de lui donner cette vie propre, cette force intérieure, sans lesquelles il n’y a que des institutions vides. Il vous faudra créer et nourrir un esprit public, c’est-à-dire la subordination volontaire de chacun à l’intérêt général, condition sine qua non de l’autorité des gouvernants, de la vraie justice dans les prétoires, de l’ordre dans les rues, de la conscience des fonctionnaires… ».

Lorsque le Liban sera parvenu à surmonter les vicissitudes et la grave crise économique et politique qui minent ses capacités, l’ Institut Charles de Gaulle du Liban va pouvoir refléter le rapport d’amitié et de confiance du Liban avec la France et, par ses travaux, entretenir et, nous le souhaitons tous, nourrir cette relation chargée d’histoire tout en contribuant à la formation de nouvelles générations de cadres et, dès lors, à la construction de son Futur « en puisant dans cette réserve de forces où la race des hommes puise pour se renouveler » (Charles de Gaulle). 

Tel est l’un des vœux que le président de la Fondation, Hervé Gaymard, et l’ensemble des membres de son Conseil d’administration forment en ce début d’année 2021 en souhaitant que sur l’ensemble de nos rivages l’horizon s’éclaircisse et nous offre, enfin, des perspectives porteuses d’un avenir plus serein.

Jean-Marie Dedeyan
Vice-président de la Fondation Charles de Gaulle

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